Saint Paul aux Romaina, ch. vui, v. B
DE MAINE DE BlfiAN. 1820.
OU chassant les ténèbres extérieures. Il y a une analogie remarquable, el que j'ai trop négligée jusqu'ici, entre Texerdce de l'activité dans les perceptions des sens externes et. le même exercice dans les idées de l'esprit et les opérations intellectuelles.
23 décembre. La température douce et humide relâche toutes mes [acuités physiques et morale^ : je ne fais point d'efforts ; je me laisse aller à tout le mouvement extérieur qui est grand autour de moi, dans ce commencement d'assemblée et tous ces frottements d'hommes. Je n'ai pas de calme dans mes conversations de chaque jour; je parle de mémoire plutôt que de réflexion, je souffre souvent de ne pas faire effet et d'être compté pour rien. J'ai à me méfier de cette disposition, la plus contraire à la sagesse, à la raison, au bonheur. Pourquoi vouloir monter sur des écbasses pour paraître plus grand ? Sois ce que lu es et rien de plus; sois le paisiblement^ sans te tourmenter de ce que tu u'es pas, sans désirer d'être autre chose, sans rien envier aux autres, applaudissant à ce qui est ou te parait bon, blâmant ce qui ne l'est pas..
Lire chaque matin le chapitre xiii de l'Épitre aux Corinthiens ^, pour avoir la paix au dedans, avec une lettre spi. rituelle de Fénelon el un chapitre de VImUation relatif au même objet ; puis se supporter et supporter les autres, dans le tumulte du jour.
1. Ceftt le chapitre si connu dans ieqael l'Apôtre parle de la ebarité.
15 janvier. Les bons veulent jouir de Dieu, les méchants ne veulent que s'en servir. Au lieu de rapporter à Dieu tout leur bonheur, toute leur existence, ils rapportent Dieu à eux-méoies et veulent se servir de sa puissance comme d'un moyen, d'un instrument de bonheur. La première cause de la chute des âûies est cet échange de l'amour divin en un amour désordonné pour les choses caduques ou sensibles. Malebranche dit que nous aimons, que nous cherchons toujours Dieu comme le vrai bien, môme quand nous semblons ne chercher que les plaisirs sensibles. Cela ne peut être vrai que dans le sens objectif; dans le sens sttôyec^i/, en consultant l'expérience intérieure, nous savons bien que, quand nous sommes occupés, absorbés par les objets sensibles, nous ne pensons pas à Dieu, et réciproquement. Il y a là deux ordres ou deux natures de facultés qui ne s'exercent pas toujours ensemble.
L'hommo pout-il à volonté faire taire les sens pour pene«r à Dieu ou penser à Dieu pour faire taire les sens? Il est vrai que, orsqu'il parvient à se pénétrer de l'idée de Dieu, Vq^naurpur vient s'y joindre (c'est l'Esprit saint indivisible du Père et du
Fils). Quand l'âme vient à se pénétrer de Tintini de la création, de l*ordre admirable qui y règne et de toutes les perfections réunies en Dieu, il est impossible qu'elle ne se dékcte pas dans cette pensée et qu'elle cberche son bonbeur ailleurs que dans la félicité divine ou dans Taccompjissement de la volonté de Dieu. Mais le difficile est d'y penser, de se recueillir dans cette idée, au milieu du trouble incessant causé par le tumulte des sens ; et à ce sujet on peut demander s'il suffit que les sens se taisent pour que l'idée de Dieu se manifeste, ou s'il ne faut pas encore une action surajoutée.
24 janvier. Je cherche toujours à nie connaître et je me connais mieux à mesure que j'avance. Je réfléchissais hier, eu lisant le Trailé de morale de Malebrancne, au peu d'influence qu'ont sur ma conduite pratique les lectures spirituelles et les idées tournées vers un autre monde, dont mon âme cherche à se nourrir, et qui sont vraiment pour elle une nourriture appropriée. Je pense dans mon cabinet comme un homme spirituel, et j'agis au dehors comme un homme cnarnel ! je suis toutes les habitudes, toutes les impulsions du monde sans aucun remords, sans aucun retour i^ur qioi, en sortant d'une disposition intellectuelle tout opposée. Ce contraste singulier qui est en moi de tous les moments, prouve que les habitudes de ma vie ont entièrement séparé l'homme spéculatif de rbomme actif. Tous mes principes d'action sont hors de moi, dans des sensations ou des choses frivoles ; les principes de mes idées ne peuvent être qu'en ymoi et assez profondément. J'ai souvent des ténèbres qui offusquent mon intelligence, et je ne vois pas les vérités les plus simples. Lorsque je les aperçois ou que le voile tombe, je suis heureux de cette vue intérieure, sans songer que ces vérités me condamnent dans les écarts de la vie active. « Il faut, »» dit Fénelou, « tâcher de rai- « sonner peu et de faire beaucoup. Si l'on n'y prend garde,
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• toute la vie se passe en raisonnement . il n'en reste pas « pour la pratique. -
Rien de plus vrai et de mieux fondé que la distinclioD de Kanl entre la raison spéculative et la raison pratique. Je m'en suis tenu à la première pendant toute ma vie, et jusque dans mon meilleur temps d^activité morale. J*ai été saisi par des aiïections vives et désordonnées : au lieu de me raidir contre la pente qui m'entraînait, je m'y laissais aller sans elTort, oonlent d'observer Timpulsion et de juger de ses résultats, comme je l'aurais fait à l'égard d'un autre, pareil au médecin qui se féliciterait d'avoir une maladie pour se donner le plaisir d^en observer les circonstances et les signes sur lui-même. Je me suis fait aussi une conscience spéculative, en désapprouvant certains sentiments ou actes auxquels je me livrais. Je chercliais la cause de cette désapprobation et la trouvais assez curieuse pour ne pas être fâché du motif qui m'avait donné lien d'y réfléchir; je pensais à distraire le remords et ne m^ prémunissais point contre les rechutes. L'instruction spéculative tirée du vice même familiarise avec sa laideur, qui paraît moins ; c'est ainsi que le naturaliste qui observe et décrit les caractères extérieurs des monstres les plus hideux en éloigne le défaut et l'horreur qu'ils inspirent.
L'habitude de s'occuper spécialement de ce qui se passe en soi-même en mal comme en bien serait-elle donc immorale ? Je le crains d'après mon expérience. 11 faut se donner un but, un point d'appui hors de soi et plus haut que soi pour pouvoir réagir avec succès sur ses propres modifications, tout en les observant et s'en rendant compte. 11 ne faut pas croire que tout soit dit quand l'amour-propre est satisfait d'une observation fine oy d'une découverte profonde faite dans son inté rieur.
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Fémer, Les ÎDterruptiODS fréquentes de mon jouroal, à cette époque de ma vie, sont un sigoequeje ine désintéresse de tout et de moi-même à mesure que j'avance. Ce désintéressement personnel n'est point l'abnégation et n'a rien d'actif ni de méritoire; c'est uniquement le résultat d'une modification de la vie sensitive, à l'âge où je suis parvenu. Lorsque je m'aimais moi-même, je mettais à tout un intérêt d'amour-propre, j'étais content de tout ce qui venait de moi ou y tenait ; je voulais me le retracer ou le retracer aux autres ; j'étais toujours dans cette disposition vaniteuse dont parle Pascal et pouvais dire : Moi qui écris ces pa«»es obscures et secrètes, j'ai peut-être au fond l'envie de plaire a d'autres ou à moi-même, et si d'autres me lisent, ils auront peut-être la même envie ^ Maintenant cela est passé ; je n'ai plus envie de plaire ni de me plaire, je m'étourdis sur le mouvement qui m'entraîne. Cette disposition désintéressée, ce défaut d'affection pour le corps et les objets sensibles pourraient, la paresse élant ôtée, faciliter les véritables progrés de l'âme dans une carrière de perfection opposée à celle que j'ai toujours suivie
« Les vérités divines, dit encore Pascal, sont infiniment audessus, de la nature. Dieu seul peut les mettre dans l'âme et par la manière qu'il lui plaît. Il a voulu qu'elles entrent du cœur dans l'espril et non pas de l'esprit dans le cœur pour humilier celte superbe puissance de raisonnement... Au lieu qu'en purlant des choses humaines, on dit qu'il faut les connaître pour les aimer ; en parlant des choses divines, il faut dire au contraire qu'il faut les aimer pour les connaître. On n'entre dans la vérité que par la charité : Dieu ne verse ses lumières dans les esprits qu*aprês avoir dompté la rébellion de la volonté par une douceur toute céleste, qui la charme et
1. V. Pensées de Pascal. Vanité de Ihimme. ^ Effets de V amourpropre.
i entraîne *. • Mais comme cette douceur de la grâce doit être méritée, ce sont les œuvres qui font naître Tamour, et Tamour produit les croyances. Le désintéressement des objets sensibles, Tabnégation du corps conduit l'âme à chercher plus haut ce qui peut remplir et fixer sa capacité d'aimer. Je suis au commencement de cette disposition : je tiens sans affection, mais par besoin, par habitude au monde sensible ; j*ai le malheur d'être en guerre avec moi-même et je me deviens insupportable de plus en plus {factus sum mihimet ipsi gravis 2), Tesprit voulant s'élever en haut et ta chair se portant toujours en bas.
Mars. Si le voile qui cache à rintelhgence le vrai, le bon absolu tombait tout d'un coup, l'objet réel de notre connaissance serait aussi l'objet unique de noire amour. Selon Malebranche, ce mouvement naturel que Dieu imprime sans cesse en nous pour le bien en général est ce qui nous rend capables d'aimer tous les biens, de même que cette capacité de connaître la vérité, l'être absolu qui est au fond de notre être, et n'est autre chose que l'idée de Dieu toujours présente, est ce qui nous rend capables de connaître les vérités particulières ou relatives. Mais, en nous abandonnant aux sens et à Timagination, par le mauvais emploi ou le défaut d'usage de notre liberté, nous perdons entièrement de vue et le mobile et le véritable objet de nos facultés d'aimer et de connaître ; nous nous attachons aux biens passagers comme s'ils étaient le véritable, le souverain bien ; aux vérités et aux connaissances relatives comme si elles étaient l'être même, ou que la vérité absolue ne fût rien sans elles ; la nature sensible nous égare, noua trompe sans cesse.
1. Piîns«*es de Pascal. De l'art de persuader. — La citation n'est pas «'lUionMiionl texluelK*.
•2. Jol), cU. vil, V. :0
« Ne regardez pas comme importante aucune des choses f que vous faites; ne trouvez rien de grand et qui mérite d*étre • estimé, que ce qui est éternel >. * J'attache une importance ridicule à mille choses transitoires, dont je connais iiu fond le néant et le vide ; mais c'est que je n ai pas assez de lumières, ou que mes facultés intellectuelles, sujettçs à mille perturbations externes et internes, n'ont pas assez de force et de tenue pour voir fixement ie vrai, le bon en soi. Le sentiment de rame qui s'attache au bien avec amour dépend plus que je ne Tai cru auparavant des dispositions et de l'exercice élevé, régulier, de nos facultés intellectuelles. Quand je suis mal disposé intellectuellement, je n'ai aucun goût pour le vrai et le bien. Une certaine lumière qui vient de nous, de notre activité, peut éclairer notice esprit, sans que nous aimions ce qu'elle nous fait voir; mais toute lumière qui éclaire d'en haut rintelligence^ sans que l'intelligence agisse, porie avec elle l'attrait et l'amour pour ce qui luit ainsi dans lintelligence. Nous ne nous donnons pas le sentiment, mais nous donnonsnous mieux l'idée du vrai, du bon auquel il s'attache?
15 Mars. Personne ne peut nier qu'il n'entre beaucoup d'intelligence et d'esprit dans la manière dont les parties de la nature vivante ou morte sont formées ou coordonnées; mais il y a des hommes qui supposent que la personnalité ou la connaissance de soi même n'est pas une condition nécessaire dé l'intelligence; et, quoiqu'ils voient de Tordre et de l'intelligence dans la nature, ils n'en croient pas moins que cette nature est complètement aveugle et n'a rien au-dessus d'elle. Voilà pourquoi il est essentiel, pour commencer la philosophie, de remonter jusqu'à l'origine de la personntnli.é, comme condition n6<'essaire de toile intclligciicc. Ceux qui n'ad-
! . Imiiaiion de Jésus-Chrisl.
mettent pas la personnalité de Dieu, ou qui nient que Dieu entende ce qu'il est, sont at/i^es alors môme qu'ils attribuent la plus haute intelligence ou la pensée infinie à Dieu comme au grand tout.
Tout système psychologique où Ton fait abstraction du conscium, de l'aperception interne du moi, n'est que de la physique ou de la logique. Y a-t-il des fo^ct^c qui ngissent en nous, el hors de nous, avec inlelligence, mais sans se connaître ? c'est ce que suppose partout Leibnitz, qui admet qu'il n'est pas essentiel aux forces, aux monades, pour agir parfaitement et suivant leurs lois primitives, de se connaître ou d'avoir la perception de leureiïort ou action. C'est ainsi que tout se fait dans le corps proporlionnellement à l'intelligence de l'âme, quoique l'àme ignore complètement les fonctions organiques, et qu'elle n'ait même aucun sentiment de leurs résultats. Je crains que de cette manière on ne parvienne à croire que toute la nature se dirige elle-même avec l'intelligence qui se manifeste dans chacune de ses opérations , quoiqu'il n'y ait point de force personnelle, une. qui la dirige en sachant ce qu'elle fait. Le môme vice réside dans la philosophie de Gon dillac et la métaphysique' lies Allemands, savoir : la supposition qu'il n'est pas essentiel à l'intelligence (confondue ou non avec la sensation) de se connaître pour exister à son titre d'intelligence.
Avril. Toujours le môme doute sur cetle question première d'où dépend toute notre connaissance de l'homme : dans les dispositions et alToctions qui ne sont pas au pouvoir de l action de la volonté, qu'est-ce qui vient du corps organique ou des variations spontan^'es du principe et du jeu de la vie? qu'est-ce qui vient d'une force supérieure ou étrangère, qui peut diriger notre force propre de pensée el de volonté, l'exciter, l'élever quelquefois au-dessus d'elle- même, la nourrir
d'idées et de seutimeuls qui n'ont plus de rapport avec les sensations et les choses environnantes? Si je me consulte moimême, je dois reconnaître, de bonne foi, que tous les bons mouvements, toutes les bonnes pensées que j'ai eues en ma vie ont tenu à certaines dispositions de la sensibilité, ou cond1 lions organiques, aussi étrangères à mon activité propre que ! le sont la digestion, ta nutrition, l'accroissement, les maladies, j^ les affections diverses, cl tous les changements que j'éprouve dans le sentiment de mon existence suivant les saisons de Tannée, la température, etc.
Ces faits d'expérience bien reconnus, je me dis que. dans nos méditations ou recherches psychologiques, nous supposons toujours, conformément à cet état même de méditation ou d'abstraction du moi, que le sujet d'attribution de tous les modes d'existence intérieure ou actes intellectuels est le mot pur, séparé de l'organisation, tandis que c'est à l'homme tout entier, c est-â-dire à l'organisation vivante, animée par une force propre, que tout ce qui se passe dans l'homme appartient réellement et doit être attribué. Or, quoique la force ou la partie active de l'homme lasse tout en lui, du moins tout ce qui est dans sa conscience, il n'en est pas moins vrai que le mode d'exercice actuel de la force dépend lui-même de l'état et des dispositions de l'organisme. C'est ainsi que toutes les varialio'.s que nous éprouvons dans l'état de nos facultés, dans le sentiment triste ou agréable de l'existence, dans le trouble ou Tordre et l'harmonie que nous sentons en nous-mêmes, tiennent toujours à quelques conditions organiques qu'il ne dépend pas de nous de changer, dispositions sur lesquelles nous avons d'autant moins de pouvoir qu'elles sont les sources mêmes de nos pouvoirs comme de nos vouloirs Or, comme ces conditions nous sont f)rofondément inconnues, comme les déterminations premières et spontanées du principe de la vie sont avant la consciet ce ri la volonté, ijui en dépendent ins
qa'à UQ certain poiat, nous pouvons attribuer hypothétiquement à cette force inconnue qui est va nous, sans être nousmêmes, tout ce qui est au delà de nos pouvoirs de conscience.
C'est ici que les systèmes physiologique et tkéologique^ tout éloignés et opposés qu'ils paraissent, peuvent se rejoindre dans une même idée, savoir celle d'une force indépendante de notre volonté, qui nous modifie malgré nous, de qui dépend tout notre bonbeur ou notre maibeur, qui fuit même ou exécute en nous ou dans notre corps tout ce que la volonté détermine. Cette force est-elle aveugle ou destituée d'intention ? c'est le fatwn du corps, l'instinct animal, le principe de vie reconnu par les pbysiologistes comme soumis aux lois de la médecine, de i'bygiéne. Ëst-eJle intelligente et souveraine dans toute la nature ? c'est Dieu dont l'action efficace suit les lois de la grâce. Des deux côtés, sont des mystères impénétrables, des questions insolubles, ou dont les prétendues solutions sont toutes dans le cbamp de la logique.
Que Dieu agisse sur nos âmes pour les modifier immédiatement, ou sur l'organisation et les affections du principe vital pour produire dans l'âme les sentiments et les idées qui y correspondent, toujours est-il que c'est l'bomme tout entier qui pense, qui veut, agit et éprouve tels sentiments de son existence et non pas l'âme toute seule. Descartes dit : Je pensey f existe, en séparant de lui-même, ou du sentiment qu'il a de sa pensée, tout ce qui tient au corps Mais ce corps n'intervient pas moins comme partie essentielle de l'homme, de telle sorte que, sans lui et bors de telle condition organique, il u'y aurait dans Tiiomme rien de pareil à ce sentiment intime qu^I a de sa pensée et qu'il exprime par ces paroles : Je pense. De môme, dans l'influence la plus élevée de la grâce on peut croire qu'il y a toujours une condition organique, sans laquelle l'bomme qui se seni élevé au-dessu:^ de lui-même n'aurait
pas ce eientiment. En général, nous faisons et nous pouvons très-peu, si même nous faisons ou pouvons quelque cbose, pour nous modifier et diriger nos facultés, f .a question est de savoir si nous sommes constitués on dépendance des lois inconnues de l'organisme, ou de Taction propre et immédiate d*une force divine, ou de Tune et de l'autre à la fois ; et dans ce dernier cas, comment nous pouvons distinguer Tune et Taulre action.
Malebrancbe dit : « Tout ce qui vient du corps n'est que pour le corps, et est variable et caduc comme lui. » Mais n'ai-je pas éprouvé une foule de bons mouvements qui ne venaient que de certaines dispositions variables de mon organisation, de ma sensibilité ? Ces dispositions m'ont porté quelquefois vers Dieu ; elles n'étaient pas pour le corps, quoiqu'elles en vinssent. Nous dépendons de l'organisation pour recevoir une lumière supérieure.()ui nous éclaire et jouir de la vérité, comme nous dépendons de la bonne conformation de nos yeux pour voir la lumière au dehors.
Mai, Tout ce mois a été triste en tout, plein de nuages politiques comme atmosphériques. Je m'agite et cède à tous les ressorts extérieurs comme une marionnette; je ne m'occupe que de frivolités, de choses qui passent sans laisser de traces. Ce n'est pas ainsi que je trouverai jamais ma paix. Je n'ai plus de plaisirs au dehors, et l'intérieur ne m'offre aucun point d'appui. Je souffre, je désespère souvent de moi-même.
4 juin. On argumente fort mal à propos des défauts ou des vires des hommes religieux ou philosophes pour décrier la re ligion et la philosophie. L'homme le plus juste, le plus religieux, le plus parfait ne peut éteindre tout à fait en lui une mauvaise nature qui est une source d'impuretés^commeThomme le plus pervers et le plus dégradé ne peut anéantir au fond de
son âme tout ce qu'il y a de grand, d'élevé et de pur dans la nature intellectuelle et morale : de là nos conlradiclious perpétuelles. 11 ne faut pas accuser la religion ni la philosophie de ue pas faire pour l'homme ce qui est impossible dans le mode actuel de son existence savoir, de détruire toute pente au mal. Heureusement aussi on ne peut reprocher au vice de détruire en nous tout sentiment de bien.
« Il est plus facile de retenir son cœur dans un état de fer- « veur et de pénitence que de le ramener ou de le contenir, « lorsqu'il est une fois dans la pente du plaisir et du relâche- « ment *. • Il n'y a de constance, de paix que dans les privations ; l'amour des jouissances est insatiable et nécessairement inconstant et léger. C'est une grande faiblesse de s'affliger de vieillir, par la pensée des avantages extérieurs qu'on perd en avançant; mais le sentiment instinctif de la vieillesse, de la dégradation, de la perte des forces est triste et pénible comme la maladie ; nous ne pouvons nous distraire de ce sentiment ni par la pensée, puisque c'est par l'exercice même de la pensée que nous sentons davantage la perte des facultés, ni par les plaisirs des sens dont nous perdons le guùt et la capacité. La religion seule peut trouver des consolations et des compensations à un tel état, en nous faisant voir la fin de la vie actuelle comme le commencement d'une nouvelle vie, en nous apprenant qu'il faut d'abord que nous soyons dépouillés pour pouvoir être revêtus.
13 juin. « La bonne volonté qui n'est plus qu'amour de celle » de Dieu n'a plus ni éclat ni coulent* par elle-même ; elle est » seulement à chaque occasion ce qu'il faut qu'elle soit pour » ne vouloir que ce que Dieu veut. • C'est là la différence