Fénelon
Je suis parli pour Paris Je 31 octobre, à six heures du matin, arrivé le 3 novembre, à une heure après midi. Ce voyage, fait par un beau temps, a été peu intéressant; je me suis souvent laissé aller au bavardage d'un compagnon de route, et je m'en suis plus souvent impaiienlé, ne pouvant donner presque aucun moment à la Icclure ou à la niMitation. Une fois seulement, j'ai eu quelques pensées vives au sujet de la prière en lisant le deuxième volume des Soirées de SairU-Pétei'sbourg^ de M. de Maistre. J'ai pensé que nous devions demander et pouvions obtenir le changement" de nos dispositions intérieures, et leur appropriation aux choses, aux événements contraires, plutôt que le changement de ces choses, de ces événements, qui rentrent peut-être dans Tordre ei les lois immuables de la l nature. J
Dans la théorie intellecluelie, comme dans la pratique morale, tout se rapporte à celte grande distinction fondamentale dusMjef et de l'oô^gf, entendus comme il faut: savoir le moi qui veut et agit, et la force quelconque, terme de cette action, qui résiste au dedans comme au dehors. Toute passion est o6jective par elle-même (car lêtre pensant et actif qui réprouve . peut toujours dire: Ce n'est pas moi), et dans son rapport à l'objet extérieur et sensible, où elle tend comme à sa fin.
Quant à la pratique, tout consiste à bien reconnaître et apprécier les conditions ou les qualités qui fou la véritable valeur de l'être intelligent el moral. Or, si nous y preuons garde, nous trouverons presque toujours que ces qualités sont en raison inverse de celles qui excitent les applaudissements de la multitude, et qui font les plus grandes réputations. Ainsi rhomme sage, modeste, qui cherche la raison eu tout, qui aime la vérité par dessus tout, pour elle même, et non pour se vanter de l'avoir trouvée, qui ne la dit que par devoir ou nécessité, passe dans le monde sans étrecoqnu, et n'emporte
avec lui que la couscieuce du bien qu'il a Tait à ceux mêmes doot il est ignoré ou entièrement oublié ; tandis que l'homme brillant, léger, irréfléchi, entraîné toute sa vie par le torrent des passions et de Topinion, qui cherche sans cesse, non ce qu'il doit être pour accomplir sa destinée, pour être agréable à Dieu et utile aux hommes, mais ce qui peut le faire paraître avec tous ses avantages personnels, acquiert un nom et une célébrité fondée sur ce qui a é(é précisément le plus contraire au bien de l'humanité. Le premier n'a vécu que pour le subjectif et dans le subjectif de la conscience, et a mérité l'estime des âmes pareilles à la sienn»;; le second n'a vécu que pour Vobjectif et dans Vobjectif de ce monde, figure creuse, ombre qui passe. L'éducation première devrait s'attacher à faire ressortir cette distinction essentielle.
30 novembre. Sous les rapports psychologiques, il y a beaucoup d'analogie entre l'état de l'âme d'un philosophe stoïcien, tel que Marc-Aurèle, et celui d'un parfait chrétien. Tous deux séparent constamment en eux-mêmes ce qui est de l'âme et ce qui est du corps. L'esprit lutte également dans. tous deux contre la chair ; ils se font une idée semblable de la vertu, de la perrection de l'homme, qui consiste à se mettre au-dessus de tous les vains désirs, des caprices de l'imagination, de la sensibilité, et à maintenir son âme exempte de plaies et de souillures. Tous deux se réjouissent intérieurement du bien de l'âme , avec cette différence bien essentielle, «il est vrai, que le chrétien place hors de lui et plus haut que lui le principe de sa force, tandis que le stoïcien la met en lui- môme ^ Mais quand on examine psychologiquement la notion que le
1. Le manuscrit porte ici, en marge, la note suivante • Encore ceue différence s*évanouil-eile quand on considère que la raison, comme reniepd Marc-Aurèle, e&t dans Tbomme, sans être à lui, qu'il la reçoit, comme par émanation d'une source plus tiauie. »
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philosophe attache à cette âme qu'il cultive, respecte, hooore en lu\-inênie, à celte raison absolue qu'il consulte el prend pour guide, on voit que l'âme, le génie, qui est dit être en nous, est autant hors du mot ou au-dessus de lui que Dieu le Père est au-dessus el hors de Thomnie: cVst l'idée du Fils, médiateur entre Dieu et Thommc, qui différencie uniquement le chrétien.
8 décembre. Les passions naturelles ont leur source dans la vie organique, el appartiennent à Tanimal avant d'être dans riiomme. Tels sont les appétits relatifs à la conservation des êtres organisés sentants, et à la propagation des espèces. Les passions sociales se joignent toujours dans l'homme aux passions naturelles et les compliquent. Dans l'état le plus ordinaire des hommes en société, toute passion naturelle, ou appétit organique, partant de l'organisme, monte pour ainsi din^ de la vie animale à celle de l'homme. Il y a mélange de phénomènes ou échange des produits de deux forces différentes. De là l'influence de l'imagination sur la sensibilité, les combats de la volonté, de la raison, de l'intérêt, les affections^entralnantes, et le malheur dans le désordre ou le défaut senti d'harmonie. Diins cette deuxième vie moyenne, toute passion se caractérise par ta spontanéité des produits, soit de l'organisme, soit de l'imagination, qui prennent tour à tour l'initiative, mais n'en sont pas moins toujours hors du cercle d'activité du mot, de l'homme libre et proprement moral, qui n'assiste aux phénomènes intérieurs que comme témoin, faisant effort pour enapécher, distraire les produits d'une force qui n'est pas, et qu'il sent bien n'être pas la sienne. (]e mélange de produits et cet antagonisme de forces constituent la passion de l'amour et tous leé plaisirs sympathiques que goûtent les hommes, en satisfaisant ens^'mble des besoins ou des goîlts communs. Mais au-dessus de cette deuxième vie, il en est une troisième qui, pas plus que la vie organique, n'a en elle-même son principe.
DE Maine de biaan. 1831. 333
ses aliments, ses mobiles traciivité, mais qui les emprunte d'une source plus haute, la même quia tout produit et qui dirige tout vers une fin.
La deuxième vie de Thomme ne semble lui être donnée que pour s*élever à cette troisième, où il est affranchi du joug; des affectioQS et des passions, où le génie, le démon qui dirige l'âme et Téclaire comme d'un reflet de la divinité se fait entendre dans le silence de toute nature sensible, où rien ne se passe enfin dans le sens ou l imagination qui ne soit ou voulu par le mot, ou suggéré, inspiré par la force suprême, dans laquelle ce moi vient s'absorber et se confondre. Telle est peut-être l'état primitif d'où l'àme humaine est descendue, et où elle aspire à remonter.
Le christianisme explique ce mystère; seul, il révèle à l'homme une troisième vie, supérieure à celle de la sensibilité et à celle de la raison ou de la volonté humaine. Aucun autre système de philosophie ne s'est élevé jusque-là. La philosophie sloYque de Marc-Aurèle, 'tout élevée qu'elle est, ne sort pas des limites de la deuxième vie, et montre seulement avec exagération le pouvoir de la volonté, ou encore de la raison (qui forme à l'âme comme une atmosphère ^lumineuse dont la source est hors de l'âme) sur les affections et les passions de la vie sensilive. Mais il y a quelque chose de plus, c'est l'absorption de la raison et de la volonté dans une force suprême, absorption qui constitue sans effort un état de perfection et de bonheur.
il décembre. M. Baggesen i, s'entretenant avec moi, disait très-bien qu'au-dessus de la volonté ou du moi, qui lutte sans cesse contre les affections passives de la sensibilité, est une
1 B^gesen (Ëmoianuel), poëte danois, né. en t764. dans l'Me de Zélande, mort en Allemagne en 1826, après avoir parcouru la n'cancc. riialie et la buisse
force supérieure au moi humiMi), ou un aulre moi plus élevé, ceiilre d'une troisième vie qui ne reçoil poinl ses lois ni sa dinriion de la sensibilité ni de la volonté. I>e sentiment religieux seul élève l'homme à celle troisième vie où i'âme ne t'ait que sentir d'une manière ineffable, et où elle est sans efTort, dans l'étal le plus jarfail que comporte sa nature. Il y a donc quelque chose de supérieur au stoïcisme : c'est la religion. M. Bagpfeson me disait que le sentiment religieux l'avait enlevé au stoïcisme.
Quelle apparence y a-t-il que l'intelligence limitée qui est dans le contemplateur de ce grand œuvre appelé le monde ne soit pas dans l'ouvrier ou le premier moteur? Pourquoi la force qui se connaît, et connaît tout le reste, serait-elle concentrée dans cette créature pnssagère qui vient un instant contempler la scène dont elle fait partie et disparaît un instant après? Comment la cause de toute intelligence ne serait-elle pas inielligentc? La force d'attraction moléculaire qui préside, au rapprochement des molécules en cristaux réguliers ne sait p;is les mathématiques sans doute ; les abeilles ne calculent pas les formes hexagones de leurs cellules ; mais si Thomme les connaît et les calcule, pourquoi celui qui a fait ces molécules et ces insectes n'aurail-il pas su ce qu'il faisait ?
Le sens intime s'élève contre le matérialisme ; il faudrait qu'il n'y eût que des forces aveugles qui ne se connaissent pas elles-mêmes. Mais le moi n'est il pas une force, une cause qui se connaît, et ce moi n'est-il pas invisible aux yeux du corps? Pourquoi donc n'y aurait-il pas d'autres forces invisibles qui agissent avec connaissance sans être unies à une organisation humaine?
« Il n'est point pour votre âme d'ennemi plus fâcheux et plus redoutable que vous-même, loi^squo vous n'êtes i>as
<* bien d'accord avec l'esprit *.« En rélléchissaiït sur ces paroles on voit: l® que ce que nous appelons noi«-m^6s n'est pas seulement notre âme, mais embrasse les deux vies, animale et pensante, qui peuvent n'être ni d'accord entre elles, comme lorsqu'il y a trouble, désordre inlérieur produit par les passions ou par les maladies du corps et de l'âme, ni d'accord avec l'esprit; 'i* que cet esprit qui est en nous n'est pas non plus le nous-mêmes. Le plus souvent, nous ne l'entendons pas distraits parle bruit des sensations du dehors ou par le mouvement de nos propres idées; alors même que sa voix se fait entendre et qu'il tend à nous suggérer d'autres pensées, d'autres mouvements, nous lui résistons, nous préférons notre propre impulsion à la sienne. Les hommes les plus sensés, les mieux réglés, les plus élevés dans l'échelle intellectuelle, peuvent être néanmoins dans une véritable opposition avec l'esprit. Ils sont alors pleins d'orgueil, pe cherchant qti'à plaire aux hommes et non pas à Dieu; ils se perdent dans leurs propres pensées alors qu'ils s'y complaisent uniquement ; aussi so:U ils dans un trouble constant, amassant avec leurs trésors de science mille sujets d'inquiétude, d'artlictioii et de labeurs continuels.
•27 décembre. « Les j choses, dit Marc-Aurèle, ne touchent « point du tout elles-mêmes notre esprit. Il n'y a nul accès « pour elles jusqu'à lui. Lui seul se change et se meut de « lul-mèm*e. • En admetlant que les choses ou les impressions du dehors ne sont que les causes occasionnelles de ce que j notre âme est modifiée de telle manière, et de ce que notre esprit est mu ou tourné d'un certain côté et non pas d'un \ autre; en accordant que nulle chose ou objet du dehors ne / peut être cause efficiente des idtkîs ou de- juirements que N