‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 61 sur 85 · I. Imitation de Jè^u^- Christ · texte numérisé non relu

I. Imitation de Jè^u^- Christ

PBRSÉBS

l'esprit en porte, — toujours est-il qu'on ne peut dire véritablement et Fans exagération que l'esprit se change et se meuve soi-même. La force qui peut le changer ou le mouvoir n'est pas la même qui constitue son moi ; elle est certainemeot immatérielle, analogue à ^a substance, mais plus haute que lui. Le christianisme entend mieux la nature humaine et la nécessité de la prière.

« Ton mal n'est pas dans Tesprit d'un autre ni dans le chan- • gementou Tallération de ce qui enveloppe le tien; où donc? « dans la partie de toi-même qui juge des maux. Qu'elle ne juge " donc plus. » Mon mal absolu, ce qui dégrade ma nature intellectuelle ou morale, peut être dans l'esprit d'un autre, plus élevé que moi et qui en juge mieux. Mais quand je juge, ou je sens que l'altération du corps qui enveloppe mon esprit, et qui sert à ses opérations, est un mal ou une imperfection de ma nature, jugé-je mal ? ou dépend-il de moi de juger autrement que ne le comporte l'union des deux natures? Il y a une confusion perpétuelle du subjectif et de l'objectif dans les maximes de Marc-Auréle et surtout dans ce qu'il dit, comme tous les stoïciens, du bien et du mal

« Le corps d'un homme vertueux, comme celui d'un scélé- « rat, peut être coupé, brûlé, ulcéré et en pourriture. • Sans doute, et il suit de là que ces cruels accidents de notre nature physique ne peuvent-être imputés comme péché à notre nature morale ; mais dépend il de celle-ci de ne pas en être affectée et altérée elle-même jusqu'à un certain point? be chrétien reconnaît dans ces cas la nécessité dç l'intervention d'une rorce suprême; et il y a recours par la prière, remède plus sûr pour l'âme que la raison propre et tous les raisonnements à froid, même dans l'hypothèse où Pâme ne ferait que se modifier ellemême par Teffet de cet élan, de ce mouvement excentrique pur lequel elle se porle vers Dieu.

tt Le mal d'une nature animale est de ne pouvoir faire usage

« de ses sens ou appétils naturels. Le mal d'une planteestde ne • pouvoir végéter. De même le mal d'une nature intelligente « est que Fesprit ne puisse pas taire ses fonctions. • Il suit de là certainement qu'il y a dans telles dispositions des organes des empêchements ou des obstacles aux fonctions de l'esprit qui sont un véritable mal, et il faut mettre de grandes restric^^ tions à ce qu'ajoute plus bas Marc-Aurèle : < 11 est certain que « nul autre que toi n'a jamais empêché ton esprit de foire les « fonctions qui lui sont propres. »■ C'est tout le. contraire ; car comme ce n'est pas moi qui fais que mon esprit exerce bien et convenablement ses Tonctions, ce n'est pas moi non plus, qui peux l'empêcher plus ou moins, dans certains cas, de remplir les fonctions que comporte sa nature. Il y a pourtantun sens selon lequel la maxime de Marc-Auréle est susceptible d'une interprétation plus vraie, quoiqu'elle ne le soit jamais aussi* absolument que l'exprime ce philosophe. Si on entend par fonc* tions de Tesprit : imaginer, comparer, rappeler, lier une suite d'idées et de conséquences à leurs principes, certainement ces fonctions s'accomplissent ou sont empêchées alternativement par des causes quelconques spirituelles ou matérielles, externes ou iniernes, qui, dans tous ces cas, ne sont pas nous, ou sont indépendantes de la volonté qui est nous^ mêmes. Mais il est vrai que tant que, dure le conidum et le compos sut, tant que l'homme conserve la faculté de se rendre compte à lui-même de ce qu'il éprouve, ou de ce qu'il sent ou opère au dedans de lui, il peut regarder l'obstacle actuel quelconque à Texercice de ses facultés comme un événement eonnu et ordinaire, qui ne le blesse ou ne l'altère pas dans son essence ou dans la partie la plus intime de son être. Il ne répugne nullement de placer Fessence propre de l'âme humaine, pendant son union à une machine organique dans la siiti ou dans Feffort que fait le mot lui-même pour se conserver conscnis et

e&mpos, dans tous les états de dérèglements, d'altération, de

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faiblesse ou d'énergie Oévreuse de la machine. Il est vrai alors jusqu'à un certain point « que ni te fer, ni le feu, ni un tyran, « ni la calomnie, rien en un mot ne peut approcher de lui ; • que lorsqu'il s'est ramassé dans lui-même, comme en forme « de ballon, sa rondeur est inaltérable, t Mais cette force de concentration elle-même peut-elle être illimitée ? N'esl-elle pas renfermée dans les bornes que notre organisation même impose.à la volonté, ou à la force animatrice qui résiste à tout ce qui peut altérer sa rondeur? Une force infinie pourrait-elle se compliquer avec des obstacles finis, et en éprouver une résistance invincible dans certains cas ? Il faut être ou plus élevé que Thomme, ou bien aveuglé sur soi-même pour ne pas reconnaître les limites nécessaires imposées à notre nature mixte par l'Auteur même de toute existence. Le problême qui consiste à savoir ce que nous pouvons réellement, dans le plus haut degré de perfection de notre nature, et ce que nous ne pouvons pas, par la nature même de nos facultés, ce grand problème est encore non-seulement irrésolu mais intact. Le christianisme et le stoïcisme prétendent le résoudre dans deux sens diamétralement opposé?. Le premier exagère notre faiblesse jusqu'à anéantir dans l'homme foute force morale qui serait indépendante d'une grâce actuellement efficiente. Le second exagère plus encore la force propre de l'âme, en la considérant comme infinie ou ridenlifîant avec celle de Dieu même, non par une influence de la grâce actuelle, mais par la nature même de Tâme, ou de la puissance qui crée l'effet actuel. Les deux doctrines reposent sur des principes opposés à ceux de la psychologie.

Le monde nous vide. Il soutire et pompe tout ce qu'il y a de vrai, de substantiel en nous ; et nous ne sommes plus que des fantômes, ombres légères. Nous nous cherchons sans aoas retrouver.

4 jirnmer. « Si un bomme tombe en eB&tice, » dit Uarc- Aarèle ( et I'od peat y tomber ou s'y laisser tomber de bien des maoiéres, en bien des degrés différents), c i) continue à vivre, « à se nourrir, à sentir, à avoir même certaines imaginations c et certains désfrs, mais il ne jouit plus de lui-même. La'vi- « vadté de son esprit est éteinte ; il n'est plus en état de con- « naître ses devoirs, de ranger et de déduire ses idées, ni même « d'examiner s'il est temps de mettre son esprit en liberté, ni • toute autre question qui demande une raison exerce, Il faut c donc se hâter, non-seulement parce que chaque jour nous c mène à la mort, mais surtout parce qu'il s'agit de prévenir c cet affaissement total de notre intelligence et de notre « raison. »

Voilà donc que le stoïcien reconnaît qu'il y a un état de décadence ou de décrépitude des organes, où l'âme ne peut plus exercer ses hautes fonctions, où Tintelligence et la raison s'affaissent nécessairement sans qu'elles puissent se remonter elles-mêmes, ni par aucun effort de la volonté. Notre flambeau est donc sujet à s'éteindre, par des causes indépendantes de nous.

et qui suivent les progrès de T&ge ou la déclinaison du corps, comme il arrive aussi que nous laissons souvent éteindre en nous le flambeau par notre faute. Or, il n'est certainement pas facile de distinguer les cas où le flambeau 8*éteint de lui-même, indépendamment de tous nps efforts pour le ranimer, de ceux où il s'éteint par le défout de notre volonté. Le stoïcisme est forcé malgré lui de reconnaître, du moins en certains cas, Timpuissance de cette volonté pour commander aux passions, conduire son esprit, se mettre au-dessus de la douleur, mettre son esprit en liberté. On ne peut dire que la volonté soit impuissante dans l'état d'enfance, de maladie, de passion: elle est nulle.

« Il est temps que tu sentes quel est ce maître de l'univers « dont ton esprit est une émanation qui n'est à ta disposition • que pour un temps limité, et qui, si tu ne fais pas ce qu'il «faut pour le rendre serein, s'envolera pour ne plus re- « venir. •

Mais dépend-il de moi seulement de le rendre serein ? Ëst-il hi^n toujours à ma disposition, même peiiiant cette vie limitée? Ëst-il vrai, comme le dit plus bas Marc-Aurèle, que les flots n'emporteront que ce qui est de la chair ou du sang, sans exercer aucun pouvoir sur l'intelligence? Hélas ! vous venez vous-mêmes de le reconnaître: le flot de la vie entraîne cette intelli^nce comme tout le reste.

29;anin«r.Viedediverti8sementsetd'aflkire8 qui ne sont aussi que des divertissements d'esprit. « Plus l'homme veut vivre « selon l'esprit, plus la vie lui devient amère ; car les amuse* t ments, les besoins et les nécessités du corps contrarient sans i eesse la vie de l'esprit et sont, selon lui, de grandes mi- « sères. i • Je ne suis occupé^ que de ces misères, et cependant

t. Imitation de* Jétw-Christ.

DE MAmS DB BtBAN. 1822. r ^ 341

•j'ai connu auparavant la yie selon l'esprit; je conserve toujours une tendance vers elle, je ne me livre qu'à demi et avec remords à ce qui m'en détourne. Ne vaudrait-il pas mieux y avoir toujours été étranger comme tant d'autres bommes?

t7 février. Comment faire pour se pénétrer d'un idéal tel que Dieu, le devoir, l'immortalité ? Le stoïcien dira gue la volonté peut toujours reproduire et conserver ces idées présentes; le chrétien attribuera tont à la grâce. Le philosophe observa-, teur ne niera pas l'influence d'une grâce ^surnaturelle; mais en attribuant à cette cause inconnue tout ce qui est produit quelquefois subitement en nous, mais sans nous, de grand, de beau, d'élevé, il reconnaîtra combien la spontanéité de l'organisation ou du principe de vie, qui s'excite et se calme de lui-même tour à tour, peut contrihâe)" à cet état pur et élevé de l'âme.

Aimer Dieu par-dessus tout, fixer son cœur en lui, c'est foire taire toutes les aflèclions pour conserver une seule idée présente, une idée qui n'a rien de sensible ; c'est s'entretenir toujours avec soi même de Hnfini, de l'éternel, du vrai, du beau, du bon absolu, et ne donner aucune attention à tout ce qui meurt, n'en foire aucun cas. Quand on est venu au point de renoncer à tout ce qui est sensible, à tout ce qui tient à la chair et aux passions, l'âme a un 1)esoin immense de croire à la réalité de l'objet auquel elle a tant sacrifié, et la croyance se proportionne à ce besoin. « Quittes, dit Pascal, ces vains « amusements qui vous occupent tout entier... Vous auriez « bientôt la foi si vous aviez quitté tous vos plaisirs sensi- « blea ^ «

1 . Pensées. Quand H serait difficile de démofUrer Vexittenee de Dteii pur Us lumflÈresfmiyfeUes,Uphsiûrestdelacraire. *'

Considérez, si tous voulez, le christiaDiBme comme ud système de philosophie, et vous trouverez, parla raison, qu'il n'en est pas qui explique mieux la contradiction de notre nature, qu'il n'en est pas surtout de plus grand, de plus sublime dans la pratique. Il serait beau de comparer un stoïcien parfait à un chrétien parfoit, en suivant Tun et l'autre dans tous les détails de la vie privée, spéculative et active, de les comparer dans leur patience à soufifHr, dans la pureté et rélévation de toute leur conduite envers les hommes et envers euxmêmes.

13 mars. Au sujet de la communication immédiate de notre esprit avec quelques esprits supérieurs, qui l'illuminent ou le modifient, il faut bien distinguer les cas où c'est Timagination seule qui entre spontanément en jeu, sous une influence organique quelconque. Gomme la volonté n'y est pour rien, le mot peut transporter à une force extérieure, ou à un autre moi, ces produits spontanés et c'est ainsi que, dans un demt-sommeil, l'on croit entendre une voix étrangère, qui nous redit nos propres conceptions fantastiques et quelquefois avec une éloquence particulière. Mais ces conceptions sont toujours revêtues des formes sensibles de l'espace et du temps ; elles n'ont rien que l'imagination ou un esprit de la nature du nôtre ne puisse produire ou saisir en lui-même. Il n'en est pas ainsi des révélations prophétiques et nécessairement objectives de certaines vérités qui dépassent visiblement la portée naturelle de l'esprit humain, et sont élevées au-dessus de la sphère de notre existence intellectuelle. Quel droit, aveugles que nous sommes, avons-nous de les nier?

« Je voudrais faire entendre aux autres ce que je pense ou sens en moi-même ; mais souvent je ne puis en venir à bout, parce que ces mouvements de ma volonté sont au de-

dans de moi, et que les autres sont au dehors, sans qu'aucun de leurs sens leur donne le moyen de yoir daos mon âme *. »

Il peut y avoir de telles relations entre certains êtres, cer- ^ taines âmes, qu'elles aient la faculté de voir, ou plutôt de sentir immédiatement œ qui est respectivement dans chacune d'elles, sans l'iotermédiaire des sens extérieurs ordinaires. C'est lâ ce

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dt que des personnes unies étroitement par les liens de l'amour et de Tamitié, n'ont pas besoin de se parler pour s'entendre, pour se trouver bieo à côté l'une de l'autre, sans ce babil si nécessaire aux indifférents, qui cherchent à s'amuser ou à s'éclairer par la transmission orale des mots et des idées. Il est certainement des moyens de transinission pour le sentijnent, soit en tre deux âmes de même nature qui se correspondent, soit entre l'âme humaine et un esprit, une lumière supé-^ rieure, moyens tout à fait indépendants de la parole et immédiats par leur nature. Ceux qui attribuent tout ce qui est dans l'âme à l'influence du langage parlé, et qui ne croient pas que Dieu même ait pu parler aux hommes sans frapper l'oreille ou la vue par les signes articulés ou écrits qu'il leur a enseignés, ceux-là, dis-je, se font une idée bien étroite des facultés de notre âme, et sont conduits à matérialiser en quelque sorte l'action qu'elle reçoit ou qu'elle exerce, en dehors et au dedans, en la limitant aux sens externes comme à ses instruments uniques.

« La vraie lumière est connue de tout ce qui sait connaître « la vérité ; et qui la connaît connaît l'éternité, et c'est par la « charité (par l'amour) qu'on la connaît *. >

1. 6aint Augustin Conf estions, lirre i, chap. vi. Les paroles citées sont relatives, dans le texte des Confessions, à Tétat du petit enfant, encore dépourvu de nos moyens de cooimunication.

2 Saint Augustin, Cité de Dieu.

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On peut commencer par aimer TiDcoonu, quaod on sent que rien ici-bas ne peut satisfaire complètement les besoins de Tâme ; et c'est en se détachant de tout ce qui est sensible, que la faculté aimante (vis amatoria) de Tâme se fixe sur Dieu, qui est sa fin^^ son principe, sa vie tout entière. Ceci peut servir à comprendre une chose qui m'avait d'abord semblé paradoxale, et qui a été profondément débattue dans une dernière soirée philosophique chez moi, entre MM. Planta S Ampère, Baggesen, Stapfer et moi : savoir que toute morale comme toute religion commence par Tamour (charitas) ; qu'il ne peut y avoir connaissance du vrai, du bon, du beau, du juste, du devoir, sans amour de ce vrai, de ce bon, de ce devoir ; que ce sentiment d'amour ou de complaisance est le principe et la base même de la notion morale, qui n'existerait point sans lui et ne geut en être séparée sans se dénaturer ou disparaître entièrement. 11 y aurait bien quelques distinctions et restrictions à noter à cet égard ; par exemple, dans les états de sécheresse que Fénelon et les mystiques reconnaissent, on ne conserve pas moins l'idée et la volonté des mômes devoirs envers Dieu. On peut aussi employer sa vie à faire du bien aux hommes, sans y trouver aucun plaisir positif mais pour suivre la raison, qui démontre que tel est le but de la vie.

5 avril. (Vendredi^aint) « Jésus-Christ sur la croix était en « même temps le prêtre et l'hostie. Selon la chair, U est la viece time du sacrifice ; selon l'esprit, il en est le prêtre ^t le sa- « crificateur; Il s'offre suivant Tesprit, en même temps qu'il « est offert suivant la chair *. i ^

Ainsi fait l'homme vraiment spirituel, quand il immole ses passions, et qu'il fait l'abnégation, le sacrifice de tout ce qu'il

1. Woir Sébattien de Plania, par Albert da Boys, ancien magistrat, I vol. in>8*. Grenoble, 1862.

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