Mé de Biran venait de faire une excursion en Suisse
2. C'est à cette époque que Maine de Biran retoucha oertainement (le manuscrit en donne la pn-uve positive), et vraisemblablement pour la dernière t'ois, \^E9sai tvr lei fondements de la psychologie. Peu de temps après, il se décida à abandonner cette rédaction oour entreprendre celle des Nouveaux euaiid*ÀfUhropoloffie.
plissant la tâche contre nous-mêmes, nous parvenons, non à nous contenter, à nous rendre heureux, mais à calmer, à satis&ire la conscience.
J^habite tour à tour deux mondes intérieurs qui sont en opposition et n'ont aucun rapport, quoiqu'ils soient voisins de moi et que je passe souvent de Tun à l'autre avec une grande rapidité: le monde que me crée, à chaque instant, une imagination très-mobile, et le monde de ma raison, de ma réflexion ; l'un peuplé de fantômes variable^ qui ont le pouvoir de me rendre heureux, malheureux autant et plus que les objets extérieurs ; l'autre, région des idées vraies, où les choses et les êtres se représentent comme ils sont, et sous des rapports fixes qui attestent la vérité, la réalité de mes représentations intérieures. Ces deux états de mon âme, .que je suis fondé à regarder comme deux mondes distincts et séparés, diffèrent entre eux à peu prés comme les rêves de l'homme endormi différent des idées de l'homme éveillé. La seule différence, bien essentielle à la vérité, c'est que je puis jusqu'à un certain point, et avec plus ou moins d'effort, passer du monde de l'imagination à celui de la raison, pourvu que j'y pense, que je le veuille fortement, et que je ne sois pas entraîné par le torrent des objets extérieurs analogues aux dispositions de ma sensibilité ou de mon imagination. Aussi, quand je vis dans le monde et les affaires, le champ de l'imagination et des affections spo;itanées usurpe beaucoup sur celui de la raison et ne lui laisse guère de place. Dans la solitude, ce monde imaginaire tient encore une grande place dans mon intérieur ; mais comme je cultive par habitude, et par un certain goût renouvelé de méditation, le fond de mon être pensant, la surface est moins agitée. Je suis à moi et moi-même ; c'est là aussi que je suis plus frappé du contraste et des oppositions souvent renouvelées des deux mondes.
Paris, 13 décembre. Notre âme semble obéir à diverses attractions, comme ce que nous appelons la matière Les affections de l'organisme, quand elles sont nombreuses, viyes et yariables en raison du tempérament, attirent à elles presque toutes les forces de r&me et la fixent ou Tabsorbent dans le corps, au point que la personnalité, la liberté peuvent disparaître entièrement, et que Thomme se trouve réduit à l'état de ranimai. Il ne pourrait môme jamais sortir de cet état si son âme n'était pas douée d'une force propre qui l'empêche d'obéir toujours et entièrement à l'attraction du corps. Cette force active peut concentrer l'âme en elle-même en la faisant tourner, pour ainsi dire, sur elle-même et autour de ses propres idées: c'est la vie philosophique qui consiste dans la méditation intérieure, dans l'exercice de l'activité employée à résister à ses propres affections, à se bien conduire dans le monde intérieur, de manière à atteindre un but intellectuel. La force active peut aussi porter l'âme hors d'elle-même, vers un idéal, un infini qui lui est donné ou qu'elle se donne pour but de ses efforts. En entrant ainsi dans une sphère supérieure, toute lumineuse, l'âme peut encore obéir à une attraction tout à fait onposée à celle du corps et s'y absorber de manière à- y perdre même le sentiment de son moi avec sa liberté. C'est la vie mystique de l'enthousiasme et le plus haut degré où puisse atteindre l'âme humaine, en s'identifiant autant qu'il est en elle avec son objet suprême, et revenant ainsi à la source d'où elle est émanée. La liberté interne gouverne la force attractive de l'âme, ou plutôt cette force se gouverne librement elle-même, mais jusqu'à un certain point seulement. L'âme, par ses désirs et en vertu de sa nature intellectuelle, tend à l'union avec Dieu ; en vertu de sa nature sensitive ou animale, elle tend à l'union avec les corps et avec le sien propre : double tendance qui empêche le repos de l'iiomme dans la vie. présente, et tant qu'il est homme. Les âmes les plus pures, les plus élevéessont
encore sonveDt dominées par une tendance terrestre, et celles qui s'abandonnent le plus romplétement à la vie animale sont encore plus souvent tourmentées par les besoins d'une autre nature, qui s'expriment par le malaise, l'ennui, l'agitation intérieure qui tourmentent les malheureux comblés au dehors de tous les dons les plus brillants de la fortune ou de la nature : Tùute créature gémit
25 Bécembre. Dépend-ii de ]'&me de passer par sa force propre de rétattn/érieur à Tétat supérieur ? Il est évident qu'elle ne le peut pas indépendamment de toute condition,* ou qu'il ne lui éeX pas donné de se modifier elle-même instantanément de deux manières opposées. Mais ce qu'elle peut, c'est de concevoir un but, un certain idéal de perfection et de combiner les moyens dont elle dispose pour s'y élever prof^ressivement et par une suite d'efforts. Il faut commencer d'abord par vivre purement, moralement, sans tenir au monde que par le devoir ; et, les sensations perdant alors leur empire, Tâme s'élève d'elle-même, ou par une grâce propre, vers son principe ; elle n'est plus le jouet de mille illusions, qui la séduisent ou la tourmentent tant qu'elle est sous l'eropire de l'imagination çt des sens. Mais l'on se tromperait beaucoup si l'on croyait qu'il est au pouvoir de l'âme, dans ledéploiement même leplus énergique de son activité, de se soustraire tout d'un coup à l'empire des passions quelconques lorsqu'elles ont planté leurs racines à la foisdans l'organisme intérieur et l'imagination unis ensemble par une mutuelle sympathie. L'individune peut pas plus alors se modifier lui-même qu'il ne pourrait se guérir d'une maladie organique ou de la folie. Pour se tirer de l'ablmc, il lui faut un point d'appui hors de lui-même. La religion vient à son secours, et le sentiment religieux ne vient lui-même que par la pratique des actes qui sont seuls en notre pouvoir, quels que soient les sentiments intérieurs.
Malgré tout le stoïcisme possible, Tesprit ne peut se soustraire aux variatioDs nécessaires de l'organisme et de l'âme sensilive. Cette âme s'attriste, se décourage, on s'élôTe et se réjouit suivant certains états successifs de la machine, et par des. causes tout à fait indépendantes de Tintelligence et de la volonté. Tout ce que le moi peut faire, c'est de détourner son attention et de lutter avec plus ou moins d'effort ; mais il arrive des états de Tâme et du corps où toute lutte est impossible. J'éprouve en ce moment Telfet de ces mauvaises dispositions de la machine. Tous les organes des passions tristes ont pris le dessus, subjuguentmon imagination et l'entraînent à produire une multitude de fantômes excitalifs de l'irritation, delà haine, de tout ce qui est le plus propre à tourmenter Tâme. Je suis découragé de moi-même, je repousse les consolations intérieures et toutes les bonnes pensées. Qu'est-ce qui peut me rendre la force nécessaire pour sortir du bourbier ? Qui me donnera les ailes de la colombe ? J'ai trop peu la disposition et l'habitude de la prière.
• Les sens et l'imagination n'ont aucune part à la paix et « aux conimunicalions 6e grâce que Dieu peut faire à Tenten- « dément et à la volonté, d'une manière simple et directe qui « échappe à toute réflexion *. »
Je conçois, d'après l'expérience, comment la paix ou l'équilibre des sens et de Fimagination, dans certaines dispositions organiques, peuvent amener occasionnellement dans l'entendementetla volonté un étal de calme et de lucidité qui favorise l'âme dans ses plus hautes opérations, et l'introduit comme dans un monde supérieur d'idées. Je conçois aussi comment le travail habituel de Tesprit, et l'exercice soutenu des facultés méditatives réduisent au silence les sens et l'imagination, ou