MédUationt tur V Évangile
Grateloup, mars, -^ Il vaut mieux plaire à Dieu qu'aux hommes. Je dis dans un sens encore plus intime : II vaut mieux se plaire constamment à soi-même (dans le for intérieur de sa conscience) que de plaire aux hommes avec qui l'on se trouve accidentellement en contact. Nous sommes induits sans cesse dans le monde à sacrifier Tun de ces biens, qui est le seul vrai, à Tautre, qui est faux et qui est un véritable mal; car nous ne pouvonsplaire au monde qu'autant que nous sommes de ce monde, partageant toutes ses passions, tout son aveuglement.
. Jésus-Christ a été en haine au monde parce qu'il u'étail pas de ce monde. Il a annoncé à ses disciples, à tous ceux qui voudraient le suivre qu'ils seraient eux-mêmes hais et méprisés des hommes à cause de lui et de son nom. Donc rattachement que le monde a pour nous, ne pouvant être que le prix de celui que nous avons pour le monde, est un véritable malheur. Cependant nous le souhaitons comme si c'était le prezpier bien et la source de tout notre bonheur. Nous y aspirons par Tinstinct même de sociabilité, attribut de la deu-
xième vie passagère et mortelle. Noos faisons tout pour Tobteoir, DOUB lui sachfioas notre existence morale, notre vie à venir, et jusqu'à cet autre instinct, le plus élevé de Tâme humaine, qui nous fait un besoin de la justice etde la vérité, de tout ce qui mérite l'estime d'uneâme, et qui est si différent par nature de tout ce qui plait aux hommes et les séduit. Il est temps d'y faire attention^ pour mon compte.
Limoges, 19 mars — L'homme extérieur se détruit, l'homme intérieur se renouvelle <. Je sens qu'il en est ainsi pour moi. L'homme extérieur avait autrefois une verve et des saillies qu'il n'a plus ; mais aussi, ne me fiant plus à cette verve spontanée, je m'efforce de travailler l'homme intérieur, demanière aie rendre indépendant, quanta l'esprit, de ces saillies de sensibilité qui doivent être considérées comme appartenant à l'homme extérieur.
Agir y méditer et prier s^ns cesse, voilà les seuls moyens du renouvellement de Thomme intérieur. Le royaume de Dieu, c'est la vie de l'esprit qui n'arrive que pour l'homme intérieur, tout le reste est du dehors, ou de la chair qui meurt à chaque instant. Autrefois, et même encore à présent, j'ai é'é fort attentif à ces variations brusques et continuelles des dispositions aensitives, regardant sans cesse de quel côté soufflait les vent de l'instabilité, ou celui des passions; non pour me mettre en garde, mais pour m'y laisser aller, et quelquefois avec délices, lorsqu'il arrivait que le vent soufflait à mon gré, comme. lorsque j'étais en verve de bonne humeur, de travail d'esprit, de contentement intérieur, d'amour-propre ou d'orgueil de la vie. Aujourd'hui, je sens combien tout cela est casuel et inférieur à ce qui vient d'une autre source de bon vouloir, soit que cette source tienne à nous-mêmes et qu'elle ne demande qu'à
1. 2« Ëpitre de saint Paul aux (loriDlliiens cliap. iv, verset 16.
ne pas être arrêtée par les passions animales pour produire ses fruits, soit qu'elle nous soit donnée de plus haut : étant incapables de former de nous-mêmes aucune bonne pensée comme de nous-mêmes «. Dans les deux cas, rexpérience prouve qu'agir, méditer, prier sont toujours les conditions oécessaires de la manifestation et du développement de la vie de l'esprit. Il n'importe pas que l'homme anii^al soit triste, abattu, découragé paresseux, ou gai, conGant, plein d'un sentiment de force et d'énergie vitale.
Sans doute il y a un mode d'exorcice des facultés individuelles (et c'est le plus commun) qui dépend tout entier de ces dispositions sensitives, spontanées, et c'est aussi ce rapport qui m'a autrefois exclusivement occupé. Quand j'étais bien disposé organiquement, je me croyais capable de tout ce qu'il y avaitde meilleur, de plus élevé ; j'entreprenais ce qu'il y avait de plus difficile, avec une confiance entière dans ces forces propres que je sentais en moi. Mais le vent de l'instabilité venant à souffler, je me laissais aller à la paresse, ou à ce sentiment de faiblesse radicale et intérieure qui rend timide à l'excès vis^à-vis de soi-même, avertit celui qui l'écoute que c'est vainement qu'il voudrait entreprendre quelque; travail un peu élevé ou continuer ce qu'il a commencé, qu'il est inutile de se raidir contre un obstacle extérieur plus fort que la volonté, qu'il fiiut attendre que le vent change ou que la sensibilité organique se remette d'elle-même sur un autre ton, ou que quelque excitant du dehors, quelque objet de passion vienne rendre à l'esprit le mouvement et la vie qu'il est incapable de se donner à lui-même. Tout cela est vrai de la vie de l'homme animal, en tant que sa plénitude consiste dans un rapport harmonique entre les fonctions de l'organisme ou de là sensibilité intérieure et l'exercice spontané des facultés intellectnelleà
1. V Épitre de saint Paul aux Corinthiens, cha;). m. véHel 5.
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doDt l'allure, la direction môme se conforment à l'état organique, ou se meuvent, pour ainsi dire, du môme branle. Le$ fonctions vitales, la digestion, les sécrélioos. la circulation di'^ humeurs, et plus généralement l'état nerveux ne peuvent languir, éprouver quelque embarras, ou au contraire s'aviver, s'exciter par des causes quelconques externes ou internes, sans que les facultés intellectuelles: la mémoire, la comparaison, le jugement, la promptitude et la facilité à saisir les rapports entre les idées (images) ou à se les représenter vivement et nettement, ne s'élèvent ou ne tombent comme les forces vitales ousensitives. C'est bien là tout l'homme mondain ou terrestre, alors môme qu'il exerce avec les plus grands succès tous les talents de l'esprit, de l'imagination, qu'il parcourt la carrière des arts et des sciences humaines, aux applaudissements de ce monde pour qui il travaille et dont il veut à tout prix obtenir les suffrages. Mais la plus parfaite harmonie entre l'organisme animal et l'automate intellectuel ne constitue pas la vie de l'homme spirituel. Cette vie est supérieure, non -seulement à l'instinct de l'animalité, mais encore à l'instinct de l'humanité, de telle sorte qu'il y a aussi loin de l'homme spirituel ou intérieur à l'homme animai ou extérieur (qui suit le vent des passions et de l'instabilité) qu'il y a loin de l'homme le plus développé dans tout ce qui tient à sa vie terrestre ou mondaine à l'animal dénué de raison, ou incapable de savoir ce qu'il fait et de s'en rendre compte.
Le rapport de subordination est le môme entre la deuxième et la première de ces vies ou modes d'existence qu'entre la troisième et la deuxième. L'homme extérieur n'entend pas plus les choses de l'esprit que Tanimal n'entend les choses de l'homme, ou sa propre existence. Ce qui entend est ^périeur à ce qui est entendu. L'homme spirituel entend seul les choses de l'homme terrestre. Celui-ci, loin de se chercher, tend bien plus à se fuir; aussi ne se connalt-il, ne s'entend-il lui-môme
qu'imparfaitement, oi)scurément, et n ce degré seul qui, constituant la personnalité directe elnon réfléchie, suffit néanmoins pour le rendre capable de mérite ou de démérite. Il D*y a que ce degré d'activité irréfléchie qui distingue l'état de veille et de compos sui de celui de sommeil et de délire. Cette distinction même n'a pas lieu pour le pur animal dont les facultés sont toujours semblables à celles de l'homme en état de rôve, de somnambulisme ou d'aliénation. £t c'est là une difléreDce essentielle, qui suffit pour montrer la supériorité de la nature humaine sur l'animalité pure, à part tout développement de la vie de l'esprit. Le germe de cette vie de l'esprit existe toujours au fond de Pâme, où il a été déposé par l'auteur de la nature, en attendant les occasions propres à le développer dans un temps ou un autre, dans un mode d'existence quelconque, prédestiné ou préordonné selon les vues impénétrables de celte providence qui régie tout, même ce que nous attribuons au hasard. C'est dans ce sens que l'homme intérieur se renouvelle en même temps que l'homme extérieur se détruit, comme le dit si bien le grand apôtre.
La vie de l'esprit commence à luire avec le premier effort voulu : le moi se manifeste intérieurement, l'homme se connaît, il aperçoit ce qui est de lui et le distingue de ce qui est du corps. Mais l'homme extérieur prévaut et régne bientôt exclusivement: l'habitude d'agir obscurcit et annule presque le sentiment de l'activité propre. L'homme, mu sans cesse par des passions et des désirs relatifs aux biens sensibles, ignore presque qu'il a une volonté, qu'il n'est lui-piéme qu'une volonté, ayant en elle la force nécessaire pour surmonter toutes ces impulsionsdudeborsquila troublent, la rendentesclave et ma^ heureuse, et prendre son vol vers une région plus haute, où est son repos,, sa paix, son unique bien. L'instinct de l'homme extérieur acquiert ainsi un empire presque aussi fort que l'instinct animal ; il absorbe la viede l'esprit, le mot divin qui aspire
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à sortir de cette boue et à rompre ses liens. L'aflaibilsscmentcles facultés de Thomme extérieur, qui se détruit peu à peu, fournit à l'homme intérieur des moyens plus faciles de renouvellement. Ce renouyellemeot ne peut jamais être spontané, mais s'obtient par une action entièrement libre, absolumeùt étrangère aux dispositions sensitives, à toute impulsion de la chair, comme des choses du dehors ; il s'obtient surtout par une méditation soutenue, laquelle n'est elle-même que l'exercice de Tactivité intellectuelle dans toute son énergie, et enfin par la prière fervente où l'âme humaine s'élève jusqu'à la source de la vie, s'y unit de la manière la plus intime et s'y trouve comme identifiée par Tamour.
La même disposition qui feit que Tâme s'élève vers Dieu comme d'elle-même, et s'abandonne au sentiment religieux qui la remplit, fait aussi que l'esprit s'duvre à la lumière des plus hautes vérités intellectuelles, les saisit avec plus de pénétration et y adhère avec plus d'intimité. Au contraire, lorsque l'esprit s'affaisse et retombe dans les ténèbres de la chair, lorsque les facultés intellectuelles languissent par des causes quelconques, morales ou physiques, le sentiment religieux s'obscurcit, s'éloigne en même temps; il semble que l'esprit ^#rin abandonne l'homme en même temps que son propre esprit l'abandonne, ce qui pourrait faire croire que ces deux esprits ne sont qu'tin, si Ton ne voyait des hommes du plus grand esprit, selon le monde, dénués de tout sentiment religieux.
27 mars *. L'homme intérieur est spirituel, de même que l'homme extérieur est nécessairement charnel. Si l'homme intérieur est obligé par devoir de s'occuper du monde et des affaires, il ne s'y abandonne jamais en entier; il a toujours,
1. M. de Biran sentait déjà à cette époque les premièret atteintes de la maladie qui devait terminer ses jours.
méDQie dans le plus grand mouvement extérieur, un œil tourné vers le dedans; il est en présence de Dieu et de lui-même; il ne perd jamais entièrement de vue ces deux pôles de l'existence ; et lorsque le mouvement du dehors a cessé, il rentre de luimême en possession pleine et entière de sa vie propre. Gomment faire pour ne jamais être entraîné tout à fait par les choses dont on est obligé de s'occuper, en sorte que l'homme intérieur reste^ quoique l'homme extérieur soit en action ? C'est ce juste tempérament qui semble demander une grâce particulière.
Mon Dieu, délivrez-moi du mal ! c'est-à-dire de cet état du corps qui offusque et absorbe toutes les facultés de mon âme, ou donnez à mon âme cette force qu'elle n'a pas en elle-même pour s'élever vers vous et trouver son repos, quel que soit l'état de son corps et de quelque côté que soufiQe le vent de l'instabilité. Donnez, Seigneur, et je vous rendrai ; soutenez-moi contre toute ma faiblesse ; sans vous, je ne puis rien.
10 avril. Le monde nous crucifie à mesure que nous avançons en âge. Il faut en finir et nous regarder d'avance comme crucifiés, ou morts pour le monde.
25 avril. — Et faetus sum mihimet ipsi gravis *, Tout est résistance, embarras, difficulté de vivre au dedans comme aa dehors, dajiis ma position actuelle. Le principe de la vie (l'âme sensitive) s'affecte de son impuissance à surmonter les obstacles internes qui s'opposent à son déploiement ou à ses tendances expansives; elle se retire en elle-même. Toutes les facultéts de Tâme pensante languissent et s'affaissent, faute de ce point d'appui vital que demande leur exercice. C'est dans cet état qu'on appelle la force d'en haut ; on sent qu'elle ne