‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 72 sur 85 · Psaume zxxvii, verset · texte numérisé non relu

Psaume zxxvii, verset

i. Eeclésiaste. Chap. tv, verset 10.

A SBS FILLES

Les travaux philosophiques de Maine de Biran ^ lui ont assigné un rang fort élevé dans le monde savant. La publication des Pensées extraites de son , Journal intime lui a créé un public beaucoup plus étendu que celui qui s'occupe des œuvres métaphysiques. Ce volume offrait quelque chose à glaner aux politiques. En montrant le rapport des théories de Técrivain avec ses expériences personnelles, il fournissait aux philosophes des renseignements d'un haut intérêt. Les chrétiens onlaccueilli avec joie des pages dans lesquelles on voit le besoin de Dieu grandir d'année en année, briser Tenveloppe des préjugés, de l'éducation, des habitudes, et conduire le disciple des sensualistes du mn^ siècle, à travers la

1. Œuwes philotaphiquet de Maine de Biran publiées par V. Cousin, 4 Tol in-8*, 1841. — Œuvres inédUês de Maine de Biran, publiées par Ernest NaTille, 3 Toi. in-8«, 1859.

doctrine des stoïciens, jusqu'à ces parages nouveaux où il tend la main d'une association fraternelle « au chrétien qui ne marche qu'en présence de Dieu, et avec Dieu, par le Médiateur qu'il a pris pour guide et compagnon de sa vie présente et future. > La révélation d'une âme délicate, mobile, singulièrement soumise à toutes les variations de l'organisme, à toutes les influences de l'atmosphère, à tous les reflets de la vie sociale, avait enfin un intérêt général. Combien de lecteurs, de l'un et de l'autre sexe, ont retrouvé leurs propres expériences dans lesexpérien* ces du philosophe, et ressenti, à lalecture des Penséei, l'impression particulière que Ton éprouve lorsqu'on se rencontre soi-même dans autrui. Les. faiblesses de Maine de Biran lui ont valu autant de sympathies que la finesse et la profondeur de sa pensée lui attirent d'admiration légitime ; et les pages où il s'est dépeint avec une sincérité exceptionnelle lui ont conquis de véritables amitiés posthumes.

Le volume des Pensées a obtenu un succès réei^ mais il a fait naître dans l'esprit d'un certain nombre de lecteurs une idée fausse. J'en emprunterai l'expression à M. Caro, qui écrivait dans la Revue con^ temporaine^ du 31 décembre 1857 :

« M. Naville nous assure que le député destitué « (après le coup d'État du 1 8 fructidor) ramenait

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« avec joie dans ses foyers une compagne aimée, qui c devait embellir sa solitude en la partageant, et c que, peu d'années après, quand il eut le malheur c de la perdre, la blessure fut profonde et ne se c cicatrisa jamais entièrement. Nous ne demandons € pas mieux que d'en être persuadé. Avouons pour- € tant que les événements domestiques de sa vie n'ont c laissé qu'une bien faible trace dans le Journal a intime. C'est Thomme extérieur, comme dit quelque c part le Journal, qui agit hors de lui pour satisfaire c ses passions ou ses appétits naturels ,. qui vaque aux c divers emplois de la société, qui se marie. L'homme a, intérieur ne fait rien de semblable : à peine sait* c il quel est alors le maître de la France et quels € événements l'agitent. L'homme intérieur ne se c marie pas ; il est d'un pays où il n'y a pas de c femmes. >

Ce jugement de M. Garo n'est pas resté exclusivement personnel ; d'autres ont pensé comme lui. A l'époque de la publication des Pensées^ on a tenu, de divers côtés, à peu près ce langage : oc Maine de Biran avait, sans contredit, une âme sincère et une intelligence distinguée ; mais il était fort concentré en lui-même. Absorbé dans ses impressions personnelles, qu'il analyse et exprime avec tant de finesse et de bonne foi, il est fort peu préoccupé des autres.

394 AYEBTISSEMENT.

En somme, c'est un égoïste. » Cette appréciation n'est pas seulement inexacte, elle est directement contraire à la vérité. D'où provient Terreur ? D'une faute que j'ai commise et que je dois réparer, ou, s'il n'y a pas faute (je laisserai d'autres en juger), d'un fait qui n*est imputable qu'à moi, et dont je vais expliquer la nature et l'origine.

L'auteur d'une courte nécrologie insérée dans le Moniteur du 25 juillet 1824, tout en rappelant la vie publique de Maine de Biran, insiste particulièrement sur son aménité, son obligeance^ ses nombreuses relations d'amitié, son affection paternelle, le bonheur qu'il répandait sur c une famille dont il était adoré. > Dans le souvenir de ses contemporains, il resta comme un homme chez lequel la vie du cœur était fort développée. Pourquoi tous les lecteurs des Pensées n'ont-ils pas eu la même impression ? Comment a-t-on pu parler d'égoïsme ? Pourquoi c les événements domestiques n'ont-ils laissé qu'une bien faible trace dans le Journal intime »? Le voici :

Dans les cahiers de notes et souvenirs, dans les agendas de poche, sur les feuilles volantes mêlées souvent à ses rédactions scientifiques, dans tous les documents enfin qu'il a fallu recueillir, rassemblera disposer, selon l'ordre des dates, pour constituer le Journal intime^ Maine de Biran écrivait tout, absolu-

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ment tout, soit sur lui-même, soit sur les autres. Il semble parfois qu'il écrivait sans se rendre compte qu'il substituait aux plus intimes mouvements de sa pensée, de sa conscience et de son cœur, des caractères durables et susceptibles de- tomber sous le regard d'autrui. Je ne pense pas que jamais créature humaine ait déposé sur le papier une plus fidèle et plus complète image de son existence. La convenance de publier en partie ces pages autobiographiques ne semblait pas douteuse. M. Laine, l'un des amis les plus intimes du philosophe^ et son exécuteur testamentaire, en avait jugé ainsi, c Dans ce persévérant ouvrage de tous les jours, avait^il écrit, ou trouverait beaucoup de pensées capables de faire honneur à la mémoire du défunt. > Ce qui importait, plus encore que l'honneur d'une mémoire, c'était d'enrichir la psychologie d'observations et d'expériences d'une haute valeur ; c'était aussi de révéler au public le fait presque inconnu du développement religieux de Haine de Biran; c'était enfin de servira son occasion, et par son moyen, la cause du spiritualisme chrétien. Il se préparait à défendre cette cause dans un ouvrage que la mort vint interrompre. « Hélas ! écrivait Stapfer à François Naville', ( l'homme dont les persévérants efibcts ont arraché les œuvres capitales de

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