M. Gérard souffrait fréquemment de U goutte
412 LETTEES
sont reflet jusqu'à la lin de la cérénaonie, et ont ?a emporter le cercueil dans le caveau : c'est boire le calice Jusqu'à la lie. On entendait dans ce moment des sanglots étouffés qniioterrom(>aient le lugubre et religieux silence de trois mille assis^ tanls. L'église présentait dans ce moment un aspect qu'il serait impossible de peindre'; il semblait qu*il n'y eût qu'un seul sentiment.
• J ai pensé, en sortant de cette triste cérémonie, à ce que dit Bossuet dans VOraison funèbre du prince de Ccndé, de ces figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, > frasiles images d'une douleur que le temps emporte aTcc tont le reste. »
« Au retour de Saint-Denis, j'ai trouvé une lettre de Félii« qui me parle de l'émotion qu'il a éprouvée au service funèbre que l'École * a fait célébrer pour notre bon prince. J'admir« l'accord de nos sentiments. C'est pour moi le plus doux biea. »
Les préoccupalions politiques, iDème les plus ardeùtes, et les travaux de philosophie qui cootinuaieDt toujours, n'absorbaient pas tellement Maine de Bican que la sollicitude du père de famille disparût de son cœur. Un mois après avoir écrit la lettre précédeote, il traçait les lignes que voici:
A Adine
23 «Trii 1820.
■ Je réponds aujourd'hui, ma bien-^imée enfant, à ta lettre du 11. J'ai reçu, dans l'intervalle, la dernière de ma chère Eliza, à laquelle je répondrai à son tour; mais j'ai besoin de parler d'abord à toi, de toi-même, dont je suis occupé sans cesse, ei surtout en ce moment.
« Je vois, ma chère enfant, que tu te gouvernes comme une personna douéi* de la santé la plus forte. Tu négliges les pré-
1 L'École militaire de Saint-Gyr.
cautioQS qui te sont le plus reoommaDdées, comme de te vêtir chaudement et de ne past'exposeraux changements brusques de température, de te nourrir de choses saines et substantielles, d'éviter l'usage de tout ce qui peut irriter tes nerfs si sensibles, etc. Je sais que tu as voulu faire absiineace pendant le carême, que tu te couchos fort tard habitueliemeot, et que tu te lèves de grand matin. Je pense que tu donnes une bonne partie de ces grandes journées à la prière et à la méditation des bons livres que je vous ai procurés.
« Ce genre de vie, ma cbère enfant, n'est pas en proportion avec les forces physiques que Dieu t'a données ; il serait impossible que tu le continuasses, en Texagérant même, comme il arrive toujours à mesure qu'on avance, sans détruire ta santé et te rendre incapable plus tard de remplir les premiers devoirs que Dieu nous impose, chacun suivant notre condition, dans ce court passage sur la terre. C'est l'esprit seul qui connaît et qui aime ses devoirs, mais c'est le corps qui aide à les remplir ; il faut donc le soigner et craindre qu'il ne s'altère par notre faute, car le moral s*en ressentirait. Combien je l'ai souvent éprouvé dans ma vie, et que je voudrais pouvoir faire profiter mes chères enfants de mon expérience, toi surtout, ma bonne Adine, dont l'organisation la plus délicate exigerait le plus de ménagements, et le régime, le plus suivi, pour le corps, comme pour l'esprit !
« Votre complexion est trop délicate, • disait Fénelon à une personne qu'il dirigeait, « pour la soumettre à des exercices • même pieux qui lui seraient contraires ; mais la mortification « doit être pour l'esprit d'un fréquent usage. Il fout amortir •« votre vivacité, renoncer à votre propre sentiment, vous tran- « quiiliser, modérer votre humeur, conserver le recueillement (f et la présence de Dieu, avec la douceur et la condescendance « nécessaires pour ce qui vous environne. Ne vous laissez point « aller à la vivacité de vos goûts et de vos dégoûts. Défiez-
414 LKTTRBS
« VOUS môme d'un certain zèle de ferveur qui vous exposerait « à des mécomptes dangereux, etc. » Voilà d'excellents conseils, qui me semblent appropriés à ta manière d'être, je Depuis rien y ajouter. Je t'invite seulement à réfléchir sur cesdea^ préceptes : renoncer à ton propre sentiment sur ce qui t* touche de plus près ; condescendre aux avis de ceux qui fai*-^ ment et te dirigent. Nous nous retrouverons au mois d'octob^"^ à Grateloup, et plus tranquilles et plus heureux, parce qt^^^ nous serons réunis en famille. Je soupire après cette douc^=^^^ réunion.
,« Adieu, ma bien-aimée Adine, je l'embrasse de cœur et TOUi chéris tendrement, mes bonnes enfants. »
Le 17 avril, le ministère proposa à la Chambre une loi électoral dans laquelle le cnraclère d<^ la n^action antilibérale n*était pas moin marqué que dans les lois sur la liberté de la presse et les garaiti de la liberté individuelle. Des collèges d'arrondissements devaient^ élire des candidats, et un coUégo départemental composé des plus^ imposés choisir entre ces candidats. C'était une élection à deux degrés dont le résultat devait être de remettre en définitive le choix du corps législatif aux douze à treize mille plus grands propriétaires de France. Le but avoué des défenseurs du projet de loi était de remettre tout le pouvoir politique à la grande propriété. La Chambre était divisée à ce sujet en deux partis égaux. Dans les premières volations, le gou veroement obtint une majorité insignifiante; les votes des ministres faisaient seuls pencher la balance. Le peuple s'émut, et, à dater du 2 juin, des troubles graves éclatèrent dans la rue. Le 3 juin, une colonne insurrectionnelle de quinze à vingt mille hommes, conduite par des étudiants et des officiers à la demi-solde, se forma dans les faubourgs et se dirigea sur les Tuileries. Une collision avec la troupe paraissait imminente, lorsqu'une violente pluie, qui dura plusieurs heures, dissipa les insurgés. IjCs troubles continuèrent les jours suivants, sans reprendre un caractère aussi menaçant; le sang coula cependant sur plusieurs points, dans des luttes de détail. Pendant ce temps, les orages parlementaires des plus violents se succédaient dans la Chambre. Le projet de loi fut enfin modifié dans un sens un peu moins favorable aux grands propriétaires; et, la crainte de Témeute
^\e ^-ns
;it
DE MAINE DE BIRAN. 4i5
aidant, la loi ainsi modifiée réanit une majorité de 154 «ufTragPS contre 9iî.
A ËLIZA.
10 juin 1810.
• Je voulais bien t'écrira, ma chère Eliza, tous ces jours passés; j'ai craint que des bruits exa.^rés sur ce qui se passait à Paris ne portassent l'alarme au Murât. J'avais bien eu soin d'écrire à ton oncle par le courrier de dimanche, mais, depuis ce jour, la crise est devenue plus sérieuse. Les jeunes étudiants en droit et en médecine n'avaient été mis en avant par le parti ennemi que pour couvrir d'autres desseins plus graves ; les demi-soldes et les ouvriers formaient le corps d'armée des Tactieux, et si Ton n'avait pas déployé un grand appareil de forces militaires, tout était perdu. Les attroupements ont été dispersés et sabrés sur plusieurs points ; la police a arrêté les chels, et l'on connaît ai^ourd'hui toute l'étendue de la conspiration et les dangers que nous avons courus. La Providence veille sur nous, je l'espère ; elle a permis que tout cela arrivât pour en faire sortir des moyens de salut. La conciliation qui s'est opérée hier dans la Chambre des députés, entre les homn^es les plus divisés d'opinions est la chose du monde la plus inattendue, et je suis encore à concevoir comment un si grand nombre de nos adversaires a pu accorder, en résultat, plus qu'on ne leur demandait. En vérité, on ne peut s'empêcher de voir dans tout ce qui se passe une influence supérieure à celle des hommes. J'aime à la reconnaître, à y céder pour ma part. Après avoir perdu toute confiance dans les hommes, on a besoin de trouver un appui plus haut ; avec ce secours, je me sens plus calme et moins inquiet pour l'avenir D'après ce qui s'est passé hier à la Chambre, comme vous le verrez par le journal d'aujourd'hui, je m'attends que nous voterons aujour-
d*hui môme sur celte faaieuse loi d'éleclion qui nous a tant agités, depuis un mois surtout. Quoique j'eusse préféré de beaucoup la loi telle qu'où nous Tavait préparée, je trouve si doux d'en sortir et .de voir renaître du moins les apparences de paix, que je me console de tout le reste.
a J'ai reçu ta dernière lettre du 31 mai, avec celle de ton oncle. Je partage bien, ma chère enfant, le désir que tu témoignes de nous voir réunis bientôt ; je commence à espérer que je serai libre plus tôt que je ne le croyais il y a quelques jours ; et, vers la fin de juillet, il est probable que Félix et moi nous pourron s partir pour le Périgord.
I II parait que ta tante de Grateloup est décidée d'aller aux eaux de Baréges ; elle serait de retour vers Tépoque de notre arrivée, et j'espère que la réunion de famille sera cogiplète. Tous les nuages qui couvrent ma triste vie se dissiperont alors; je sens plus que jamais le besoin d ôtn^ entouré de tous les objets de mes atfections.
o Adieu, ma bien chère enfant; je t'embrafee et ta sœur de toute mon âme. »
Le 12 octobre, Maine de Biran présida le collège dt^partemental ûc la Dordogne. Les préoccupations politiques sont un peu moins viveft pendant la fin de 1820 et les premières semaines de 1821.
A ËI.IZA.
10 di^cembre 1820.
a J*ai reçu, hier au soir, les deux lettres de mes chères filles. Je remercie Dieu de m'avoir doDué des filles dont l'âme est ouverte à tant de bons sentiments, dont le cœur s'entend si bien avec le mien. Il m'est doux de répéter ici cette pensée de Fénelon que mon Ëliza rappelle aussi de son côté : « Nous « sommes toujours prés les uns des autres, sans nous voir, tan- « dis que les gens qui se voient à toute heure peuvent être bien a éloignés, dans la môme chambre. Dieu réunit tout et anéantit a les plus grandes distances à Tégard des cœurs réunis en lui. « C^est dans ce centre que se touchent les personnes les plus « éloignées. » J'ajoute bien de tout mon cœur avec votre excellent maître, que « je n*en sens pas moins la privation de vous voir >, mes cbéred enfants, mais il faut porter cette croix en paix tant qu'il plaira à Dieu. Je prie de tout mon cœur ce dispensateur de toutes les grâces de maintenir en paix mes bonnes filles, de les consoler pendant notre séparation et de faire que nous nous retrouvions toujours en lui, jusqu'à la fin.
« J'ai trouvé dans le volume des lettres de Fénelon que j'emportai du Murât deux petits écrits qui sont parfaitement propres à resserrer ce lien commun de nos cœurs en Dieu. Je répète tous les matins la prière manuscrite de mon Ëliza qui convient si bien à ma situation. Je lis en même temps le morceau d'élévation transcrit par mon Adine. Ainsi, nous sommes ensemble; c'est comme lorsque vous veniez me souhaiter le bonjour dans ma chambre au Murât. C'est mieux peut-être pour l'âme, aux yeux de Dieu ; mais l'homme n'en «éprouve pas moins des privations sensibles. Espérons qu'il viendra un meilleur temps, où tout en nous sera d'accord et
satisfait ; en atteodant, preuoos courage, patience et confiance en Dieu.
c Toute cette semaine n'a été pour moi qu'un étourdissement perpétuel de monde, de visites, d'aflfkires, de colloques politiques, etc. 11 y a un grand vide au fond de tout cela. J'en excepte pourtant mes deux visites à la bonne princesse ^ et à W Delpy *, et dans un autre genre, mon audience particulière du roi. J'ai été reçu hier par Sa Majesté, dans son cabinet et en tète à tôte; elle m'a comblé de bonté et m'a dit des choses excellentes sur ma présidence, sur mon discours d'ouverture, qu'elle a daigné lire. Je suis resté près d'une demi -heure avec Sa Majesté. Sa santé m'a paru beaucoup meilleure qu'à l'époque de mon départ; ses dispositions politiques sont aussi bien plus rassurantes pour l'avenir En sortant de chez le roi, j'ai eu l'honneur d'être admis chez Monsieur, qui m'a accueilli avec sa bonté ordinaire. Il juge parfaitement notre situation, et contribuera puissamment à rendre sages ceux d'entre les royalistes qui n'y seraient pas disposés.
• En somme, ma journée d'hier a été heureuse : elle a dissipé quelques nuages qui commençaient à m'assombrir ; j'ai l'espérance que nous allons entrer dans une meilleare carrière.
« Je vais au château entendre la messe ; j'y verrai Madame et M. le duc d'Angoulôme, peut-être M*»' de Berry et le bienaimé petit duc de Bordeaux qui est, au dire de tout le monde, un superbe enfant, plein de yie.
« Je suis charmé d'apprendre que M. (zalli a arrangé les dents de mon Adine et qu'elle n'en souffre plus.
« Adieu, mes chères bonnes petites, je pense sans cesse à vous et vous aime tendrement. »