M. Gérard
laes outes deux à mon lever, m'ont suggéré ces réfleiioos qai partent du fond de l'âme d*an père et s'adressent à Tâme de deox bonnes filles disposées à les recaeillir.»
A ELiZà.
4 man i821.
« Voici une bonne semaine pour moi« ma bien chère enfant; j'ai reçu deux lettres de mes filles et autant du cb^ oncle, qui me donnent aussi des certificats de meilleure santé. Cette correspondance me ramène à la famille et supplée, quoique bien imparfaitement, à cet intérieur dont je sens de plus en plus la privation.
< Après avoir été occupé toute la journée au dehors et d'affaires de chambre, de conseils, de commissions, de devoirs de société, etc., je trouverais doux de me reposer le soir en famille; mais ne trouvant pas dans mon cabinet ce qui calme ou repose des agitations du jour, je suis obligé d'aller encore le chercher au dehors, heureux quand je puis, comme je l'ai fait hier soir, trouver M'^« Delpy seule avec la bonne princesse, ou M. Laine, sans être entouré de son monde, qui est un peu trop bruyant pour moi.
a J'ai horreur des sociétés nombreuses, et l'on ne trouve guère que cela à Paris : il n'y a plus de conversations. Jamais on ne vit une telle fureur de bals, de raouts anglais, où quelques centaines de personnes s'étouffent, se coudoient dans un salon trop petit pour en contenir la moitié seulement. J'ai pris mon parti de ne plus aller à aucune de ces réunions, quoiqu'on m'y invite. »
L'année 1821 fut pleine de secousses politiques. Naples et le Piémont furent ébranlés par les tentatives du parti libéral qui voulait B*ecDparer du pouvoir. La révolution du Piémont avorta, et les Autrichiens entrèrent dans le royaume de Naples. Maine de Birun fut fort
ému de ces mouvements insurrectionnels qui lui firent craindre un retour triomphant de l'esprit réTolulionnaire. Il observa surtout, avec un sentiment amer, la diminution du prestige royal, et par conséquent l'affaiblissement de ce pouvoir médiateur entre les partis en lutte, qui lui paraissait le balancier nécessaire à la machine sociale. Il écrit dans son journal, le 15 mars 1821, à l'occasion des troubles du Piémont : « Les trônes ne sont plus entourés de la force et de la majesté nécessaires pour pouvoir protéger efficacement l'ordre public des sociétés oJt ils sont établis ; ils ne peuvent plus communiquer aux institutions émanées d'eux la permanence, la force et le respect qui leur manquent. » Le soulèvement des Grecs (7 mars 18?1 > et la gaerre de l'indépendance hellénique ne paraissent pas avoir attiré l'attention de Maine de Biran. Je ne crois pas que cet événement soit mentionné nulle part, ni dans le Journal intime, ni dans la correspondance.
La naissance inattendue du duc de Bordeaux lui parut un heureux présage pour l'avenir de la France, et les événements qui se sont déroulés sous les yeux de la génération actuelle donnent un intérêt mélancolique à la lecture des paroles d'espérance que lui inspire le baptême de ce royal enfant.
A Adine.
18 mars 1821.
« J'ai reçu celle semaine, ma bien chère enfant, la lettre de ta sœur et la tienne du 13. J'avais besoin de cette aimable diversion à plusieurs soucis d'affaires politiques ou législatives qui m'ont obsédé plus particulièrement depuis huit jours. Je ne veux pas te les détailler, puisque ce serait troubler le plaisir que j'éprouve en décrivant, et en lisant ma pensée sur ce que j'ai de plus cher au monde. D'ailleurs, la lecture des gazettes et d'autres lettres de Paris peuvent donner au Mural une idée de notre situation politique, qui se trouve extrêmement compliquée aujourd'hui par la révolution nouvelle du Piémont et par la présence de M. Decazes à Paris. Ces deux
424 LETTHES
circonstances réunies mettent dans tous tes esprits une grande fermentation et excitent, d'un côté bien des craintes lé^times, et de l'autre des espérances funesl&s. On ne peut se dissimuler que l'Europe entière est dans un état de crise, dont les suites pour nous-mêmes sont incaiculat)les au milieu de tant d'agitations et de trouble.
< Je tâche, ma bien chère enfant, de conserver un peu de calme intérieur et de ne me laisser .ni abattre par l'idée, peutêtre exagérée, de nos dangers, ni séduire par des illusions qui aveuglent encore tant de personnes de ma connaissance. Je ferai, quoi qu'il arrive, mon devoir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive aussi, je ne cesserai pas d'espérer dans le secours de la Providence, qui n'a pas fait tant de miracles en notre faveur pour nous abandonner au pouvoir des méchants. C'est cette pensée d'en haut qui me console et fait toute ma force ; si je ne comptais que sur les hommes, tels que je les connais bien, je désespérerais.
« Il m'est doux de voir ce sentiment consolateur qui me soutient dans ma vie publique, si orageuse, animer aussi mes chères filles dans une retraite qui, sans cet appui, serait à leur âge difficile à supporter. La dernière lettre d'Ëiiza, et la tienne aussi, ma bonne Adine, sont pleines de ce bon sentiment de confiance en Dieu ; elles ne pouvaient arriver plus à propos pour m'y maintenir ou m'y exciter moi-même au moment du besoin. Oui, mes chères enfants, Dieu seul ne trompe pas ceux qui mettent en lui toute leur confiance, tout leur espoir, parce que seul il reste, tandis que tout ce qui n'est pas lui passe comme une ombre et varie sans cesse. Quelle folie de négliger ce qui est éternel pour ne s'attacher exclusivement qu'à ce qui ne doit avoir qu'un instant de durée ! Aussi, ma bîen-aimée Adine, et toi aussi, ma chère Ëliza, quoique votre tendresse soit mon bien sensible le plus précieux, je désire qu'elle ne soit amais séparée de l'amour que vous devez à Dieu
avant tout, oa qu'elle ne soit qu'une suite de ce premier sentiment, car il ne faut pas que l'objet réel et principal de voire affection puisse mourir. Votre père terrestre est destiné à vous manquer un jour, ou à disparaître de vos yeux, mais le Père céleste ne vous manquera jamais, tant que vous vous confierez en lui ; toujours il sera présent à vos âmes pour en faire le bonheur et la consolation. C'est dans ce sens que tu dois entendre, ma chère enfant, le passn^ de Fénelon dont tu me parles, et où ce grand homme blâme, avec tant de raison, ce désir insensé de voir écouler les jours, les mois, les annéos, pour atteindre plus vite un but sensible et presque toujours imaginaire.
« Si nous mettions Dieu avant tout, si nous tenions l'œil de l'attention fixé sur lui, nous ne voudrions pas que le temps coulât plus rapidement, d'abord parce qu'il n'y aurait en nous aucune impatience, et que nous ne demanderions rien, sinon que sa volonté fût faite quoi qu'il arrivât, ensuite parce que nous posséderions toujours réellement notre premier bien: Dieu en nous.
« Je suis bien aise que tu renonces à lire les derniers volumes de notre grand maître * sur des controverses théologiques. Vos lectures ne doivent rouler que sur ce qui parle â l'âme plus encore qu'à l'esprit. Il faut méditer plus que lire, et ne pas trop courir après des impressions nouvelles ; peu d'aliment nourrit quand on le digère bien.
• Je t'engage, ma chère enfant, à ne pas trop te captiver sur quelque chose que ce soit, et à faire le plus d'exercice que tu pourras en plein air : c'est le seul moyen de fortifier ces nerfs si susceptibles qui feraient le tourment de toute ta vie si tu ne prenais soin de les calmer dans ta jeunesse. Je suis fâché de
i. Fénelon?
cette toux qui revient au priotemps, et je te recommande un régime doux, simple et régulier pour la guérir bien vile.
c Adieu, ma bien chère Âdine, je t'embrasse et mon Éliza de cœur et d'âme. »
A AOINE.
s mai 1821. .
« J'aurais aujourd'hui, ma bien chère enfant, un volume à vous^criresi j'avais le temps et la force de vous donner les détails des fêtes auxquelles j'ai assisté cette semaine. J'en suis étourdi et fatigué, et j'aVoue que j'ai plus de plaisir à les voir finir (maintenant que tout s'est bien passé) que je n'en avais à les voir commencer. Il est vrai que j'étais comme je suis encore, assez mal en train pour me divertir, mais ces fêtes n'étaient pas toutes non plus pour l'amusement d'un monde frivole. La cérémonie du baptême doit avoir fait dans l'âme de ceux qui l'ont vue une impression qui ne s'effacera pas. Tout concourait à rendre cette cérémonie somptueusement touchante. Je ne parle pas de la pompe et de h magnificence de l'église de Notre-Dame, décorée pour cette fête comme elle ne l'a jamais été ; mais les augustes personnages vers lesquels tous les regards et tous les cœurs se dirigeaient, cet enfant précieux auquel se rattachent toutes nos destinées, consacré à Dieu par le vénérable archevêque ; toutes les circonstances de ce baptême, les cris de Mademoiselle en voyant son frère porté à l'autel, Tair de force et de vie de notre petit Henri, la contenance de son héroïque mère, la joie dé Madame, celle de princes et du roi : tout cela composait un tableau que j'aime à me retracer et dont je regrette de ne pouvoir donner à mes chères filles une idée plus exacte ; mais il faut avoir vu et senti. Je ne vous parierai pas non plus des fêtes extérieures.
des illaminations, feux d'artifices, baJs de la ville de Paris. J'ai été, un pea par force, dans toutes ces brillantes cohues, et ce qui a foit uniquement compensation à la fatigue et aux étouffements, c'est le concours immense de peuple donnant des signes d'affection unanime pour nos Bourbons. Je ne doute pas que ces fêtes n'aient eu ainsi un effet politique très-heureux.
« J'ai été hier au soir, pour terminer les jours de plaisir, au spectacle de la cour, où j'ai joui encore de la vue de nos bons princes, qui ont tous l'air gai et heureux. Le roi semble rajeuni, M*"" la duchesse de Berry est à merveille ; Madame n'a jamais été aussi bien. Le spectacle était charmant et consacré en grande partie à notre Dieudormé <. Sa nourrice lui disait un de ces jours en le levant : a Monseigneur, vous ne vous doutez « pas de tout le mouvement que vous occasionnez maintenant « ici et dans toute la France. » Alors l'enfant se mit à rire extraordinairement et comme s'il avait entendu malice.
« Pai trouvé, en revenant du spectacle de la cour, la lettre de ma bonne Ëliza qui m'a fait grand plaisir, en me donnant la description de la fête du Périgord à laquelle vous avez assisté. Je suis charmé que vous ayez aussi pris votre petite part des fêtes dans une circonstance si mémorable pour la France. >
A ËLIZA.
13 mai 1821.
c C'est toujours du bien et du soulagement que je reçois, ma chère euÊint, de votre douce correspondance. Les deux dernières lettres sont venues calmer un peu l'état de souffrance et d'abattement où je suis retombé depuis huit jours. Le temps froid, aigre et humide, me bouleverse et m'irrite au point que