‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 81 sur 85 · I . Nom donné au duc de Bordeaux · texte numérisé non relu

I . Nom donné au duc de Bordeaux

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j'ai souvent de la peine à me supporter moi-même. Dans cette fâcheuse disposition, la lecture des lettres du Murât me fait plus de bien que tous les calmants artificiels, bien douce compensation aux cinq ou six heurecque je suis obligé de passer chaque jour en afiaires de Chambre ou de conseil. La triste chose que les assemblées politiques!! Quand on se porte mal et qu'on est nerveux, c'est un vrai purgatoire; et, quoique la vie humaine ne soit guère autre chose en général, il y a des temps et des dispositions où les souffrances dépassent toutes les forces. Dans ces états, je sens que je succomberais sans l'idée de Dieu, et toutes les espérances et les consolations qui s'y rattachent, et aussi sans la pensée de mes chères filles, avec qui j'aime à me retrouver dans ce centre commun.

c 11 ne faut pas, mes bonnes, que vous vous inquiétiez de ma santé ; je ne suis pas malade. Je souffre, il est vrai, mais cela passera avec un ciel plus serein, une température plus douce. Priez Dieu seulement quMl me donne force, calme et patience, jusqu'à l'époque désirée où j'irai me reposer prés de vous.

• Vous avez dû recevoir ma dernière lettre, où je parlais des fêtes, et surtout de cette belle et touchante cérémonie du baptême qu'on ne peut oublier de la vie quand on a eu le bonheur d'y assister Les fêtes bruyantes et brillantes ne me conviennent plus, et j'aime mieux en lire. le récit que^de les voir.

< J'ai lu dans ta dernière lettre, mon Ëliza, un passage qui me Tait craindre que vous n'alliez un peu trop vite dans vos lectures, en cherchant à satisfaire la curiosité et le mouvement naturel de l'esprit. Nous voyons arriver, dis-tu, avec beaucoup de peine la fin du dernier volume de Fénelon. Pourquoi cela, mon enfant ? Est ce que vous n'avez pas à recommencer, non pas seulement une fois, deux fois, mais toujours, toute la vie? Car tel est le caractère de ces ouvrages substantiels, que plus on les lit, mieux on les goûte. Il ne faut pas s'en remplir Tes-

prit une fois pour toutes, mais eo nourrir son âme comme du pain quotidien. Pour moi, il est telle lettre de Fénelon, tel chapitre de VlmUation que je relis sans cesse, en y trouvant toujours un sens plus profond qui m'avait échappé. Je désira que vous preniez l'habitude de méditer plus que de lire, à moins que ce ne soit pour l'amusement, qu'il faut bien se procurer quelquefois et à certaines heures.

c 11 faut que je vous quitte, mes chères enfants; je suis pourtant si bien avec vous ! et je ne cesse d'y penser. Je vous embrasse tendrement »

Le mois de mai fut trisie pour Maine de Biran. M s'exprime ainsi à cet égard dans le Journal intime,

« 29 mai. Je compterai ce mois au nombre de ceux où j'ai vécu le plus péniblement, sans appui, sans force physique ni morale ; sans consolation au dehors ni au dedans luttant toujours contre ma ftiiblesse, voulant faire et ne faisant rien, ne pouvant embrasser le plus petit nombre d'idées à la fois, ni exécuter aucun plan de travail un peu étendu : m*em brouillant jusque dans une simple lettre de famille : effrayé de tout; mécontent de tout ; et. dans cette disposition, obligé de vivre au milieu des affaires, où mon incapacité peut paraître à chaque instant, malgré tous mes efforts pour la cacher. La vie de la pensée est-elle donc affaiblie et comme éteinte en moi pour toujours ? «•

Cette disposition pénible et concentrée explique sans doute en partie un fait assez étrange. Le Journal intime ne renferme aucune mention de la mort de Bonaparte ; et Maine de Biran n'en parle à ses filles que le 22 juillet, et en termes fort calmes. Le temps sans doute avait fait son œuvre de pacification. Le prisonnier de Sainte-Hélène . était bien gardé ; un second retour en France n'était pas à craindre, et la nouveUe de la maladie du grand captif avait préparé à celle de sa mort Toutefois, si l'on songe au rôle immense que Bonaparte avait joué dans les préoccupations de Maine de Biran, à la ferveur du royalisme du questeur de la Chambre, aux imprécations passionnées que lui avait arrachées le retour de l'Ile d'Ëlbe, il est naturel de penser que la date du 5 mai n'aurait pas été omise dans le recueil de ses souvenirs, sans l'espèce de prostration intellectuelle et morale dont il se plaint k cette époque.

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A ADINB.

22 jnUlel 1821.

« Je sais triste, ma bien chère en&nt, de penser qu'an moment où je recouTre ma liberté dn côté de la Chambre, je ne pnis en jouir comme tant d'autres, en allant rejoindre de suite ce qui m*est cher, me trouvant enchaîné, d'un autre côté, par des liens qu'il m'est également difficile de rompre et de supporter.

« Je ne resterai certainement pas à Paris un jour de plus qu'il ne faudra ; vous pouvez bien y compter, mes obères enfants, et croire que, s'il vous tarde de me revoir, je ne suis pas moins impatient d'aller chercher auprès de tout ce qui m'est cher ce doux repos, cette sérénité d'âme qui sont maintenant si loin de moi.

« Je suis bien aise de savoir, mes ch^s enfants, que vous travaillez au solide en ce moment. La couture des chemises vaut bien la broderie, l'une est plus usuelle que l'autre. Je remercie mon aimable Adine de vouloir m'associer à ce travail, et je vais envoyer l'instrument nécessaire par la première occasion. Je ne suis plus à temps de mettre les ciseaux dans la caisse de livres qui est partie depuis hier, mais j'aurai cette semaine une occasion plus prompte.

• Je ne vous ai pas parlé, mes chères enfonts, de la mort de Bonaparte ; c'est un événement naturel, auquel on était préparé depuis plusieurs mois et qui n'a fhippé que les bonapartistes. Permis à ceux qui voient du mystère partout de douter de cet événement, comme il y en a qui doutent peut-être encore de la mort de Louis XVIL La chose n'en est pas moins authentique aux yeux de l'Europe. Je ne puis pour ma part me réjouir ni m'affliger de ce que cet homme extraordinaire a achevé de mourir.

•• Adieu, nia bien cbère Adine. Soigne ta sauté, je Ven conjure, et toi aussi, ma chère Eliza. Je vous embrasse comme je vous aime, bien tendrement. Mes amitiés à la cbère tante et au bon oncle. Suzette vous embrasse. »

A Adine.

24 février 1822.

• Je suis content de la fin du carnaval, qui a été, cette année, plus animé et plus bruyant que je ne Tai jamais vu à Paris. Quoique j'aie refusé plusieurs invitations de dîners, de bals, de réunions, je ne pouvais m'empécher de répondre à quelquesunes, et j'en ai été chaque fois dérangé ou troublé d'une manière sensible Quel plaisir peut-on trouver à s'étourdir ainsi, et à se faire du mal ? Que resle-t-il dans Tâme après que tous ces étourdissements et ce tumulte ont cessé ? Mon Dieu, que le monde est vide, plein de mensonge et d'illusions, quand on le voit de près avec sa raison !

« Je pense toujours avec une entière satisfaction que mes bonnes filles sont heureuses d'avoir été préservées de bonne heure de ces goûts frivoles et de ces habitudes mondaines qui tourmentent le présent et exposent l'avenir. Vivre pour Dieu, la famille et les devoirs, voilà les seuls vrais biens. •

Dans la fin de l'été de 1822, Maine de Biran fit une ezcureion en Suisse. Cest la seule fois qu'il ail passé la frontière française. Parti de Paris le 12 août, il visita Berne, TOberiand bernois, Luceme, Zurich, Neucbâtel, Lausanne (où il trouva trop d'escaliers pour son goût), et rentra en France par Genève. Dans cette dernière ville, il eut le plaisir de trouver son ami Ampère. Il se loue d'une soirée passée chex M le professeur Pictet, où il rencontra M. Pictet- Diodati. son ancien collègue au Corps législatif, M. de Candoile, le général Sébastiapi et M- Pasquier Le 11 septembre, il rentrait en France. Le souvenir de ce voyage est conservé dans des notes trèssommaires jetées sur un agenda de poche. J'en détache quelques

lignea consacrées à deux des hommes qui honoraient le plus U Suisse à cette époque.

a Le 17 août, visite à flofwyll ; conversation avec M. de Pellesberg. Deux extrêmes : les hommes abstraits qui se perdent daoi ridéal ; les hommes tout pratiques qui s'égarent dans les détails- M. de Felienberg m'offre presque la réalisation de mon idéal. U est heureux de la vie intérieure, appliqué dans la solitude la plus occupée à tout ce qui peut résumer le bonheur de Tbomme et de la société dans la suite des temps et d(^ générations. Ce spectacle donne plus d ambition • et d'activité.

• Le 7 septembre, arrivé après midi à Yverdon, mon premier soin a été de rendre visite au bon Pestalozzi, qui m'a reçu comme un ancien ami 1 et s'est attendri en me parlant de son institut. U a a^ppelé de suite M. Schmidt à qui il s'est abandonné, et qu'il regarde comme un homme admirable, d'un mérite supérieur au si^n. Je n'ai pas été prévenu pour M. Schmidt, que je ne crois que fin ; mais le pauvre Pestalont parait bien baissé. Je crois que son institut est fini. Il est malbeufoux qu'il ne soit pas venu se fondre dans celui de M de Felienberg. comme la proposition en avait été faite.

tt II a été question d'un journal d'éducation qui serait fait sous la direction de M. Peslalozzi et traduit en français. J'ai proûiis de m'aider à sa propagation parmi nous ; mais il me manque de l'activité et de la force de persuasion pour entrer dans tous ces plans.

• M Pestalozzi a voulu me reconduire jusqu'à ma voiture, accompagné de M. Schmidt. Nous nous sommes embrassés et promits souvenir et correspondance *. >

Le voyage en Suisse n'est représenté dans la correspondance d*Adine et d'Ëliza que par un simple billet daté de Belfort et par la lettre suivante:

1. lo 1807. M. de Blran, alors Mui-préfet de Bergerae, evatt déliré plaeer k le lite d'nne école, dent ton arroodUBement, an maître formé! Vverdon. Il araltiicotu occa- •lon, échangé quelque» lettres avec Ptitalosil.

t. n ne parait pat qnecc projet de corretpoiidance ait eu défaite.

DK MAINE DE BIBaN. 433

A ADINE £T Elizâ.

BadeDy en Suisse, 27 août 1822.

« Mes chères bonnes enfants, quoique je sois plus éloigné de vous par la distance que je Paie jamais été, je n'en suis pas moins toujours également près par la pensée et par le cœur. J'aurais bien voulu vous écrire plus souvent, et pouvoir vous envoyer chaque jour la note de mon voyage et de tous les objets intéressants que je passais en revue, mais il n'est pas possible d'avoir, de si loin, des correspondances fréquentes, et les lieux de poste ne sont pas connus dans les pays que je viens de parcourir.

< J'espère que votre tante de Grateloup vous aura communiqué la lettre que je lui ai écrite d'Hofwyll, près de Berne, où je lui donnais les détails de mon voyage et de mon séjour dans rétablissement de M. de Fellenberg (qui a pour objet Téducation et le perfectionnement de Tagriculture). Après avoir pa.ssé quatre jours bien intéressants à visiter toutes les parties de l'établissement, j'ai commencé mes courses dans la partie la plus curieuse et la plus pittoresque de la Suisse. J'ai navigué sur les lacs de Thoune, de Qrientz, de Lucerne et de Zurich, dont les bords sont enchantés, où l'on admire à chaque instant le contraste de deux natures, l'une riante et gracieuse, animée par la plus belle végétation, l'autre imposante et sublime par ces monts sourcilleux qui touchent le ciel, où régnent les glaces et les neiges éternelles.

■ J'ai visité la ville de Lucerne et ses environs, qui ont, pour moi, un charme particulier. C'est le lieu que je choisirais pour vivre avec tout ce qui m'est cher, si je n'avais pas de patrie. Je ne vis jamais un peuple plus douic, plus prévenant, plus moral et religieux que les Lucernois, tels qu'ils m'ont paru

pendant les deux jours que j'ai passés avec euK. J*ai trouvé une grande différence en arrivant à Zurich, dont les bords du lac et les environs sont aussi magnifiques, mais dont les habitants plus riches, 'plus industrieux, sont aussi bien moins doux et aimables. J'espérais trouver à Zurich l'ambassadeur de France que je connais et avec qui j'étais bien aise de m'entretenir des affaires de France qui se traitent mainleuant à la diète helvétique. On m'a dit que je trouverais Tambassadeur à Baden, et je suis venu dans ce lieu de bains que j'étais bien aise de connaître. Je me trouve en pays de connaissance et assez bien pour m'y établir pendant quelques jours. J'ai déjà essayé des bains qui ressemblent beaucoup à ceux de Saint- Sauveur. Ce petit séjour m'est nécessaire après les fatigues des jours précédents où j'ai parcouru, à pied et à cheval, des pays difficiles.

« Je compte terminer mes courses de ce côté en visitant Schaffouse et la chute du Rhin. De là je gagnerai Genève, puis Lyon» d'où je m'acheminerai avec plaisir vers notre Périgord. Je ne passerai pas le 15 septembre, à moins d'accident, aGn que nous ayons au moins deux bons mois à rester ensemble au Murât ou à Grateloup.

t J'espère vous apporter de la Suisse plus de santé et de bien-être de corps et d'âme que je n'en avais en quittant Paris. Je sais, mes chères enfants, que c'est là un des bons cadeaux que je pourrai vous faire, et je le désire surtout à cause de

vous et pour mieux jouir du bonheur d'être ensemble.

« Adieu, mes bonnes et bien chères enfants, je vous embrasse comme je vous aime, de toute mon âme. »

Dt; MAINK UK BIRAN. 435

A Adinb.

27 novembre 1822.

t Je recommeDce aujourd'hui, ma bien cbère enfiaot, ma correspondance avec toi. En suivant Tordre des lettres, tu dois être la première; noire Eliza aura son tour. Je ne saurais témoigner à Tune et à 1 autre combien vos deux bonnes lettres, reçues dans les premiers jours de mon arrivée ici, m'ont fait de bien à l'âme.

I La tienne, mon Adine, m'arriva exactement le samedi : c'était mon jour de rentrée au conseil d'État, et j'avais débuté par une séance de six heures employée à l'examen des affaires les plus ennuyeuses du monde. Quel doux contraste, en rentrant chez moi, d'y trouver ta lettre et des nouvelles du Murât «et de Grateloup ; car j'ai eu en même temps une lettre de ta tante ! J'ai besoin d'avoir de ces repos pour me consoler un peu d'être loin de vous, et me faire supporter avec résignation cette solitude de Paris^ qui me devient triste de plus en plus... Tu entends bien que j'entends la solitude du cœur, car sûrement la société extérieure ne me manque pas, et c'est là même un de mes tourments de chaque jour.

•0 J'ai vu, depuis six jours que je suis ici, et la cour et la ville. Je n'ai qu'à me louer de l'accueil bienveillant que j'ai trouvé partout ; mais tout cela est bien loin de valoir nos soirées de famille, nos promenades en trio, nos déjeuners quand ils n'étaient pas troublés par les importuns, etc , etc. Là, il ne me manquait rien : ici, je sens toujours malgré moi un vide de l'âme et des besoins qui ne sont pas remplis. Je fais bien une exception pour l'aimable société de la rue Sainte-Croix ^ mais je ne puis en jouir aussi souvent que je le voudrais. J'ai

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