‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 82 sur 85 · I. I^a princesse de Craon et mademoiselle Delpy · texte numérisé non relu

I. I^a princesse de Craon et mademoiselle Delpy

été cbez ces dames que j*ai trouvées un peu enrhumées, mais assez bien d'ailleurs. Il a été bien question du Marat et de Grateloup et de mes deux bonnes filles ; mais ces douces conversations ne peuvent se prolonger à cause des yisiles qui surviennent à toute heure.

« Les premiers jours de mon arrivée m'ont fait bien du mal. Je crains fort de retomber dans mes misères de nerfs, d'insomnies, de tristesse, etc.; mais il faut se supporter comme on est, demander le secours d'en haut et ne jamais désespérer.

t Je te recommande bien, mon Adine, de ménager tes pauvres nerfs et de ne jamais désespérer.

< Adieu, ma chère bonne enfant, je t'embrasse et notre Eliza de toute mon &me. Vous savez, mes chères enfants, que je vous porte dans mon cœur.

« Mille tendres amitiés à votre tante et à votre oncle. — Suzette va bien et ne vous oublie pas. n ^

Les commotions révolutionnaires qui avaient ébranlé l'Burope amenèrent la réunion d*un congrès à Vérone. M. de Montmorency, représentant de la France, s'occupa spécialement à faire accepter par les puissances une guerre destinée à comprimer le parti libéral en Espagne, pour rétablir dans ce pays un régime purement oaonarcbique. M. de Biran, malgré son royalisme, vit avec douleur les préparatifs d'une entreprise qui ne pouvait, dans tous les cas. procurer k la France qu'un succès sans gloire. En outre, il était péniblement préoccupé par le fait que son fils, sur le point de se marier, se disposait à quitter l'armée. Il redoutait le mauvais effet d'une démission militaire coïncidant avec les approches d'une guerre.

A ËLIZA.

1» décembre iBt%.

» J'ai été trompé hier soir dans mon attente, ma bonne el chère Eliza, et le courrier ne m'a rien apporté, ni du Murât, ni de Grateloup. Gomme je suis assez disposé à la tristesse

DE Maine de biran. 437

depuis mon arrivée ici, j'ai été d'abord uq peu inquiet de ce défaut de nouvelles de tous ceux que j'aime ; mais en calculant mieux le temps qui me semble long depuis huit jours, je vois que vous n'aurez pu recevoir avant mercredi ma première lettre et j'attends avec espoir et patience le courrier prochain.

« Tu ne doutes pas, ma chère Éliza, que je ne sois sans cesse occupé de toi et de ta sœur, que je ne partage vos regrets sur notre séparation et vos espérances du prochain et (nouveau bonheur de réunion de famille. C'est à cette idée que je m'attache quand je me sens trop incliné vers la tristesse que me donne involontairement cette solitude de Paris, au milieu du monde et des affaires qui me pressent chaque jour. J'ai repris toutes mes habitudes et tous mes liens: séance de conseil, de comité, de liquidation ; courses d'affaires dans les bureaux des ministres, visites obligées, etc C'est un petit enfer en attendant le grand qui nous attend le 15 janvier, époque Gxée pour l'ouverture des Chambres. J'espère toujours pouvoir faire sans inconvénient, une pointe en Périgord pour \e mariage '.

« Je suis un peu inquiet de ce que le colonel n'a pas encore envoyé la démission de Félix au ministère de la guerre, et je tremble qu'elle n'arrive juste au moment où il serait question sérieusement de déclaration de guerre, ce qui serait extrêmement malheureux. Cependant rien n'est encore décidé, ni pour la guerre, ni pour la paix; chaque jour fait naître ici de nouvelles contradictions sur cet objet qui remplit tous les esprits Nous touchons enfin au terme des incertitudes. M. de Montmo rency vient d'arriver et le congrès de Vérone est dissous ; nous apprendrons sûrement quelque chose demain.

« Nous voilà arrivés à l'hiver ; le froid a commencé ici hier, et je l'ai senti par une petite douleur assez incommode dans les reins qui m'oblige à marcher courbé; je vais assez

t. Le mariage de M. Félix Maine de Biran.

bien d'ailleurs. J'espère qu'il a'y aura rien de ctiaagé dans les santés du Murât, et il me tarde d'en être sûr.

I Adieu, ma chère enfant; je t'embrasse et ta sœur avec toute la tendresse oui est en moi. Continue à m*écrire tout ce qui vous occupe. Mille amitiés à votre tante et à votre oncle. •

A ËLIZA.

(6 février 1823.

« C'est aujourd'hui, ma bonne Èliza, mon jour de famille.... Je sors d'écrire une longue lettre à Félix, et je viens à toi ; ce n'est pas changer de sentiment, et ce sentiment repose l'âme. Malheureusement ce repos est rare et court ; tant de sujets étrangers, de devoirs, de relations, d'inquiétudes générales et d'affaires viennent à la traverse. El voilà la vie de ce monde OÙ tout nous avertit sans cesse que nous n'avons pas de demeure fixe (comme dit S. Paul), point de lieu de repos permanent. Celui que vous habitez, mes chères filles, se rapproche sans doute de cet idéal^ mais ce sont surtout les bonnes dispositions de votre âme, les bons sentiments dont elle se nourrit et que j'aime tant à retrouver dans toute votre correspondance; c'est là, dis-je. qu'est ce repos, cette paix que Dieu accorde aux hommes de bonne volonté et dont je le bénis chaque jour de vous avoir donné les moyens de jouir.

«Comme tout se sent mieux par les contrastes, j'apprécie d'autant plus pour vous ces biens de la paix que je suis moimême plus avant dans cette mer agitée, Ma vie est toujours et de plus en plus donnée au dehors; je suis absorbé par des affaires qui demandent toute l'attention; je n'ai plus le temps ni le moyen de me recueillir. Pour trouver cependant un point d'appui intérieur, il faut pouvoir le chercher où il est. Pour faire abnégation de soi-même, il faut être d'abord bien

mailre de soi. et c'est là la difficullé quand tous les devoirs se rapportent au dehors où tous ;l'es points d*appui échappent.

« Ma chère enfant, j*ai peut-être tort de te parler d'une situation que tu ne peux comprendre (Dieu merci), mais je désire pour le bonheur de mes chères filles qu'elles sentent toujours bien qu'il n'y a de contentement vrai en ce monde que dans la vie intérieure, où Ton appartient à Dieu, à soimême, à tout ce qu'on doit aimer, à rien de plus.

c Félix m'a écrit une fort bonne lettre sur ce qa'il éprouve en ce moment aux approches d'une guerre apparente qui, je l'espère encore, ne se réalisera pas. Ta précédente lettre, ma bonne Éliza, me fait voir que toute ta politique à toi est dans le sentiment. Je n'en suis pus fâché pour ce qui te concerne; mais il ne doit pas en être de même pour les hommes, surtout quand ils ont part aux affaires. La guerre avec l'Espagne me paraîtrait on grand malheur pour la France, et il faut prier Dieu d'écarter ce fléau de nous. Je le remercie chaque jour d'avoir amené des circonstances qui ont préservé mon fils de courir des hasards sans vraie gloire. »

A Adine.

22 février 1823.

« Je réponds aujourd'hui, ma bonne Adine, à tes lettres des tl et 18 de ce mois. Le rapprochement des dates prouve une exactitude dont je suis heureux et dont il m'est doux de te remercier. Je ne saurais trop le répéter, ainsi qu'à mon Éliza, que notre correspondance est devenue pour moi un besoin de l'àme et qu'elle me soutient au milieu des grandes tribulations extérieures. C'est à vous, mes chères enfants, c'est à vos bonnes lettres et à tout ce que j'y trouve de bon, de vrai, de senti, que je dois d'être amené par moments à cette vie intérieure et simple pour laquelle je suis fait, et dont tout ici tend à m'éloi-

^ner cniièrement. Aussi, mes chères enfants, je reconnais bien que vous me donnez plus que je ne puis vous rendrt; dans cette douce et intime correspondance de nos âmes.

•• Je suis si distrait et toujours si préoccupé par ce dehors auquel (Dieu merci) vous êtes étrangères, qu'il me faudrait revenir de loin quand je prends la plume pour vous parler le langage qui vous conviendrait le mieux et qui me conviendrait aussi parfaitement, si j'avais plus de liberté d'esprit, si j'étais plus mot. Mais ce n'est pas ici et en présence de mes gros dossiersde contentieux que jQ puis être comme je voudrais, à vous, à moi-même, à notre .bien commun, à notre centre qui est Dieu. Priez-le toujours pour moi, mes bonnes filles, afin qu'il m'assiste et me soutienne.

« Nous allons avoir une terrible semaine, qui sera, je pense, employée tout entière à la discussion des deux projets de loi sur l'argent et les hommes destinés à cette malheureuse guerre d'Espagne.

c La double attaque contre le ministère et contre la guerre vont faire de la Chambre une arène déplorable. Je félicite ceux qui s'y plaisent comme aux combats de gladiateurs; quant à moi, plus je vais, plus je sens que ces luite.s de passions, ou d'intrigues personnelles dont on connaît les fils, me dégoûtent et me rendent la vie pénible. Je resterai pour voter sur ces deux lois ; ensuite comme il y aura un assez grand intervalle avant la discussion du budget, j'en profiterai pour aller foire le mariage et tâcher de me remonter un peu au sein de ma famille, car jesuispresqu'au bout de mes forces physiques et morales, et je dois faire effort pour vivre encore quelque temps. J'espère trouver à Périgueux les dispenses qu'on a mandé de Rome avoir été expédiées à i'évéque.

« Adieu, bien chère enfant Je t'embrasse et ma bonne Éliza de tout mon cœur.

« Amitiés à l'oncle et à la tante. »

DE MAINE DE BIRaN. 4ii

Le 3 mars 1823, dans un vif débat relatif à la guerre d'Espagne, le député Manuel prononça des paroles qui furent interprétées par la droite.de la Chambre comme renfermant une apologie du régicide. La majorité de l'assemblée prononça l'exclusion de M. Manuel. La gauche protesta contre une mesure qu'elle tenait pour illégale, et, le 4 mars, le colonel de Foucault, chargé d'exécuter par la force la décision de la majorité de la Chambre, prononça ces mots qui eurent un retentissement immense : « Gendarmes ! Empoignex-moi M. ManueL n

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