‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 9 sur 85 · juin · texte numérisé non relu

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VIE DE MAINE DE BlBAN. 41

bien mettre en pratique les conséquences morales du sensua lisme. Il appartenait d'autre part au restaurateur de la doctrine de la volonté, de demander ses jouissances au libre développement de l'activité intérieure : les pensées du philosophe et les expériences de rbomme se présentent ici en harmonie et dans une dépendance mutuelle. Il n'en est pas toujours ainsi. Les systèmes métaphysiques étant souvent une production de rintelligencc seule, demeurent en quelque sorte étrangers à oelui-là même qui les a conçus. Lorsqu'on ne fait qu'enchainer logiquement des idées, sans confronter les résultats auxquels on parvient avec les besoins divers de Fftme, et sans se demander si oii s'avance sur le terrain solide des réalités, ou â on se perd dans le vide des abstractions, on retrouve, en rentrant dans son cabinet d'études, une série de pensées qu'on avait oubliées en en sortant : le système suit une voie, l'existence réelle en prend une autre. Ce n'est pas là certes une des moindres causes des aberrations des esprits systématiques ; c'^t parce qu'on a fait du raisonnement une sorte de jeu, grave à lu vérité, mais dépourvu d'un sérieux réel, qu'on a vu d'honnêtes gecs ériger en théorie la négation absolue du devoir, et des hommes qui obéissaient comme les autres à la foi naturelle du genre humain, prêcher dans leurs écrits le scepticisme le plus absolu. Les vues scientifiques de M. de Biran présentent un tout autre caractère. Gomme il observe beaucoup plus qu'il ne raisonne, et cherche moins à faire une théorie sur la nature humaine, qu'à rendre compte de ce qu'il éprouve en lui-même, sa pensée est toujours près de sa vie, et sa vie agit incessamment sur sa pensée. On peut dire de lui, en modifiant une parole célèbre, ce^qu'on peut dire avec vérité d'un si petit nombre de métaphysiciens , que le système c'est Vhomme,

Les travaux qui se résumèrent dans les trois mémoires ooursDDéa à Paris, Berlin et Copenhague, et vinrent se coordon-

ner dans VEssai sur les fondements de lapsythologie, se placent entre 1803 et 1812 environ. Suffisants, seinble-l-il, pour avoir rempli ces neuf années, ils ne furent toutefois que les délassements studieux d'une carrière administrative. Le 22 yentôse an XIII (13 mars 1805), Maine de Biran avait été nommé par un décret impérial conseiller de préfecture du département de la Dordogne ; un nouveau décret impérial l'appela le 31 janvier 1806 au poste de sous-préfet de Bergerac. Ni ses facaltés ni ses goûts ne semblaient le destiner à des fonctions administratives. Toutefois, s'il dut sentir, par moments, quelque . désaccord entre la direction naturelle de son esprit et les devoirs de sa charge, il eut au moins le bonheur d'échapper à un sentiment pénible que plus d'un homme de lettres, après des succès tels que les siens, aurait senti se glisser dans son cœur. Il n'accusa pas sa destinée parce que, après avoir réussi à conquérir les suffrages des premiers corps savants de l'Europe, il se trouvait placé dans une petite ville de province à la tête d'une administration de troisième ordre. Jamais on ne l'entendit grossir le nombre de ces plaintes que la vanité blessée se plaît à mettre sur le compte du génie méconnu. Il écrit, il est vrai, dans son journal : « Lorsqu'on est tombé des « hauteurs de la philosophie dans la vie commune, il est diffi- « cile de remonter des habitudes de la vie commune à la phi- « losophie ; » mais ce n'est pas à Bergerac qu'il trace ces lignés, c'est à Paris, en 1818, lorsque, mêlé au mouvement social de la capitale, appelé à prendre pari aux plus grandes affaires de la monarchie, il avait une position dont une vanité assez exigeante aurait pu s'accommoder. Au lieu de s'abandonner à des plaintes stériles sur les obstacles que pouvaient apporter à ses recherches philosophiques les occupations d'une sous-préfecture, il sut mottre à profit ses moments de loisir pour continuer ses travaux. Des veilles prolongées lui firent trouver un temps qu'il aurait eu de la peine à dérober aux

occupations du jour^ mais contribuèrent probablement à altérer sa santé et à rapprocher le terme de sa vie.

L'isalement intellectuel est assez généralement le partage d'un bomme qui cultive, dans une petite ville de France, les lettres ou la philosophie. A cet égard encore, on voit M. de Biran agir au lieu de se plaindre, et lutter contre les inconvénients de sa situation. Parmi les hommes qui l'entouraient, les médecins lui parurent eeux avec lesquels il j)ouvait entretenir le plus utilement quelques relations scientifiques. Il fonda, sons le nom de Société médicale^ une réunion périodique dont Tobjet devait être l'étude de l'homme. En même temps qu'il adressait des mémoires à Berlin et à Copenhague, il composait des écrits importants pour cette modeste réunion '. Se plaçant sur le terrain de la physiologie : l'observation des phénomènes de notre nature physique, il partait de là pour s'élever à* des considérations d'un autre ordre, et s'efforçait surtout de maintenir la réalité des &its supra-sensibles contre les prétentions du matérialisme. Il est à présumer que les col-lègues de M. de Biran n'étaient guère que ses auditeurs, et que la Société médicale ne renfermait pas dans son sein les éléments d'une controverse philosophique bien active. Cette société toutefois ^ maintint pendant plusieurs années ; elle ne manqua donc pas absolument son but, et son fondateur y rencontrn, sinon des émules ou des contradicteurs compétents, an moins ce contact personnel et immédiat avec d'autres tntelligences qui conserve sa valeur dans tous les cas. La correspondance lui rendait un service analogue. Ampère était, comme on l'a vu, son correspondant principal. Des lettres de

1. If. Cousin a pablié uo de ces écrits dans le deuxième volume de son édition. Les Nouvelles Considérations sur le sommeil, les songes et le somnambulisme, furent rédigées pour la Société médicale de Bergerac. Des Observations sur le Système du docteur GaU, encore inédites, ont la même origine.

Destutt de Tracy et de Cabanis, restée les amis de lear disciple infidèle, yeoaient aussi de temps à autre le chercher dans sa retraite. Ancillon adressait de loin au lauréat de l'Académie de Berlin les témoignages d*uoe sincère admiration et d'une cordiale sympathie. Depuis 1810, enfin, le sous-préfet de Bergerac eut le privilège de rencontrer dans son supérieur administratif, le baron Maurice, préfet de la Dordogae, un homme avec lequel il pouvait aborder utilement les plus hauts problèmes intellectuels. Le philosophe de Bergerac fut toutefois un penseur solitaire : il lui manqua le mouvement d'un centre scientifique qui élargit Thoriion de la pensée, et la discussion fréquente et sérieuse qui rend l'expression plus nette, la parole plus ferme et- plus inoisive. Ces circonstances laissèrent dans son développement des lacunes dont lui-même se rendit compte plus tard. Sous Tempire trop exclusif de certaines préoccupations, il semble passer à côté de questions importantes sans en entrevoir toute la portée. Aussi M. Cousin a pu dire , avec justice, non de la pensée de M. de Biran, dans la totalité de son développement, mais de la théorie du sous-préfet de Bergerac, qu'elle est profonde mais étroite >. C'est là le résultat assez naturel des méditations d'un solitaire. Mais tout a ses inconvénients; et une pensée qui s'étend dans toutes les directions, qui embrasse tous les problèmes, sous les excitations d'un grand centre intellectuel, risque de ne s'étendre qu'en surface. On voit tout superficielleqient lorsqu'on regarde trop de choses à la fois ; on finit par ne posséder aucune conviction arrêtée lorsque, dans le contact continuel des hommes, on se laisse entraîner à émettre au dehors et sur tous les sujets des opinions à peine formulées dans l'intérieur de la conscience. Il arrive aussi que lorsque c'est le public qui excite les médi-

1. Œuvres philosophiques de M. de Biran, tome IV. Préfaoe de réditeur, page 41.

tatioQs du philosophe, le philosophe pcDse pour le public, et DOQ plus pour la vérité, et cet écueil est pire que celui de la solitude. Maine de fiiran dut aux habitudes d'esprit qu*il contracta dans la retraite de conserver intactes la parfaite sincérité qui préside à ses recherches et l'exquise bonne foi qui fait le caractère spécial de ses vues scientifiques.

' La fondation de la Société médicale ne fut pas le seul effort tenté par M. de fitran, pour faire circuler la vie intellectuelle et morale dans l'arrondissement remis à ses soins. Membre, ou même président de la loge maçonnique de la Fidélité, il s'efforça d'imprimer à cette réunion une tendance utile, de lui donner un but élevé de bien public et d'activé bienfaisance. La réputation de Pestalozzi commençait à franchir les frontières de la patrie de cet ardent ami de l'humanité. Maine de fiiran apprécia haulement l'esprit général de la nouvelle méthode, à la base de laquelle il rencontrait des vues assez semblables aux siennes sur le rôle et l'importance du principe actif dans la vie humaine. Approuver théoriquement un principe d'éducation était l'affaire du philosophe ; l'administrateur ne s'en tint pas là. Une école gratuite fut instituée à Bergerac, une correspondance ouverte avec Pestalozzi, et un jeune maître vint utiliser sur les rives de la Dordogne le résultat d'études faites à Tverdun.

Un sous-préfet tel que M. de fiiran était peu propre, sous plus d'un rapport, à être l'un des agents du grand homme de guerre, de l'administrateur puissant, de l'ennemi des idéologues qui gouvernait alors la France. Aussi, bien qu'il reçût la croix de la Légion d'honneur en mars 1810, après avoir été chargé de complimenter l'Empereur à l'occasion de la paix de Vienne, il avait peu de chances d'avancement sous le gouvernement impérial. C'est par une autre voie que le sous-préfet devait arriver à une position plus haute dans la hiérarchie officielle. La conscience qu'il apportait à l'accomplissement des

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deToirs de sa charge et la parfaite obligeance qai le distjiiguait, et dont il cat saos doate biea des occasions de donner des preuves, lui avaient concilié TafTeclion et l'estime de ses administrés ; en 1809, il fut envoyé au Corps législatif à la presque unanimité des votes. Ce choix modifia profondément son genre de vie. II conserva pendant quelque temps encore sa sous-préfecture; mais, le 24 juillet 1811, IL Délavai le rem« plaça à Bergerac; et dans le courant de 1812, laissant ses filles en Périgord aux soins d'une parente ^ qui les avait recueillies après la mort de leur mère, dans le domaine du Murât, près de Périgueux, il vint se fixer à Paris, où devait être dés lors sa résidence habituelle.

Haine de Biran à Paria.

— 1812 à 1824 ^ Giroongtaoces extérieures. — Opinions politiques.

Les événements sinistres, avant-coureurs de la fin du régime impérial, se déroulaient rapidement. Maine de Biran fut appelé, par la confiaoc^ de ses collègues au Corps législatif, ù prendre part à un acte diversement apprécié, mais assez important aux yeux de tous pour avoir inscrit le nom de ceux qui en furent les auteurs dans les annales de l'histoire politique.

I. M*'. Gérard, sœur de madame de Biran, et femme du payeur du département de la Dordogne.

A la fin de 1813, Napoléoq, qui voyail de mémorables revers succéder à des succès inouïs, leva trois cent mille soldats nouveaux pour repousser l'étranger qui de toutes paris envahissait l'empire, et réclama dans ce moment de crise le concours de tous les pouvoirs de TËtat. Le Corps législatif saisit cellte occasion pour faire entendre au général vaincu des vérités trop longtemps dissimulées à Tempereur victorieux. Maine de Biran siégeaavec MM. Laine, Raynouard, Gallois et Flaugergues dans la Êimeuse commission qui demanda qu'avant de déclarer la guerre nationale, l'assemblée fit entendre au monarque les plaintes et les vœux du pays, et réclamât des garanties sérieuses pour la paix de l'Europe, et la liberté des citoyens français. 11 était uni à M. Laine par les liens d'une étroite amitié, et tout devait le porter d'ailleurs à s'associer à la démarche dont cet homn^e d'État fut le principal instigateur. Les événements étaient de nature à réveiller les espérances des royalistes, et c'est en qualité de royaliste que M. de Biran avait été exclu de la représentation nationale, à la journée de. fructidor. Sa nature personnelle ne le prédisposait pas à la fascination que la gloire de l'empereur faisait éprouver à d'autres ; homme de paix et de théorie, il ne crut pas qu'on dût sacrifier la liberté des individus à l'indépendance de la nation et le bonheur à la gloire. 11 accepta pleinement la séparation établie par les alliés, dans la déclaration de Francfort, entre la France et Pbomme qui venait de présider à ses destinées. Les conséquences que devait entraîner un nouveau triomphe de Bonaparte lui semblaient beaucoup plus à craindre que l'humiliation passagère d'une conquête, a On craint d'être pillé, ruiné, brûlé par le « cosaque, • écrit-il en février 1814, « cette crainte absorbe « tout autre sentiment, et on ne se souvient pas de la cause « première de tant de maux ; on ne prévoit pas ceux que la « même cause doit entraîner encore, si on la laisse subsister, c On fait des vœux pour les succès du tyran, on s'unit à lui

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« pour repousser TenDemi étranger, ou oublie que Tenneaii le « plus dangereux est celui qui restera pour nous dévorer, « pendant que les autres passeront. » La violence dont usa Bonaparte, la saisie du mpport de M. Laine, la clôture de la salle des séances, l'ajournement indéfini de la législature, et la hautaine arrogance avec laquelle Tempcreur déclara que « c'était lui seul qui représentait la France. » que « la nation, avait plus besoin de lui qu'il n*avait besoin de la nation; » tous ces souvenirsjencore récents expliquent l'amertume des paroles qu'on vient de lire, paroles qui sont loin d'être les plus acerbes de celles qu'on trouve à cette époque dans le Journal intime.

Dans la position de la France, à la fin de 1813, applaudir à la chute de Bonaparte et appeler de ses vœux le retour de la dynastie des Bourbons, ce n'était guère que les deux faces d'une même pensée. Maine de Biran, depuis cette époque, demeura toujours attaché à la politique royaliste ; il fut jusqu'à la fin inébranlablement fidèle à cette cause. La dissolution du Corps législatif l'avait momentanément rendu à la solitude ; ce fut dans sa campagne du Périgord qu'il assista de loin à l'invasion toujours plus complète du territoire, et à la première chute de l'empire. Il contracta à cette époque un second mariage qui ne lui donna pas d'enfants ^ La restauration le rappela à. Paris ; il reprit, pour la forme, l'habit de garde du corps dans la compagnie Wagram et fut immédiatement appelé à la chambre des députés ; les fonctions de questeur lui furent confiées le 11 juin. Il se reposait à Grateloup des travaux de la première session, lorsque la nouvelle du débarquement de Bonaparte'vint le jeter dans une agitation fiévreuse. Il part en hâte pour Paris, où ses fonctions réclament sa présence. Le dé-

1 . La seconde femme de M. de Birdn hii a survôca, elle est morte peu d'années avant 1857.

VIE DE IftAINE DB BIRAN. 49

part da roi décidé, il reprend a?ec M. Laiaé le chemin du midi. Rentré dans 8a retraite, dès qu'il est un peu remis du choc de tant d'impressions diverses, il se décide à joindre à Bordeaux la duchesse d'AngouIôme et M. Laine qui s'était rendu auprès de cette princesse. Parvenu lin peu au delà de Liboome, il trouve les passages interceptés par les troupes impériales et ^oit regagner ses foyers. Des avis menaçants lui parviennent : sur les instances de sa lamille, il abandonne sa demeure que la gendarmerie cerne et visite. Sa position de fugitif lui devient promptement à charge; il forme ia résolution de se mettre lui-même aux mains des autorités, et, après deux entretiens successifs dans lesquels il fait connaître au préfet et au général commandant à Périgueux ses sentiments et ses intentions, il est rendu à la liberté et au repos.

La courte période de la première restauration ayait suffi pour lui inspirer un attachement sincère à la personne du roi, et ses affections avaient ainsi donné un appui nouveau à ses principes politiques. Pendant les Gent-Jours nuik pensée de fiaiblessé ne vint aborder son âme ; aussi, malgré l'extrême sévé« Hté des jugements qu'il portait sur lui-môme, il put écrire, en récapitulant ses impressions et ses actes de cette époque : J'ai été assez content de moi. L'idée de se rallier de nouveau an régime qui semblait renaître ne parait pas même avoir effleuré son esprit ; étranger désormais à des événements sur lesquels il ne peut exercer d'influence, son seul désir est de s'enfermer dans sa solitude, de demander encore une fois aux iravaux de l'esprit une diversion à sa profonde tristesse. Le journal intime de cette époque le montre en effet se livrant avec ardeur à la philosophie, et donnait le reste de ses jour, nées à la vie de famille, à la société de ses voisins, et même à sa harpe longtemps délaissée. Il . ne réussit pas toutefois à détourner sa pensée 4es grands événements qui viennent de

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s'accomplir. L'empire de Bonaparte releré, c'est à stt feux la révolation qui reprend son cours, ia guerre au dehors, i'oppressioD et la souffrance à Tintérieur, c est enfin ravilissement de la nation française qui, oubliant tant d'expériences récentes, se livre elle-même à son oppresseur. A ces pensées, l'indignation et le découragement se partagent son âme, et la lecture du Jowmal intime prouve que la préoccupation de la chose publique lutte souvent avec avantage contre son désir de renouer en paix le fil de ses recherches métaphysiques. Nulle expression ne lui semble assez forte pour rendre les sentiments qui l'animent ; il emprunte au livre de Job ses plaintes les plus améres, au prophète Isale ses plus redoutables menaces, et c'est avec les mélancoliques paroles qu'inspiraient à Jérémie les désolations de Jérusalem, qu'il pleure les malheurs auxquels la France lui semble réservée. Les citations de rAncien Testament abondent alors sous sa plume et prouvent que, dès cette époque, il lisait fréquemment le volume des saintes Écritures.

Les événements se pressent ; la nouvelle de Waterloo arrache le philosophe à ses travaux à peine repris. L'espoir rentre dans son cœur, mais l'inquiétude le balance. « Le parti républicain s'agite en ce moment », écrit-il le 27 juin, « personne « n'a encore prononcé le nom de Louis XVIII et des Bourbons. « La France semble dans la slupeur, le cri national se fera-t-il « bientôt entendre? Vive le roi ! sans le roi légitime point de • salut. 9 Ses désirs furent exaucés, et, le 20 juillet, il venait occuper de nouveau au palais Bourbon l'appartement du questeur.

A partir de ce moment, la vie de M. de Biran revêt à Textérieur un caractère très-uniforme. Sauf pendant la session de 1817, il siégea jusqu'à sa mort à la chambre des députés '. £n

t.It présida en octobre 1816, en septembre 1817, et en octobre 1820, le collège électoral de Périgueuz ; en mai 1822 et en février

octobre 1816, il fut nommé conseiller d*État en service ordinaire, attaché à la section de l'intérieur ; il pirit enfin une part assez active aux travaux du comité d'Instruction primaire que le préfet de la Seine avait constitué en 1815 pour l'introduction de l'enseignement mutuel. Passant seul à Paris Ja plus grande partie de Taonée, il allait chaque automneen Périgord auprès de sa famille. En 1816 et 1817, sa santé toujours faible et quel • quefois chancelante le conduisit aux eaux des Pyrénées. Une seule fois il sortit de France ; ce fut pour parcourir, en 1822, quelques-uns des cantons suisses. Dans cette rapide excursion, il vit M. de Fellemberg à HofiPwyll, et fit à Yverdun la connaissance personnelle de Pestalozzi. Tels sont, avec les recherches philosophiques toujours poursuivies, les principaux éléments d'une existence peu accidentée.

Bien que siégeant à la Chambre et au Conseil d'État, jamais, depuis 1813, M. de Biran n'apparaît sur le premier plan. Les succès oratoires lui étaient interdits ; sa voix était si faible qu'il avait peine à se faire entendre dans une assemblée nombreuse; souvent il était obligé de faire lire le développement écrit de ses opinions par quelqu'un de ses collègues. Il était toujours près de perdre contenance lorsqu'un grand nombre .' de regards se fixaient sur lui ; c'est avec angoisse que, dans des occasions assez rares,, il monte lui-même à cette redoutable tribune, comme il l'appelle; et plus d'une fois, en en descendant, il forme le projet de ne jamais y reparaître. Tontes ses qualités d'ailleurs étaient précisément l'inverse de celles qui font L'orateur. Le besoin de creuser toujours en profondeur au lieu de s'étendre en surface, l'habitude de repousser, comme autant d'obstacles dans la recherche de la vérité, les élans de l'imagination et les suggestions des sentiments passionnés :

1824, le collège de Bergerac. Il fut réélu député en 1817, 1822 et

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c'étaient là les dispositions directement contraires à celles que réclamçut les luttes des assemblées parlementaires, et ces brillants tournois de paroles dans lesquels les conseils d'une raison sévère ne sont trop souvent que dos armes émoussées. Mais la disposition qui, plus que tout autre, éloignait Maine de Biran des succès de la tribune, comme aussi de l'ambition d'un homme d'État, c'est l'absence d'un intérêt vrai pour cet ordre de choses : une grande position dans le monde politique ne répondait pas mieux à ses fecultés et à ses goûts que l'administration d'une sous-préfecture. De loin en loin le succès de tel de ses collègues, la place éminente occupée par son ami Laine, éveillaient en lui quelques germes d'émulation ; mais ce n'étaient là que des mouvements fugitifs, durant peu et disparaissant sans laisser de traces. Par instinct, par habitude, par réflexion, il plaçait ailleurs que dans la politique ce qui &it le prix de l'existence. Ses impressions à cet égard se traduisent par cette formule qui revient souvent sous sa plume : « J'erre comme un somnambule dans le monde des affaires. » Ses papiers sont là pour établir que, sauf dans des moments de commotion extraordinaire, une puissance presque irrésistible détournait son esprit du théâtre orageux des affaires publiques pour le conduire dans le paisible domaine de la spéculation. Un cahier qu'il destinait à recueillir des notes sur l'histoire contemporaine revêt bientôt le caractère prédominant d'une série d'ébauches sur la nature humaine; ses carnets présentent quelques notes assez rares, relatives aux délibérations du Conseil d'Étal, perdues au milieu de réflexions psychologiques. Il fallait que le sentiment du devoir vint incessamment le soutenir dans une carrière où les mobiles ordinaires lui faisaient défaut. C'est sous l'empire de ce sentiment qu'il traçait les lignes suivantes sur son agenda de poche de 1815 : « Je vais faire partie d'une assemblée qui doit décider du sort • de la France. Quel rôle suis-je appelé à y jouer? Je mettrai

« de côté toute vaoité, tout sentiment personnel > je serai de « bonne foi dans rassemblée. Qu'importe ce qu'on pensera de « moi, si j'ai rempli le devoir pour lequel je suis envoyé? » On serait heureux de rencontrer de telles paroles dans les papiers d'an grand nombre d'hommes d'État.

Les circonstances amenèrent M. de Biran à être un homme •politique, les liens de l'habitude l'enchaînèrent à cette carrière, mais jamais il ne la poursuivit avec une volonté réfléchie. Ce n'est pas à dire qu'il ne se laissât préoccuper et inquiéter par les émotions journalières, nées des événements. Si Vintérit dans le calme est la condition du l^nheur, c'était une position malheureuse que celle d'un homme qui s'agitait pour des choses qui, dans le fond, lui demeuraient indifférentes. Aussi Biainede Biran s'afflige de cet entraînement qu'il subit sans y consentir ; il tourne des regards d'envie vers ces temps heureux de la monarchie, où les débats de la Chambre et les séances du conseil d'État n'arrachaient pas les hommes de lettres à la solitude du cabinet; il forme des plans de retraite, il médite de rompre tous les liens qui l'enveloppent et de se remettre exclusivement à ses études chéries. Rien de plus simple, semble-t-il, que l'exécution de ces projets. Le moment propice arrive : le temps des réélections à la Chambre est venu ; le philosophe se rend en Périgord ; un mot à ses électeurs va 8u£Sre ; ses cualnes tombent, et^il est rendu à la liberté. Ce mot, vous l'attendez en vain ; l'habitude l'emporte, les impressions du moment étouffent tous les désirs antérieurs; Main^ de Biran est presque aussi préoccupé de sa réélection qu'un ambitieux pourrait l'être. Ce désaccord pénible entre le genre de vie qu'il s'imposait lui-même, et cependant malgré lui, et la vie à laquelle il se savait réellement propre, redouble lorsque les préoccupations deviennent plus intenses. En décembre 1818, une crise ministérielle éclate ; Maine de Biran trace les lignes suivantes : • J'ai passé tout mon temps au ministère de

« intérieur, occupé de causeries sur le sujet du jour. Que me « font lous les chaDgemeots de ministres et toutes les tracasse- € ries des hommes avides de pouvoir, tous ç|3 mouvements « orgueilleux et insensés de petits hommes qui croient chacun « commander au destin dont ils sont les instruments ? Pour- • quoi ne me liens-je pas tranquille, borné au rôle d*observa- « teur qui me convient uniquement, triste témoin des déchire- « rements et de la dissolution de notre patrie que je ne peux « servir autrement que par des vœux impuissants, le ciel c m'ayant refusé l'énergie de corps et d*âme nécessaire pour « influer sur les hommes et sur le temps et le lieu où Ton vit? « Cette vérité de sens intime devrait me rendre tranquille, et ■ pourtant je m'émeus, je m'agite avec tout le monde, oubliant « la véritable place qui me convient et mon rôle' passif d*obft servateur, aspirant quelquefois à influer comme les autres. « Fatigué de ces efforts inutiles. Je perds toute contenance, < tout aplomb, et je suis averti par la conscience intérieure de « la platitude de mon rôle, chose dont les autres hommes ne « s'aperçoivent pas. Quousque ? •

Le rôle d'observateur était véritablement celui qui lui convenait, et c'est l'appréciation des événements publics, et non le récit de circonstances particulières et peu connues qui fait l'intérêt de la partie politique du Jovmal intime ^

1. Il senit facile de faire un Tolume en réunissant les discours prononcés à la chambre par M. de Biran, la partie politique de son journal et quelques manuscrits d'un caractère analogue. Mais les sources de l'histoire de France sous TEmpire et la Restauration sont si nombreuses déjà, qu'une publication de cette nature serait peutrètre superflue.

Les discours de M. de Biran à la chambre sont reproduits soit dans le Moniteur, soit dans des brochures. En voici la liste, Octobre 1815 : Proposition relative à quelques changements au règlement de la chambré. ^Janvier 1816: Opinion sur le projet de loi d'amnistie. (Il sa prononce pour l'amnistie telle qu'elle a été proposée par le roi.

M.deBiran était royaliste. Ce fait est suflSsammeot établi par ce qui précède ; ce qui reste à constater, c'est dans quel sens et par quels motifs il consacra sa carrière publique tout entière à la défense des droits et des prérogatives de la couronne.

Le repos, Tordre : telle est en matière politique son invariable devise. L'observateur le plus superflciel saisira la relation de cette tendance de son esprit avec sa constitution physique et morale. Impressionnable comme il rétait> ressentant dans le trouble de ses sentiments et même dans le désordre de son i)rganisation, le contre-coup douloureux des commotions extérieures, il ne pouvait contempler qu'avec effroi le spectacle des tempêtes politiques. D'autres ont besoin des excitations du dehors pour se sentir exister ; il leur faut de fortes secousses pour préserver de la lang:ueur une nature qui s'affaisse dans le calme. Il portait, lui, dans ses nerfs agités, dans les mille variations d'une sensibilité presque fébrile, une source de mouvement qui n'était que trop abondante. Une base fixe, un point d'appui constant, tel était, nous Tavons vu, le premier désir de son âme; lorsqu'il portait sa pensée sur les faits so-

— Mars 1816 : Opinion gur les traitements. (Il demande une exception à la loi contre le cumul en faveur des profesaseurs et des savanta.)

— Avril 1816: Opinion sur la proposition de M. Lacbèze-Murel tendant à supplier le roi de faire proposer un projet de loi pour rendre ans curés et desservants les fonctions d'oflBciers de l'état civil, et raftribaer aux ministres des autres cultes chrétiens. (Il repousse la proposition.)— ZMcem&re 1817 : Opinion sur le projet de loi relatif à la répression des abus de la liberté de la presse. (Il accepte le projet.) ^ Février 1818 : Opinion sur des modifications proposées au règlement de la chambre. — Jfari 1819: Opinion sur la résolution de la chambre des Pairs relative à la loi des élections. (Il adopte la résolulion.) ~ Mart 1820 : Développements de la proposition de M. Maine de Biran sur les pétitions (imprimés par ordre de la chambre). — Janvier 1821 : Opinion sur la nécessité d'introduire quelques modificatioos dans le règlement de l'assemblée. — Jfat 1821 : Opinion sur le projet de loi relatif au clergé. (11 se prononce pour le projet.)

ciaux, ce désir se manifestait avec autant d'énergie qu'en toute autre occasion. Il n'est pas rare qu'on souhaite la paix ai| dehors:, avec d'autant plus de vivacité qu'on la trouve moins au dedans de soi. Les vues de M. de Biran sur la marche des sociétés se rattachent donc par un lien assez étroit à sa nature personnelle. On ne saurait toutefois, sans faire injure à sa mémoire, expliquer uniquement par les faits de cet ordre la ligne de conduite qu'il adopta. Une politique qu'on pourrait nommer presque d'instinct, trouva une base plus ferme dans ses opinions réfléchies.

On ne peut pas établir entre la théorie de VEssai sur k$ fwidemenU de la psychologie, et les votes du questeur de la chambre, un lien direct et immédiat. Il n^est pas impossible, cependant, de découvrir une tendance commune à la politique de M. de Biran et à sa philosophie. En métaphysique, il avait restauré les droits de la volonté, qui fait la personne. C'est encore dans la valeur accordée à la personne humaine, qu'est le point de départ de sa doctrine sociale: Si sa vie se fût prolongée, nul n'eût été mieux préparé à combattre, au nom de la vraie science, au nom de l'observation réelle des faits, ces modernes théories qui sacriHent le citoyen à l'État, l'homme à l'humanité ; le socialisme, sous toutes ses formes, n'eût pas rencontré de plus ardent adversaire, puisque le socialisme n'est autre chose, dans son principe, que la négation de la valeur et des droits de la liberté personnelle. Aux yeux de M. de Biran, la seule fin légitime de TÉtat était de placer chaque individu dans un milieu convenable pour son développement normal. • Il m'est bien évident, écrit-il, que le seul t bon gouvernement est celui sous lequel l'homme trouve le « plus de moyens de perfectionner sa nature intellectuelle et i morale et de remplir le mieux sa destination sur la terro *. > Dans cette destination, il ne faisait pas entrer l'idée de l'exer-

t. tl octobre 1817.

cice des droits politiques : un homme, à ses yeuiCf pouvait être un homme complet sans avoir à déposer sod suffrage dans Turne électorale. Il considérait Tétat politique, non comme un hut à réaliser, mais comme un simple moyen pour la réalisation du vrai hut : le bien véritable de chacun des membres du corps social. Que demander dés lors à Tétat politique d'une nation ? Non pas d^étre conforme à tel ou tel système, mais de fournir à chaque citoyen la garantie de ses intérêts de toute nature : l'ordre qui assure le repos.

Le repos réclamé par les intérêts matériels des peuples est réclamé encore par des intérêts d'une nature plus élevée. Dans les temps de crise, Tordre politique, qui ne doit jamais être qu'un moyen, devient un but. Influer, parvenir, est alors le mobile universel; chacun s'absorbe dans une action purement extérieure, et au sein de préoccupations passionnées, néglige les intérêts de son développement intérieur, les seuls véritables ; les événements du jour font oublier le monde invisible. Ces dangers, qui sont la condition habituelle des hommes d'État, se généralisent et atteignent toutes les classes de la société lorsqqe la préoccupation politique devient universelle. Il y a plus : les commotions sociales excitent des passions basses et cupides, et fournissent à l'orgueil, à la vanité des aliments continuels. Les crises publiques allument les haines et placent les hommes en face de leurs semblables comme des ennemis ou des rivaux ; l'ambition, la jalousie, le besoin de parvenir, l'esprit de révolte et Tesprit de domination, toutes ces dispositions funestes que les troubles civils excitent ou fortifient sont directement contraires à la véritable culture des âmes. Cette culture est la vraie liberté, la liberté à laquelle une créature raisonnable doit attacher le plus haut prix; c'est donc en se plaçant au point de vue le plus élevé qu'on peut dire que « le repos est le plus grand besoin de la société ^ •

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