UN ROMAN DE HENRY BORDEAUX I
côtés et par-dessus, elle est protégée de murs. En bordure du chemin qui dessert ChapareilIan-le-Vieux, elle fait face au chemin qui, venant de Chapareillan-le-Neuf, s'y raccorde à angle droit.
Bon ! Ces notions topographiques décolorées sont peut-être utiles au récit. Continuons :
Il y a deux Chapareillan en effet qui ne se peuvent confondre et qu'une distance de mille à douze cents mètres sépare : leur différence, leur opposition résume à elle seule l'histoire locale et accuse le travail du temps, de la civilisation, du progrès scientifique. L'un s'étale abondamment au bord de la grand'route des Marches à Grenoble par le Touvet, qui lui sert de rue principale : c'est la bourgade avec des maisons badigeonnées, des magasins, des hôtels et des cafés, une prétentieuse mairie Renaissance ornée d'un clocheton, une église toute blanche et reluisante, de style roman, qui a l'air d'être en sucre, de vastes bâtiments d'écoles, une gare de tramway et, à l'extrémité, le dominant, dormant le sens de sa prospérité, les immeubles de la Société des forces motrices du Haut- Grésivaudan...
Etc., car cela continue de la sorte durant presque une page du texte le plus compact. Voyons, l'auteur a-t-il vraiment la prétention de nous faire lire cette indigente description en style de Bsedeker? Est-ce de cela qu'il se contente, quand il a sans doute présents à l'esprit tant de tableaux incomparables dont notre littérature est pleine, tracés avec l'art le plus exquis, où chaque mot est une couleur, une ligne en même temps qu'im accord? Et sans aller bien loin, qu'on se reporte seulement à qaelque ouvrage des frères Tharaud, par exemple à cette vue d'Angoulême par où débute la Tragédie de Ravaillac. Avec quel soin les auteurs ont ordonné, composé leur description ! Comme ils ont su choisir les traits essentiels et les rendre par des mots puissants qui nous les gravent dans l'esprit, en sorte que la ville surgit devant nos yeux, pour ainsi
dire malgré nous, inoubliable !... Voilà ce que M. Henry Bordeaux pourrait faire, mais il se contente beaucoup trop facilement. Continuons.
La topographie de Chapareillan ainsi indiquée, on entend la conversation des lavandières. Elles causent de la dame du château ; c'est un procédé commode d'exposition ; il n'est pas neuf, mais il est bon... Cela commence de la sorte :
— Moi, je vous dis qu'on est trahi, comme dans l'autre guerre. Même qu'on a fusillé un général.
— Tout ça, c'est des histoires, gronda Claudine, à qui ses pertes maternelles conféraient une autorité militaire. Moi, je vous dis qu'ils ne prendront pas Verdun...
Lisez la suite... D'où vient donc que tous ces propos semblent si conventionnels, si éloignés de la vérité frémissante? Non, ce n'est pas ainsi que parlaient les paysannes... On sent bien que je ne veux pas faire ici à M. Bordeaux une querelle de langage. Un romancier peut respecter les tournures, les expressions populaires, mais il n'y est nullement forcé ; la ressemblance artistique n'est nullement la ressemblance photographique. Libre à l'auteur de styliser autant qu'il veut — pourvu que ce soit, en quelque sorte, dans le sens de la vérité. Comparez, comme nous l'avons fait pour la description qui ouvre le livre, cette scène des lavandières à tant d'autres scènes villageoises de notre littérature (Maupassant, Jules Renard, etc.) : comme cela est superficiel, comme nous nous sentons ici dans le poncif ! On dirait d'un livret d'opéra-comique dont « la scène se passe de nos jours ». Certes, M. Bordeaux eût pu trouver d'autres accents.
Si nous achevions de la sorte l'examen minutieux du livre, nous verrions l'auteur victime à chaque instant de cette facilité malheureuse ou de cette fâcheuse indulgence pour lui-même qu'il a. Notez que le roman