UN ROMAN DE HENRY BORDEAUX III
gagnerait beaucoup si ces descriptions, ces scènes trop aisées étaient, je ne dis pas même approfondies, mais seulement allégées et resserrées. « Plus les domestiques deviennent exigeants, moins ils fournissent de besogne » : ce n'est pas là une remarque banale que M. Bordeaux met dans la bouche de l'un de ses personnages ; c'est une réflexion de lui : voilà ce qu'on se laisse aller à écrire au courant de la plume (p. 26). J'entends bien que la Résurrection de la chair n'est pas un poème en prose, et que c'est le rythme géaéral du récit qui mène ces grands romanciers ; mais on ne peut s'empêcher de regretter que M. Bordeaux s'abandonne si mollement aux dons qu'il a et ne se méfie pas davantage de cette facilité coulante, presque un peu vulgaire, dont il est doué.
ne 4:
Car il a ce mouvement dans le récit qui est une qualité précieuse, et une véritable imagination de romancier, capable de belles trouvailles, si, malheureusement, elle se contente souvent d'inventions bien banales.
Mme Bermance — qui est une catholique austère — a perdu son fils à la guerre, tué en Alsace. Un jour, elle reçoit une lettre fort touchante d'une jeune fille de Thann, Maria Ritzen, à laquelle André s'était fiancé peu de jours avant sa mort, qui la prie de venir ; le bataillon de chasseurs où André était capitaine- est là : ne veut-elle point interroger les camarades de son fils, visiter la tombe? Mme Bermance part et là-bas Maria lui avoue qu'elle s'est donnée à son fiancé, qu'elle est enceinte. Après un long débat de conscience, la mère offre asile à la jeune fille que sa famille chasserait si elle apprenait la vérité. Elle obtient de M. Ritzen la permission d'emmener Maria en Savoie. Et la nais-
sance de l'enfant, la « résurrection de la chair » filiale, désarme les dernières préventions de Mme Bermance. Voilà le sujet du livre, — et voici une idée assez belle, il me semble, pour laquelle je donnerais sans peine toute l'histoire. Le train qui Emporte Mme Bermance et quelques civUs, autorisés comme elle, approche lentement du front ; c'est au temps de la bataille de Verdun : les convois militaires passent ; et déjà la mère ne peut plus ne penser qu'à son fils. A la gare, Maria l'attend, et une automobile emmène les deux femmes au cimetière ; Mme Bermance eût préféré d'accomplir seule ce premier pèlerinage. Mais, à peine entrée dans l'enclos où se pressent les croix alignées, en ordre, autour du monument de l'héroïque général Serret, c'est la communauté du bataillon, le souvenir du chef légendaire qui accueillent la mère venue pour une tombe unique.
Il y avait tous les enfants, couchés ici, des autres mères de France, il y avait les morts du bataillon et ceux des autres bataillons et régiments, et ceux de toute l'armée, et il y avait encore l'esprit qui les avait conduits, la direction qui leur avait fixé le but à atteindre, et la volonté exigeante de la patrie, et l'association de tous les siècles qui avaient composé notre histoire et qui servaient d'assistance et de témoignage au sacrifice de ceux-ci.
Et, devant la tombe d'André, « de ce qu'il n'était pas seul, de ce que tant de camarades l'entouraient, offerts comme lui à la cause commune, elle éprouvait un sentiment d'acceptation, comme s'il fût naturel qu'elle aussi n'eût pas été épargnée... Elle ne s'était attendue à rien de ce qu'elle ressentait, ni à cette participation au deuil collectif, ni au secours inespéré qu'elle recevait sur cet espace étroit où la jeunesse française avait jeté à pleines mains les germes d'un sacrifice qui lèverait tôt ou tard»... Cette psychologie