UN ROMAN D!: HENRY BORDEAUX II
de la mère, voilà, je crois bien, une grande et touchante invention.
Plus tard, invitée à déjeuner chez les Helding qui ont perdu leurs deux fils, comme elle refuse : « On ne peut refuser une invitation des Helding, lui dit quelqu'un. Ils ont les plus grandes usines de la vallée et ils soutiennent le moral de tous. » Mme Bermance accepte. Au milieu du patriotisme qui anime cette petite; vallée alsacienne, si proche du front de bataille que les obus y tombent, et où toutes les familles sont éprouvées, elle continue de sentir l'impossibilité de s'abandonner à une douleur trop personnelle. « Elle était venue pour son fils, et toute la vie de la vallée coulait en elle. »
Enfin, le commandant du bataillon d'André la reçoit ; ses hommes sont au repos. Le commandant a réuni ceux qui ont approché le capitaine Bermance à ses derniers moments : chacun dira à la mère ce qu'il sait.
Et le commandant commence. Il expose le rôle du capitaine Bermance dans les opérations où il a trouvé la mort. Mais c'est l'historique du bataillon qu'il fait tout naturellement dans son récit, du bataillon où André n'était qu'une uniié, dont il n'eût pas accepté lui-même d'être dissocié. Le nom propre du mort a « été à peine prononcé depuis le commencement de l'entretien et personne, dans l'assistance, n'a relevé cet oubli, et pas même sa fiancée, et pas même sa mère ». Ces femmes qui l'aiment, elles acceptent inconsciemment qu'il soit perdu dans la masse, compris dans l'ensemble. Et malgré elle, une fois de plus, Mme Berm-.nce se sent soumise à la grande « force nationale, venue du fond des siècles au cours desquels s'était composée et unifiée la France, l'association profonde des vivants avec les morts et avec ceux qui naîtront, ce qui a duré et ce qui veut durer ».
Alors, après que ceux qui ont assisté André dans la mort lui ont livré leurs pauvres souvenirs, comme elle a apporté quelques objets pour les distribuer à plusieurs chasseurs dont elle a relevé les noms sur les lettres de son fils, tout naturellement, sans réfléchir, « elle renonce à les séparer de leurs camarades et remet le tout au commandant »...
Voilà ce qu'inspire à un romancier un vif et grand sentiment de la patrie. Cette idée de la mère qui, malgré elle, tant qu'elle est au front, ne peut plus ne penser qu'à son fils, avais-je tort de dire qu'elle est belle?
« LA SYMPHONIE PASTORALE » (i)
25 septembre 1920.
Que M. André Gide n'ait pas encore obtenu du public le succès que devrait lui assurer son grand talent, il ne faut pas s'en étonner. Les personnes capables de goûter réellement les plaisirs de l'art sont rares ; si la foule apprécie souvent les belles œuvres, c'est pour des motifs où le mérite proprement esthétique de celles-ci n'entre que pour bien peu. Un roman se vend parce qu'il est « amusant », parce qu'il est « émouvant », non parce qu'il est beau. Ce n'est pas à dire, certes, que ces qualités s'excluent, mais elles ne se confondent point. D'ailleurs, l'amusant et l'émouvant, ce n'est pas la même chose pour l'artiste que pour le lecteur ordinaire, même le plus distingué. Il y a deux manières de goûter une belle œuvre : la plus répandue, c'est de s'émouvoir directement, pour ainsi dire, du sujet et des héros, c'est de regarder surtout ce que représente le tableau comme faisait Diderot ou de s'intéress. r pour Mme Bovary comme on ferait pour une femme véritable dont on aurait connu l'aventure par les journaux, Mme Lafarge, si l'on veut. .Et c'est la manière d'une foule de gens très intelligents et de beaucoup de critiques. Elle est fort légitime : l'auteur du Neveu de Rameau et des Salons nous l'a bien prouvé.
(i) Par André Gide (Éd. de la Nouvelle Revue française).
ii6 MAIS l'art est difficile
De même, lorsque M. Maurice Barrés parle de Léonard de Vinci ou de Greco, nul ne prétendra qu'il ne les sente très vivement et qu'il n'écrive de belles choses. Seulement, il ne les sent pas esthétiquement le moins du monde (ni ne s'y efiorce, bien entendu) ; c'est seulement du jugement de sa raison sur leurs mérites proprement artistiques, tels que : harmonie des valeurs, composition, etc., et de la conscience qu'il prendrait intellectuellement de leur beauté, qu'il tirerait un plaisir proprement esthétique. Parmi les mille voluptés raffinées que peuvent nous donner un bel objet, un beau livre, quelques-unes seulement sont réellement des plaisirs d'art, et il y a, encore un coup, fort peu de gens pour goûter ces voluptés assez hautes. Cela explique comment on peut être, comme M. André Gide, un grand artiste, exercer même sur les jeunes écrivains de son temps quelque, influence ptut-être et avoir une chance de survivre, sans obtenir, fût-ce pour des romans, beaucoup de succès.
Il est dif&cile de concevoir un ouvrage plus parfaitement composé que la Symphonie pastorale (sauf peut-être les dix dernières pages). L'argument en est fort simple et ne présente ri.jn de rare ; mais M. Georges Polti s'est amusé à montrer jadis que l'on pourrait ramener à une trentaine de thèmes tous les sujets romanesques et en» schématisant «davantage, on réduirait encore ce nombre. La composition littéraire (et donc le style) commence au moment où l'auteur brode et enrichit son thème initial et ordonne tous les éléments pour former son sujet. Celui de M. Gide est beau. Le sentiment mystérieux selon lequel un artiste choisit entre les données que lui fournit sa mémoire (faire ce choix, c'est ce qu'on appelle imaginer) et qui le guide lorsqu'il les arrange, si nous disons que c'est son goût, nous ne serons pas fort avancés.