LA SYMPHONIE PASTORALE » II
Pourquoi un peintre se plaît-il à faire tel portrait au lieu de tel autre? Ce n'est point à cause de la régularité des traits et des proportions du modèle, et une vieille fille uéformée ou une jeune femme d'une grâce médiocre le retiendront davantage, souvent, qu'un athlète ou une nymphe. C'est le « caractère » qu'il cherche, un certain accent qu'il aime particulièrement et que nous sentons aussi, bien que nous ayons peut-être un autre goût que lui. C'est ce « caractère » qui fait dans tous les arts la beauté du sujet. Lorsque les Georges Ohnet choisissent un argument de roman, lors mêm.e que cet argument n'est pas d'une banalité décourageante, on peut être assuré que neuf fois sur dix, bien que fort propre à permettre des développements et des effets, il sera, comme ceux-ci, sans accent. Par un souci d'originalité (et dès qu'on s'en soucie, on a quelque affectation), d'autres auteurs choisiront un cas trop particulier, bizarre, forcé. Un beau sujet n'est ni commun, ni étrange ; il a du « caractère » ; c'est décidément tout ce que je trouve à en dire.
M. André Gide, donc, nous offre les cahiers où un pasteur calviniste a noté le récit d'une aventure sentimentale qui lui est arrivée. S'il aime à montrer ainsi des milieux protestants, ce n'est pas qu'il ait beaucoup de goût pour la peinture des mœurs. Il est surtout psychologue, voire idéologue. Dans ces milieux austères, tout dépouillés de séduction, on prend la vie avec un sérieux et une attention extrêmes ; le plus petit événement moral y a sa valeur comme une brindille sur la neige dont le blanc tapis ensevelit durant une partie de l'année la campagne qui entoure le village suisse, proche de la Chaux-de-Fonds, où se déroule l'action de la Symphonie pastorale; et puis les instincts, la nature y sont parfois en conflit avec les règles morales qui y ont plus de vie qu'ail-
ii8 MAIS l'art est difficile
leurs : c'est fort excitant pour un esprit comme celui de M. Gide.
Un jour, le pasteur est appelé au chevet d'une vieille femme qui se meurt. Dans la pauvre chaumière, il découvre ime jeune fille, aveugle de naissance, idiote parce que personne ne s'est jamais occupée d'elle, incapable même de parler et repoussante de saleté. Il la recueille et l'emmène chez lui, au grand mécontentement de sa femme Amélie qui, pourtant, donne à l'enfant les soins nécessaires. C'est un excellent type que celui de cette épouse de pasteur, soumise et pieuse, grondeuse pourtant, assez acariâtre, toute aux soins de son ménage et de ses nombreux enfants qui suscitent ses criailleries perpétuelles, et dont le portrait est tracé, comme celui des autres personnages, avec un art invisible et profond. Tracé est mal dit : c'est sit-ggéré qu'il faudrait écrire, car c'est le pasteur qui parle et il ne se soucie pas de portraits dans ce récit qu'il fait pour lui-même ; c'est par ses reproches, ses éloges, ses scrupules que nous devinons Amélie. Il a, ce pasteur, un ton d'ime parfaite vraisemblance, noble, légèrement solennel même, ecclésiastique enfin ; bien loin de « circonstancier » à plaisir, il ne retient des faits vulgaires de l'existence quotidienne, que les plus indispensables à son récit ; bref, il a la manière opposée à celle des romanciers naturalistes, copiant ce qu'ils appellent « la vie ». Et pourtant son propre personnage, celui de sa femme, les autres héros plus effacés émanent en quelque sorte de ces pages, qui nous les font sentir comme un bon document d'histoire révèle à l'insu de celui qui l'a écrit la psychologie des gens dont il parle et celle de son auteur même. Gertrude seule — c'est le nom qu'on a donné à la jeune aveugle — demeure assez imprécise, semblable à ces héroïnes lamartiniennes qui rendent les plus mélodieux accents de poésie et