LA SYMPHONIE PASTORALE )) II
d'amour ; il est vrai qu'elle est la cause plus que le sujet du drame... Mais revenons.
Le pasteur a entrepris d'instruire l'âme vierge et close qu'il a recueillie, et, à force de patience, il lui apprend à parler et éveille peu à peu à la vie intérieure cette statue animée. Peut-être l'éveille-t-il un peu vite, ou, du moins (car nous voyons, si nous prenons la peine d'étudier les dates de son journal, que l'éducation de l'aveugle prend tout le temps nécessaire), il nous en donne l'impression. Suggérer au lecteur le sentiment de la durée de l'action, c'est très dif&cile, à moins d'employer le procédé de Dickens ou de Thackeray, qui consiste à raconter les actes des héros en autant de pages qu'il y a de minutes dans les journées. M. André Gide préfère de condenser classiquement ; et d'ailleurs n'oublions pas, encore un coup, que c'est le pasteur qui écrit, pour lui-même et quelques personnes, et qu'il ne cherche qu'à noter les traits moraux saillants et propres à faire entendre le drame. Les indications schématiques nous suffisent ici comme elles nous suffiraient dans une tragédie.
Donc, Gertrude devient un être exquis et, comme toujours, les moyens par lesquels M. Gide nous rend sensibles sa douceur et sa grâce infinies sont quasi imperceptibles. Car ne croyez pas qu'il lui fasse tenir des discours rares ou lyriques ; il a le goût beaucoup trop sobre et trop pur pour cela. Les cahiers du pasteur sont d'une vraisemblance parfaite : tout le monde, et Gertrude, y pense et y parle sans aucune affectation littéraire. Gertrude n'en est que plus charmante. Et le pasteur en devient amoureux.
Ce n'est pas du tout un sot, mais un être d'une naïveté psychologique extrême, et qui divertit beaucoup M. Gide. L'ironie de M. Gide se devine partout, mais elle est absolument mvisible, comme l'auteur lui-
même dans son livre, au reste. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une manière plus objective que la sienne de conter, une attention plus scrupuleuse à s'absenter du récit. Et son ironie, comme toute ironie excellente, est faite précisément du silence de l'auteur. Mais elle est la plus silencieuse qui soit. Là où tout autre ne pourrait s'empêcher de souligner, de charger le ridicule, fût-ce presque insensiblement, il demeure exactement naturel. Il n'est pas même pince-sansrire, il est strictement impartial, il est extérieur ; ce sont les faits qui parlent seuls. Par exemple, comme le pasteur vient de rentrer dans sa maison, ramenant la jeune aveugle idiote :
a Qu'est-ce que tu as l'intention de faire de ça? » reprit-elle (Amélie) après que la petite fut installée.
Mon âme frissonna en entendant l'emploi de ce neutre et j'eus peine à maîtriser un mouvement d'indignation.
C'est délicieux. Encore ai-je peur que, séparé ainsi de son contexte, le trait ne perde de sa légèreté. Tout le livre est ainsi baigné d'une ironie qui paraît involontaire parce que l'homme qui est supposé l'écrire, le pasteur, en est lui-même le plus dénué. Je l'ai dit : ce n'est rien moins qu'un sot, c'est un être d'une candeur psychologique extrême, un aveugle intérieur, si l'on peut dire, tout à fait incapable de se voir et de s'analyser. Tout à sa mission évangélique, il ne pense pas à lui-même, il ne se réfléchit pas, il songe à la nature humaine en général et en fonction de Dieu, mais non à la sienne propre. Et s'il se regardait attentivement, tout porte à croire qu'il serait moins grave, moins posé, et, selon sa complexion, ou bien indigné, ou bien souriant ; mais il ne serait pas le pasteur protestant qu'il est. « Pour la première fois de ma vie, écrit-il à la fin du livre, j'interroge anxieusement les miroirs », et