‹ Mais l'art est difficile!Chapitre 15 sur 23 · LA SYMPHONIE PASTORALE · texte numérisé non relu

LA SYMPHONIE PASTORALE

cela pourrait s'entendre également au moral. Aussi met-il un temps infini à se rendre compte de ce qu'il sent. Il se figure qu'il aime toujours Gertrude comme sa fille adoptive, alors qu'il l'aime tout autrement. Mais nous, il y a longtemps que nous savons qu'il en est amoureux, et c'est ici que l'art de M. André Gide est tout bonnement merveilleux.

Car songez, encore une fois, que c'est le pasteur qui parle. Et, comme vous voyez, ce n'est pas du tout un personnage incolore.ee insapide, comme l'est souvent celui qui conte l'histoire dans les romans « à la première personne ». Au contraire il a un caractère, une psychologie très accentués, et il faut, non seulement qu'il nous peigne par ses propres discours (en quelque sorte sans le vouloir) les personnages qui l'entourent, mais encore qu'il se révèle à nous tel qu'il est, lui qui s'ignore. Or, nous de\'inons la vérité sur les personnages qu'il ne nous montre que de son point de vue ; et, bien plus, nous suivons parfaitement la transformation, qui lui échappe, de sa charité en amour profane. Et ici les touches de M. André Gide sont si déhcates, si légères, qu'on songe à ces portraits d'Ingres dont personne ne sait dire au juste « comment ils sont faits ».

J 'ai essayé de noter au passage les principales d'entre elles et de quelle façon l'auteur nous suggère cet amour qu'éprouve sans le savoir son héros, et qui grandit sous nos yeux. Mais comment résumer sans grossièreté ce qu'il faut le talent de M. Gide pour avoir rendu? Et ces traits, posés d'une main si légère, que j 'isolerai, prendront une importance et une lourdeur qu'ils n'ont certes pas... Essayons pourtant.

C'est, dès le premier moment, l'instinctive mauvaise volonté d'Amélie a accueillir l'enfant étrangère qu'elle soigne pourtant chrétiennement. Puis, lorsque le pa^-

teur est presque découragé par le peu de succès de ses longs efforts pour éveiller l'intelligence de cette aveugle, farouchement blottie comme une bête traquée au coin du foyer, Amélie lui « prodiguait ses soins [...] depuis qu'elle sentait que Gertrude me devenait à charge ». Mais les premières lueurs de l'esprit paraissent et alors il est récompensé, tandis qu'Amélie, qui est femme, qui est intuitive, nous sentons ce qu'elle éprouve d'indicible encore à des phrases comme celle-ci :

Et chaque fois que je m'occupais de Gertrude, elle trouvait à me représenter que je ne sais qui ou quoi attendait cependant après moi, et que je distrayais pour celle-ci un temps que j'eusse dû donner à d'autres. Enfin, je crois qu'une sorte de jalousie maternelle l'animait, car je l'entendis plus d'une fois me dire : « Tu ne t'es jamais autant occupé de tes propres enfants. »

Cette jalousie indéterminée d'Amélie, que nous sentons sans qu'elle soit expressément formulée nuUe part, eUe reflète la naissance et les progrès de l'amour du pasteur comme un miroir obscur.

Mais le pasteur lui-même trahit ses se^itiments inconscients à des riens, à des mots :

Les premiers sourires de Gertrude me consolaient de tout et payaient mes soins au centuple.

Ou bien :

Alors un tel élan de reconnaissance me souleva, qu'il me sembla que j 'offrais à Dieu le baiser que je déposai sur ce beau front.

Ce beau front, pasteur, que vous nous révélez subitement quand vous n'avez pas encore fait la moindre allusion à la forme terrestre de Gertrude !... Et plus loin, lorsqu'elle lui demande à l'improviste avec la

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