LA SYMPHONIE PASTORALE » I
plus inconsciente et la plus naïve coquetterie si elle est jolie, il dit : « Je n'avais point voulu jusqu'à ce jour accorder attention à l'indéniable beauté de Gcrtrude... » Mais c'est trop trahir M. André Gide que de reproduire ainsi en les accentuant quelques nuances presque arbitraiiement choisies dans son tableau où tous les jeux de la lumière les colorent, et où elles se dégradent ou s'accentuent en s'influençant avec ime délicatesse infinie. Joignez que les pensées, les actes, le ton du protagoniste et de ceux qui l'entourent, tout est d'un naturel admirable.
Un jour, le pasteur doit pourtant reconnaître qu'il aime Gertrude, et il refuse assez durement de la donner à son fils, qui la lui demande, sous divers prétextes qu'il s'allègue de bonne foi et où l'ironie de M. André Gide s'amuse. Et Gertrude aussi l'aime ; du moins elle le croit. Mais les médecins pensent qu'elle est guérissable, et on l'opère en effet de la cataracte. Elle revient de la maison de santé et c'est le dénouement : M. Gide l'a traité mi peu trop brièvement, il me semble. Pour le père, Gertrude avait dédaigné l'amour du fils ; à présent elle voit que c'est Jacques qui est ce qu'elle imaginait qu'était son père. Et, désespérée, elle se laisse tomber dans la rivière comme Ophélie, en cueillant des myosotis. Le pasteur la revoit avant qu'elle meure ; elle s'est aperçue de la tristesse d'Amélie, elle a vu le péché (le Christ a dit : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché ») ; et puis elle a vu aussi Jacques, et elle l'aime : u Mais tu peux l'épouser ! dit le pauvre homme. — Non, il s'est converti, il entre dans les ordres » ; et elle a ce cri : « Ah ! je voudrais me confesser à lui ! » car il l'a convertie, elle aussi... Dans toute cette fin, belle encore, le goût le plus sOvère aurait pu souhaiter moins de rapidité, quelque expression plus lyrique de la douleur du père.
que sais-je? et pour ainsi dire quelque musique d'accompagnement.
Tel est ce petit roman, écrit dans une langue pure et nue, transparente, sans ornements et en même temps pleine de vénusté, le chef-d'œuvre de M. Gide, à mon avis, et, je crois bien, un chef-d'œuvre, tout court.
L'ART D'ÊTRE STENDHALIEN
2 octobre 1920 et 5 mars 1921.
Casimir Stryiensky et Adolphe Paupe étant morts, M. Paul Arbek-t demeure le membre le plus savant de la secte stendhalienne (i). Il y a longtemps qu'il prépare une monumentale biographie de son héros. Le début en a paru en deux tomes, et il était naturel que M. Edouard Champion les publiât en appendice à sa belle édition (2). D'autre part, M. L. Royer et R. de La Tour du Villard nous offrent de nouvelles Lettres à Pauline (3). M. Auguste Lesbros, étant devenu par son mariage avec Mlle Julia Bigillion, petite-fille de la plus jeune sœur de Beyle, le petit-neveu de l'auteur de la Chartreuse, nous en avait donné un premier tome, mais composé avec précaution (4). Non, je crois, qu'il eût beaucoup expurgé la correspondance, mais il avait recueilli seulement les lettres les plus brillantes, les plus nourries d'idées, écartant les plus terre-àterre, celles où Stendhal parle surtout de ses affaires,
(i) La Jeunesse de Stendhal, 2 vol. (Champion, éd.). Cf. Soirées du Stendhal-Club, 2* série (Mercure de France). — Journal d'Italie de Stendhal (Calmann Lévy). — L'Histoire de la peinture en Italie et les plagiats de Stendhal (Ihid).
(2) Nous souhaiterions pourtant que M. Champion retardât un peu maintenant ces vohimes de biographie et de commentaire, quel qu'en soit le mérite, si cela devait lui permettre de ne pas nous faire trop attendre la suite des œuvres de Beyle lui-même.
(3) Lettres à Pauline, éd. annotée (La Connaissance).
(4) Lettres intimes (Cahnann Lévy, 1S92).
de ses ambitions. MM. Royer et de La Tour du Villard publient ces lettres jadis négligées par M. Lesbros-Bigillion, et c'est à merveille.
Car le plus délicieux des héros de Stendhal, aussi ardent, aussi fin que ceux du Rouge et de la Chartreuse, celui qu'on cherche à travers tous ses ouvrages, et sur lequel il reste toujours quelque chose à apprendre, c'est Stendhal lui-même. Il est de ces hommes rares dont la vie pique autant que l'œuvre notre goût et notre curiosité. Si nous admirons infiniment les ouvrages d'un Lamartine, d'un Vigny, d'un Hugo, c'est par piété, plutôt que par amour, qae nous cherchons à retracer leur existence. Mais un Racine, mais un Chateaubriand, mais un Musset, et surtout un Stendhal, quel charme ils ont ! M. Paul Arbelet s'est demandé, nous dit-il, si « tout un livre était bien nécessaire pour raconter les vingt premières années » de Henri Beyle. C'est là une question que se posent pudiquement tous les biographes, et à laquelle ils font toujours la même réponse ; mais à propos de Stendhal, qu'elle était donc particulièrement inutile ! On lit dans la Vie de Henri Brulard : « Ce tableau des révolutions d'un cœur ferait un gros volume in-S» avant d'arriver à Milan. » M. Ai'belet a un peu dépassé dans son récit le temps de l'arrivée à Milan, mais, au lieu d'un gros volume, il en a fait deux. Et il a eu bien raison. Dès son adolescence, Beyle est déjà lui-même ; s'il s'est plus tard enrichi d'expérience, jusqu'à son dernier jour il n'a pas moralement changé. Et, pour nous autres stendha liens, saurait-on étudier trop minutieusement notre Henri Beyle?
Nous autres siendhaliens, naturellement... Sans doute, il n'est plus guère de gens dans notre génération qui méconnaissent le Rouge et le Noir, la Chartreuse de Parme ou l'Abbesse de Castro, voire De l'amour, et l'opinion d'un Faguet ou d'un Brunetière, qui n'ap-
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préciaient pas en Stendhal le romancier même, nous devient de jour en jour plus étrangère. Ce n'est pas qu'elle ne s'explique. Arrivés à un certain âge, les critiques comme les autres hommes n'aiment plus guère que ce qu'ils ont derrière eux ; ils préfèrent le passé souvent au présent, toujours au futur. De même que Sainte- Beuve, le plus ouvert des esprits, mais tout attaché aux nuances, aux finesses, aux tendresses, aux délicatesses, et à qui le romantisme semblait le comble de la violence et de la hardiesse, ne put se résoudre à chérir la « littérature brutale » qui commençait de triompher dans les dernières années de sa vie, et qu'il comprenait certes, à qui il s'efforça de rendre justice, mais qu'il ne pouvait que trouver barbare et qu'il lui était impossible d'aimer, formé qu'il était à un art beaucoup plus discret, — de même Brunetière ou Faguet, habitués à juger les œuvres anciennes, ne pouvaient guère rendre justice au plus moderne et au moins artificieux des écrivains. Car il est bien certain que ce n'est point par ses qualités purement techniques, voire « artistiques », que, même dans ses romans, Stendhal nous touche le plus : surtout, ce n'est point par la perfection de la composition, la justesse des proportions, la vertu du style, enfin par le « métier » de l'œuvre elle-même, — mais par une fraîcheur naturelle, une naïveté (au vrai sens du mot) qui lui est propre, un don de tout voir avec des yeux neufs, et de voir ce que les autres n'avaient pas encore remarqué, enfin de créer un imivers nouveau.
La conscience de Stendhal était si génialement lucide que non seulement il se trouvait en avance, par son impudeur avisée, de cinquante ou soixante ans sur son époque (qui justement n'était pas im temps de conscience bi^ n claire et d'analyse ), mais encore s'en rendait compte et sentait sa prodigieuse originalité au
point de prédire le temps où il serait apprécié. Pour bien le goûter, il faut avoir précisément notre point de vue moderne, car il est beaucoup plus de notre temps que des précédents, et singulièrement de celui où il a vécu. C'est depuis une trentaine d'années seulement qu'il est tout à fait mûr.
Stendhal, en effet, n'a jamais eu sur -la littérature les idées classiques ni les idées romantiques : il a eu nos idées modernes. Cette tendance que nous marquons à préférer les « chroniques », les « mémoires », les « souvenirs » des témoins, à une étude d'histoire, et une oeuvre même imparfaite, mais frémissante de « vie », mais « sentie », mais « vécue », à l'ouvrage d'art le plus achevé ; à vouloir qu'un roman, par exemple, ne soit qu'un aveu, et que l'auteur n'essaye d'en tirer nulle leçon ou conclusion d'aucune sorte ; bref, à considérer la littérature avant tout comme un document sur l'homme (on m'entend : non pas comme un jugement, une étude, une vue de l'intelligence sur la vie, mais comme un simple témoignage), — c'est exactement le point de vue de Stendhal, qui n'apprécie en tout que le « vrai », qui confond (comme nous) le « vrai » et le « beau », — bien différent en cela des classiques qui admettaient assurément que toute beauté est vérité, mais non pas que toute vérité soit beauté, — et plus différent encore des romantiques. Il n'est pas étonnant que ce Stendhal tout assoiffé d'émois et pour qui rien n'a de prix en dehors de sentir (en cela encore si semblable à nous), il obtienne à notre époque un succès tel qu'il n'en avait jamais eu et qu'il n'en aura peut-être plus : par le fond de son esprit et, pour ainsi parler, à part son vêtement, il est tout à fait l'un de nous.
C'est pourquoi, si surprenant d'avoir vécu sous l'Empire et la Restauration, nous nous attendrissons de le reconnaître comme un homme de notre tribu et
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nous nous émerveillons de nous retrouver en lui : génial comme il est, c'est un puissant miroir (et flatteur). C'est pourquoi, aussi, il ne suffit pas, pour bien le goûter, de goûter son œuvre en tant qu'œuvre d'art. Certes, il n'est plus stendhalien, mais stendhalomane, celui qui ne sait pas y faire la différence du beau et du « documentaire », du Rouge et de Henri Brulard, par exemple, et qui est incapable de dominer assez ses sentiments pour juger, au besoin, l'auteur des Souvenirs d'égotisme du seul point de vue de l'art et de la beauté. Mais, d'autre part, celui qui ne sait que cela, qui est incapable de considérer Stendhal sur un autre plan que celui de l'esthétique et (je le répète) de voir jusque dans ses plus admirables ouvrages les témoignages passionnants qu'ils sont aussi, il ne l'éprouve pas comme il faut.
J'entends bien : ici, M. de Pierrefeu (i) va nous accuser, nous autres stendhaliens, d'idolâtrie. Il aura tort : c'est amour qu'il faudrait dire. Nous n'avons pas un culte pour Stendhal ; nous en sommes amoureux, tout bonnement. Le critique des Débats s'étonne que M. Arbclet, « d'avoir pris vingt fois son héros en flagrant délit d'inexactitude et parfois en posture assez vilaine, ne trouve là que des raisons de L- goûter da\'antage ». C'est ainsi. Nous n'en voulons à Stendhal de rien. Il pourrait avoir tout fait : ce serait sans méchanceté, comme La Fontaine. Il est charmant. Il est irrésistible. Ce n'est que dans Corneille qu'on voit les amoureux changer instantanément l'objet de leurs feux s'ils en découvrent quelque autre qui soit plus parfait. Nous aimons Stendhal tel qu'il est, et parce
(i) Jêurnal des Débats, 11 mai 1920.
qu'il est ainsi. Les erreurs de goût (qui sont assez énormes), voire les ridicules de rhomme ne nous échappent pas plus que les fautes de l'auteur : cela n'empêche que nous soyons épris de l'un et de l'autre. Et nous reconnaissons volontiers ces ridicules et ces fautes, car nous aimons Stendhal avec liberté et critique, comme il aimait lui-même. A l'occasion, avouons-le, nous prenons même pour parler de lui un petit ton ironique et « mériméen » qui cache la plus profonde tendresse... Voilà comment on est stendhalien.
Et l'on veut surtout ne pas être confondu avec ces idolâtres dont parle M. de Pierrefeu. Cette autre manière d'être stendhalien qui consiste à nier les faiblesses de Henri Beyle ; à reprocher à ses critiques et à ses biographes de nous les montrer et, surtout, de sourire en nous les montrant ; à vouloir lui ôter ses imperfections plus piquantes que des qualités ; à ne pas goûter cet équilibre délicieux entre le bien et le mal qu'il réalisait, cette réussite, cette glace dans une omelette qu'il était ; — l'idolâtrie enfin, le fétichisme, — c'est tout ce qu'il y a de moins stendhalien au monde ; c'est la manière que Beyle lui-même, qui ne concevait pas seulement le respect, a le moins eue durant toute sa vie et qu'il aurait le moins si, revivant de nos jours, il avait à juger et apprécier M. de Stendhal. Il n'est rien de plus odieux, de plus sot, de plus choquant pour le goût et la raison, que ce besoin de révérer comme une divinité, d'adorer, d'idolâtrer ce qu'on aime. C'est un état d'âme de nègre. On ne saurait être vraiment stendhalien si l'on manque de nuances et de critique. Une intelligence et une sensibilité bien différenciées, non pas confondues le moins du monde, c'est ce qui marque d'abord la qualité d'un esprit. Et donc ne mêlons pas l'amour profane avec
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'amour sacré, et l'affectioa avec la piété. On trouve ingt fois Stendhal en flagi'ant délit d'inexactitude d'ailleurs involontaire) et en posture comique : on ne 'en aime pas moins pour cela — parbleu ! puisqu'on 'aime ! — mais surtout on n'en fait pas une idole ni m fétiche. Être stendhahen, encore une fois, c'est ;hérir Stendhal à la passion, ce n'est pas l'adorer :omme un Zoulou.
Mais ici le critique d' s Débats nous reprend sévèement. « Vous sentez, dit-il, que l'admiration pour Stendhal répond à un goût exaspéré de la nou- /eauté. Un temps qui ne croit plus à aucune règle du 3ien ou du beau accepte d'enthousiasme tout ce qui 'émeut et le surprend. Il ne fait aucun départ entre 'émotion noble et celle qui est trouble. L'idolâtrie [mettons : l'amotir) pour Stendhal coïncide avec la religion du vivant. Du jour où l'on a admis que l'art 3st l'expression de la vie, un penchant spécial nous a poussés à rechercher les manifestations les plus originales de l'existence. Ce qui a paru le plus digne d'être distingué dans chaque homme, c'est son idiosyncrasie. Or, pour bien apprécier le caractère unique des individus, il ne faut s'embarrasser d'aucune éthique. On en vient vite à admirer les monstres, c'est-à-dire les exemplaires anormaux de l'humanité, par dégoût des êtres trop semblables aux autres... » Eh là, doucement, je vous prie ! Dites-nous d'abord si vous parlez de Stendhal en tant que romancier ou de Stendhal en tant qu'homme. Pour ce qui est de la « religion du vivant », je ne l'ai guère, pour ma part, du moins sur le plan de l'art (si j'ose ainsi parler) ; et j'ai assez souvent protesté contre cette idolâtrie de « la vie » que manifeste notre art contemporain — comme si le vrai et le beau c'était absolument la même chose, comme si tout ce qui est vrai était beau ! — pour n'en être pas
accusé à mon tour, moi qui suis pourtant «stendhalien». Mais c'est qu'ici il ne s'agit pas de l'artiste : il s'agit de l'homme, tel qu'il se révèle à nous, non seulement par ses œuvres d'art considérées comme des documents, mais par ses journaux, ses lettres, ses notes innombrables : et comment goûter un être humain sinon en ce qu'il a de singulier et d'individuel — en son « idiosyncrasie », si vous y tenez?
Or, on croirait, à vous entendre, qu'aimer Stendhal, c'est aimer un monstre. Pauvre Stendhal ! quelle imprudence de s'être confié si sincèrement à son papier et d'avoir ainsi livré tant d'armes contre lui-même ! Un abandon comme le sien est presque sans exemple dans la littérature. Un Jean- Jacques Rousseau ou un Restif de La Bretonne ont écrit pour le public, et si même ils ont rapporté les faits les moins honorables de leur vie, c'est en les entourant, quand il y avait lieu, d'une plaidoirie plus ou moins dissimulée. D'ailleurs, ce n'est pas tout que de vouloir confesser ses moindres sentiments : il faut le pouvoir, il faut avoir la vue as^ez bonne pour apercevoir en soi-même la vérité ; la possibilité d'être vrai n'est pas donnée à tout le monde. Et alors, parce que Stendhal avait une étonnante lucidité psychologique et parce qu'il a dit tout ce que cette faculté merveilleuse lui révélait de lui-même, — absolument tout, y compris des sentiments qu'un autre, les eût-il eus, n'aurait avoués ni à soi ni aux autres, — alors on le traite de monstre, bien qu'en somme, son cas étant unique, on manque d'éléments de comparaison.
On lui reproche d'avoir eu pour son père, dont l'esprit étroit, tatillon, austère, l'a douloureusement comprimé et tyrannisé, et pour son aigre tante Séraphie qu'il trouvait à la place d'une mère qu'il avait adorée, les s^itiments de Poil de Carotte pour Mme Lepic,
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lesquels ne choquent pourtant personne au théâtre, que je sache. On hii reproche — mais pour cela on a bien raison : quelle horrible faute de goût que cette vantardise, et où l'on retrouve cette sorte de commis voyageur que Musset et George Sand, allant en Italie, rencontrèrent sur le bateau ; certes, Stendhal était lesté, par bien des côtés, un peu « province » : cela se sent à mille nuances, et dans ses romans mêmes à son admiration pour les jeunes « dandys » et pour le grand monde dont il est vraiment trop épaté, si j'ose m'exprimer ainsi, — on lui reproche, dis-je, je ne sais quelle ridicule et odieuse fanfaronnade sur ce qu'il éprouvait pour sa mère. On lui reproche d'avoir pris, en arrivant à Paris, l'attitude d'un jeune romantique incompris ; à seize ans, c'était pourtant bien naturel, et qu'il l'ait eue en l'an VIII, cette attitude, c'est d'un précurseur. Et même on lui reproche d'avoir considéré comme le dernier des raseurs Pierre Dam, qui fut pourtant un administrateur de première force. Mais quoi ! beaucoup d'hommes n'ont aucim mérite en dehors de leur métier ou spécialité, et nous voyons tous les jours, autour de nous, des législateurs éminents cruellement démunis de toute espèce d'agrément. D'ailleurs, si Beyle fut injuste pour Daru, Daru fut non moins injuste pour Beyle, puisqu'il ne soupçonna même pas que son commis avait quelque valeur ; et cependant, pour un Henri Beyle, il y a des Pierre Daru à la douzaine... Et puis, il ne serait pas très malaisé de trouver dans Henri Brulard de quoi faire ainsi, en quelques traits, une biographie de Stendhal où il parût assez vertueux. Enfin, ne vaut-il pas mieux le juger directement d'après son journal que d'après la biographie de M. Paul Arbelet?
Car Stendhal veut, certes, être aimé « d'un amour libre, amusé, ironique ou attendri, suivant les heures », et surtout « dépourvu de respect et de gravité » (i). Mais celui qu'éprouve son biographe est si terriblement armé de critique, qu'on parlerait de malveillance, pour un peu plus. Je ne songe pas seulement aux épithètes peu flatteuses dont M. Arbelet gratifie son héros : sournois, rusé, violent, dissimulé, plein de haine, et morbide, et dépravé, que sais-je? Mais son livre est presque dénigrant... Ah ! je sais, j'ai dit que les fétichistes ne seront jamais du happy fewl Mais vraiment, si le stendhalisme veut de la liberté d'appréciation, tout de même la malveillance y est de trop. M. Arbelet pousse le stendhalisme jusqu'au sadisme.
Son principal plaisir est de prendre Beyle en flagrant délit de « mensonge ». Puisque celui-ci a écrit son journal d'enfance de mémoire à cinquante ans passés, il est bien naturel qu'il se soit parfois trompé. Mais les trois quarts du temps, rien ne nous prouve que Stendhal ait tort et Arbelet raison. Ainsi, comme on lit dans Henri Brulard que la tante Gagnon avait dit à l'enfant que leur famille était originaire de l'Italie : « Beyle rapporte-t-il exactement les propos de Mlle Elisabeth Gagnon? » se demande aussitôt M. Aibelet ; et d'énoncer une quantité de motifs conscients ou inconscients que Beyle aurait pu avoir de ne le pas faire ; tout cela pour déclarer ensuite que « quelques faits nouveaux sont venus, d'une manière bien inattendue, montrer que cette fois au moins il
(i) Préface de la 2"^ série des Soirées du Stendhal-Club qui semble bien être de la main de M. Paul Arbelet.
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avait dit la vérité ». Alors, à quoi bon tout cela? Et cette fois au moins!...
Ou bien : « Seule parmi les Gagnon, cette vieille demoiselle avait gardé une flamme d'héroïsme et de passion. Du moins, c'est ainsi que Stendhal la voit quarante ans plus tard. Il nous faut bien l'en croire », ajoute M. Arbelet avec une nuance de regret. Mais si vous n'en croyez pas volontiers là-dessus Stendhal, qui est assez bon connaisseur, qui donc en croirezvous?
Et encore, Stendhal ayant écrit qu'Elisabeth Gagnon avait « une belle figure italienne », écoutez aussitôt son biographe : « Il suffit peut-être de croire qu'elle avait un de ces beaux types provençaux... »
En somme, on voit bien quelle idée derrière la tête il a, M. Arbelet. D'abord il est très livresque. Il croit qu'armé de quelques documents, il peut démêler toutes les hérédités familiales de Beyle selon les meilleures règles de la psychologie à la Taine, et il rectifie froidement les portraits moraux que Stendhal nous a faits de ses parents, aussi bien que de l'abbé Raillanne et des gens qu'il avait connus à Grenoble. Et puis M. Arbelet ne veut, sous aucun prétexte, qu'on le soupçonne d'être assez vulgaire pour blâmer la « morbidité », la (( dépravation» de Stendhal. Ah ! qu'il tient à cette <( dépravation » de Beyle dont il parle sans cesse! Il aime un peu son héros .comme Mme de Montespan allait à la messe noire. C'est là prendre bien au tragique une douce amoralité et un machiavélisme toujours corrigé, dans la pratique, par une extrême naïveté, dont Beyle était doué comme tous les grands Imaginatifs et en raison de laquelle on ne saurait guère lui en vouloir, non plus qu'à un enfant ou qu'à Jean de La Fontaine : car naïveté, c'est naturel, et telle est la grâce du naturel. Encore ime
fois, qu'il est livresque, ce M. Paul Arbelet ! Il tient fermement que si Stendhal n'avait pas eu « la forte éducation de la haine », s'il n'eût pas perdu sa mère tout petit, il n'aurait pas été lui-même. Écoutez un peu ceci :
Je ne suis pas bien sûr qu'il eût jamais rien écrit, et qu'aurait été d'ailleurs la littérature d'Henri Beyle, s'il n'avait connu ni Paris, ni l'Europe, ni les aventures disparates et pittoresques qu'il laissa un peu partout? Elle lui aurait valu peutêtre d'entrer à l'Académie delphinale...
Allons, monsieur Arbelet, vous voulez rire?
Au fond, l'on regrette un peu que M. Paul Arbelet ne se soit proposé d'écrire, comme il dit, « qu'un essai de psychologie ». Sa psychologie est très fragmentée. Influencé par Henri Brulard, qu'il suit et commente, il ne compose pas du tout et vide ses notes en vrac, si bien que la plupart de ses chapitres sont de véritables fouillis. Voyez celui qu'il a consacré à Pierre Daru. C'était un problème amusant que celui des rapports de Beyle avec son cousin. Il aurait été naturel d'en donner d'abord l'énoncé, c'est-à-dire, puisque nous connaissons Stendhal, de nous exposer ce qu'était Pierre Daru physiquement, moralement, socialement, de nous en faire un solide portrait ; puis de tenter de nous expliquer les difficultés des deux natures. Pas du tout ! Les faits sont mélangés aux remarques, rapportés sans aucun ordre chronologique ou autre, répétés plusieurs fois sans utilité, et d'ailleurs les plus intéressants sont en notes, on ne sait pas pourquoi. Un des éléments essentiels de la question, c'est que Daru était lettré et écrivain. Nous l'apprenons dès le début ; puis on passe à autre chose ; puis c'est l'énumération de ses ouvrages, et, comme eUe paraît finie, arrive un : « Aussi bien Daru... », et elle reprend. Au
l'art d'être stendhalien 137
total, on en sent davantage par une lumineuse petite phrase de Sainte-Beuve, citée en note, que par tout cela (i).
Sans doute, M. Arbelet aurait-il gagné à se montrer moins psychologue et plus historien. Si son héros était mort il y a vingt ans, vers 1900, il n'en parlerait pas autrement qu'il a fait. Que ne s'est-il efforcé de déterminer l'atmosphère historique, l'ambiance où Beyle a vécu, de noter comment il a pu être influencé par certains préjugés moraux propres à son époque? La famille Beyle-Gagnon, par exemple, M. Arbelet en disserte exactement comme si elle nous était contemporaine : comment ne la compare-t-il pas à d'autres milieux bourgeois et provinciaux du même temps, s'il en veut sentir la qualité? Comment juge-t-il si exclusivement de notre point de vue moderne l'éducation qu'on a donnée au petit Beyle? Ce n'est guère que depuis une centaine d'années que nous est venu ce goût de gâter les enfants, cet amour méticuleusement passionné dont nous les entourons. Et pourquoi, accompagnant Stendhal à Paris, ne nous dit-il pas un m.ot sur la façon dont on voyageait alors? Pourquoi ne nous fait-il pas un tableau plus complet, plus vivant, plus extérieur à Beyle, de Paris en l'an VIII, de Milan en 1796, de ce qu'était la vie militaire au temps où Stendhal était sous-lieutenant ? etc. Il faut être un bien grand maître pour discuter avec l'auteur du Rouge et lui dire : « Vous vous trompez ici sur le caractère de l'abbé Raillanne. » Si M, Arbelet se fût proposé de tracer surtout les décors où le jeune
(i) « S'il fallait définir l'académicien modèle dans le meilleur sens du mot, l'homme qai aime à •".ultivf;r les lettres en commun, avec une émulnt.'on profit;, c-le, avec consei' et critique mutuelle, sans susceptibilité, sans envie ; dans un sens d'ome.nent et de perfectionnement social, il suffirait de nommer M. Daru » {Lundis, IX, 414).
Beyle promena ses stntinients, sou livre n'y eût rien perdu.
Beyle avait deux sœurs, l'une, Pauline, plus jeune que lui de trois ans, l'autre, Zénaïde-Caroline (on lui donnait ces deux noms), de six. Celle-ci ne lui plaisait guère : eUe s'entendait trop bien de cœur et d'esprit avec ces bourgeois provinciaux, étroits et mesquins, qui avaient opprimé son enfance, — « ces grandes âmes, comme il les appelle ironiquement, pour qui le bonheur est de l'argent, et le malheur des coups de bâton qui font mal ». Mais Pauline, comment ne l'aurait-il pas aimée, quand eUe lui ressemblait si fort (i)? Il nous est demeuré quelques lettres d'elle (2) : il aurait pu les écrire (un jour où il n'aurait pas eu autant de talent qu'à l'ordinaire). Il semble qu'aucune femme ne l'ait jamais aussi bien compris, senti, et ne se soit modelée sur lui comme Pauline. « Pauline croit en son frère comme en Dieu le père, écrit un anonyme en 1803 ; quand on la contrarie, elle répond seulement : « C'est l'opinion d'Henri. » Aussi lui trouvait-il « du génie » : c'est bien naturel.
J'ai repassé dans ma mémoire tout le temps que nous avons passé ensemble, lui écrivait-il en 180S. Comment je ne t'aimais pas dans notre enfance ; comment je te battis une fois, à Claix, dans la cuisine. Je me réfugiai dans le petit cabinet de livres ; mon père revint un instant après, furieux, et me dit : « Vilain enfant ! je te mangerais ! » Ensuite, tous les maux que
(i) Physiquement même. Un bon portrait d'elle est reproduit dans Pierre Brun, Henry Beyle-Siendhal, puis en tête des Lettres à Pauline.
(2) Publiées par Paul Arbelet dans les Soirées du Stendhal- Club, 2® série, et réimprimées en appendice au t. I de la Correspondance de Stendhal, éd. Paupe. Voir « Stendhal et l'éducation des filles », par Jean Balde, dans la Revue hebdomadaire, 15 janvier 1921.
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nous fit souffrir cette pauvre tatan Séi-aphic ; nos promenades dans ces chemins environnés d'eau croupie, vers Saint- Joseph.., {Corresp., t. I, p. 319.)
A cause de cette taloche à Pauline, M. Paul Arbelet appelle Stendhal « frère brutal » (i) ; c'est beaucoup dire : où irions-nous si l'on devait qualifier ainsi tous les enfants qui ont, une fois, voire deux, giflé leur petite sœur ! En tout cas, il fallait que cette « brutalité » ne lui fût pas bien habituelle, puisque Beyle était demeuré à ce point frappé (si l'on peut dire) des coups qu'il avait donnés, qu'il en reparle dans son journal quarante ans plus tard (2). Puis, de ces mots : « je ne t'aimais pas », M. Arbelet conclut que c'est seulement à Paris, et quand il fut séparé de Pauline, que Stendhal découvrit à sa sœur une âme délicieuse. Il est pourtant bien clair que, s'il ne l'aimait pas, c'était au temps de leur petite enfance : est-ce que les bébés s'aiment? Un peu plus tard, ils souffrirent ensemble de la tante Séraphie ; rien ne rapproche davantage de jeunes âmes. Et Beyle dit, dans Henri Brulard encore : « Ma sœur Pauline (...) était mon amie... » Mettons que ce frère et sa sœur cadette se chérissaient tendrement, ou bien l'on comprendrait mal qu'à peine séparé de Pauline, Beyle vAt senti soudain un intérêt si vif pour elle. Il n'était pas sujet, dans ses sentiments familiaux, à de tels revirements.
En 1800, elle a quatorze ans ; lui-même en a dixsept : avec im zèle qui jamais ne se démentira, il entreprend de la former. Qu'elle n'aille point passer « des heures à tricoter ». Mais qu'elle lise, et non pas des ouvrages frivoles : La Harpe, Plut arque, le Traité d'éducation des filles de Mrs Edgeworth ; puis de l'his-
(i) La Jeunesse de Stendhal, t. I, p. i^ (2) Vie de Henri Brulard, t. I, p. 141.
toire : le Siècle de Louis XIV et Charles XII, Montesquieu, Mlle de Lusse, l'abbé Vertot, etc. ; et « la vraie philosophie (...), source inépuisable de jouissances suprêmes » : Condillac, Tracy, que sais-je? Qa'elle ne néglige pas les mathématiques : pour six ou neuf francs de leçons par mois, elle apprendra à « raisonner mieux que bien des hommes ». Ce n'est pas cher ; et que Stendhal était du dix-huitième siècle, pour vouloir ainsi qu'une femme « raisonnât »! ïl souhaite encore que Pauline apprenne Corneille et Racine par cœur, et le piano, la danse, l'anglais, l'italien. Et Shakespeare ! (« prononce chéquspire »). Attention à ne pas avoir l'accent grenoblois. « Com.pare la fable Maître Corbeau, etc., à celle des Animaiix malades de la peste, et dis-moi dans une de tes lettres celle que tu préfères. »
Puis, quand elle a dix-sept ou dix-huit ans :
Actuellement que tu es raisonnable, je t'invite à examiner successivement tout ce qu'on t'a enseigné jusqu'ici, et à ne rien croire (la religion seule exceptée) que ce qui te semblera croyable.
(Ah ! qu'il est jeune !)
Surtout, il lui prêche l'horreur de son existence provinciale, il fait scintiller le brillant de la sienne, ses succès, sa liaison avec Mélanie Guilbert ; il lui vante le culte du sentiment. Le romantisme commençait de régner : Pauline s'ennuyait et s'exerçait à s'ennuyer : « Tout est sec autour de moi ! » Elle songeait vaguement au suicide (c'était la mode). Stendhal ne s'inquiétait pas beaucoup : cette mélancolie lui semblait marquer « une femme extraordinaire », « une âme grande ». Mais il ne voulait pas qu'elle fît des bêtises : il lui prêchait le culte de sa réputation et le mariage comme le seul moyen de s'affranchir de cette
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vie plate et médiocre qu'elle avait auprès du « bâtard » (leur père) et de son milieu bourgeois. Les éditeurs des Lettres à Pauline nous font connaître à ce sujet une lettre impayable du 29 août 1804 ; Stendhal stnt qu'il a un peu trop monté la tête de la jeune fille, et il s'efforce de calmer celle-ci en lui prouvant que la vie d'un homme et celle d'une femme, cela n'a que peu de ressemblance.
Comme homme, j'ai le cœur trois ou quatre fois moins sensible parce que j'ai trois ou quatre fois plus de raison et d'expérience du monde, ce que vous autres femmes appelez dureté de cœur.
Comme homme, j'ai la ressource d'avoir des maîtresses. Plus j'en ai et plus le scandale est grand, plus j'acquiers de réputation et de brillant dans le monde. Je suis parti de Grenoble à dix-sept ans; j'en ai vingt et un; j'ai eu dans cet intervalle tout ce qu'on peut avoir de fenames...
Ah ! il exagère ! M. Paul Arbelet n'a pas manqué de nous dire que le jeune M. Beyle n'avait pas de bien grands succès auprès des dames, et il est vrai qu'il ne devait pas être fort séduisant, — petit, gros et joufflu comme il était. Son naïf machiavélisme auprès de Mélanie Louason n'est pas non plus d'un amant très entraîné : ce n'est pas en traçant des plans d'attaque sur le papier que don Juan emporte les places. Mais il fallait calmer Pauline : « Songe que dans le monde tu ne trouveras pas vingt âmes qui comprennent la tienne ; que moi qui ai fait \'ingt fois plus d'expériences que tu n'en pourrais jamais faire, je n'en ai pas trouvé quatre. » Rien ne prouve que ces discours fussent les plus appropriés au dessein qu'il se proposait. D'ailleurs il écrivait encore, en 1805, annonçant son arrivée à Grenoble : « Je m'en vais peut-être vous ennuyer par ma sombre tristesse ; je sais bien que le sérieux des passions ardentes n'est pas aimable »,
et il dessinait ainsi dans l'esprit de sa sœur un jeune héros romantique, un de ces Saint-Preux qu'il lui prêchait de ne pas chercher dans la vie : de sorte qu'au total son enseignement était fort propre à la dégoûter de ce mariage de raison qu'il ne cessait de lin recommander. Aussi ne fut-ce qu'en 1808, après deux ans d'hésitation, qu'elle se décida à accueillir le brave Périer-Lagrange. Stendhal en fut bien content. Jusqu'au bout, son affection pour sa sœur ne se démentit pas (i). Sans cesse il la dirigea, d'une façon moins pédagogique, certes, qu'au temps de son extrême jeunesse (ce n'est qu'à dix-sept ans qu'on a de ces pédanteries héroïques), mais toujours attentivement : sans cesse il lui écrivit, la goûta et l'admira. En revanche, il l'employa de son mieux à sa propre fortune et à sa carrière : il faut voir dans la correspondance publiée par MM. Royer et de La Tour du Villard avec quelle ardeur, quelle insistance, il recommande à Mme Périer-Lagrange les démarches qu'il juge qu'elle peut faire. Jamais ambitieux ne déploya plus de chaleur, d'énergie et de raisonnements à poursuivre son avancement : c'est là que Stendhal a vraiment quelque chose de Julien Sorel, et c'est le principal intérêt des Lettres à Pauline que de nous le faire mieux sentir qu'on ne pouvait encore.
En somme, son goût pour Pauline repose sur leur ressemblance : « Je vois que nous sommes faits l'un pour l'autre : nous avons le même esprit », lui écrivait-il un jour, et il le lui répète souvent. Elle était (ou il le croyait) un autre lui-même ; de là cette sympathie pro-
(i) « Jusqu'au bout », c'est peut-être trop dire. Il semble qu'aune certaine époque les relations de Beyle et de Pauline se soient beaucoup refroidies. Un aimable correspondant, M. René-Louis Doyen, me fait remarquer que Romain Colomb, l'exécuteur testamentaire de Stendhal, prévint Pauline de la mort de son frère le lendemain seulement du jour que Beyle trépassa ; et cela donne à penser.
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fonde qu'il avait pour elle. Sa confiance en sa sœur était absolue ; elle était sa confidente. Et par là, il tirait d'elle une volupté extrême.
En efïet, pour un homme qui joue au machiavélisme avec tant de passion et de naïveté, imaginez les délices de se confier. Beyle n'est pas de ces êtres « secs » qui voient une récompense suffisante à leurs efforts ennuyeux dans les résultats matériels qu'ils en obtiennent. Son machiavélisme, son arrivisme (si romanesque) ne pouvait lui procurer que le seul bonheur de le raconter. Soyons sûi^s que Beyle, quand il se Hvrait à tant d'habile stratégie, — trop habile, car on sent assez que tous ses plans étaient trop rationnellement calculés pour réussir (sinon à le rendre charmant), — il devait songer au plaisir qu'il aurait à narrer ensuite ses combinaisons et ses actions. A qui? A son papier, à son journal et à Pauline. Il lui écrit quelque part, comme Julien Sorel aurait pu faire :
Comment ai-je remporté cette victoire? En faisant la conquête de M. Z... Comment cela? En faisant que partout on lui ait dit du bien de moi, et lui faisant honneur dans tous les sens de ce mot. J'ai eu pendant quatre ans une conduite suivie, je n'ai fait de dépenses que pour cela. Je n'ai pas agi un quart d'heure, depuis un certain lundi, oîi, le matin, dans sa chambre, il me refusa net de me faire ce que je suis [...], sans songer au but que je voulais atteindre. (Etc., 7 août 1810.)
Certes, si Beyle avait vécu dans le même monde que Pauline, ils auraient goûté tous deux la volupté de voir et de sentir ensemble et finement, — toutes les voluptés que procurent à un homme et à une femme l'accord secret de leurs observations et de leurs remarques, leur complicité muette, un coup d'œil échangé devant les ridicules, ou moins encore... Elle est la femme d'élection de notre Stendhal, cette Pau-
line. C'est elle qu'il avait choisie. J'aime beaucoup Pauline.
Employant une de ces formules qu'il a parfois et qui vous laissent pantois, M. Arbelet déclare que Stendhal « n'a pas beaucoup d'idées », à quoi il ajoute que ses idées « ne valent ni par l'invention, ni par la complexité, la richesse ou l'étendue ». C'est énorme. Mais on devine que M. Arbelet veut parler des idées métaphysiques, très générales, dites « philosophiques », auxquelles Beyle songeait lui-même lorsqu'il écrivait : « Par instinct, ma vie morale s'est passée à considérer attentivement cinq ou six idées principales et à tâcher de voir la vérité sur elles. » Stendhal n'avait pas la tête « philosophique » puisqu'il a vécu toute sa vie, sans y rien ajouter ni retrancher, sur le fonds qu'il s'était formé en étudiant Helvétius, Duclos, Condillac, Cabanis et surtout ce Destutt de Tracy, dont, avec une naïveté et une ardeur délicieuses, il expliquait par lettres la logique à Pauline. Beaucoup plus que d'« esprit géométrique », il était doué d' « esprit de finesse », qui, d'ailleurs, n'est que l'esprit géométrique, mais en liaison étroite (comme on dit depuis la guerre) avec la sensibilité. Ou, si vous voulez, il était admirablement doué d' « intuition » qui, je le crois bien, est exactement la même chose. Bref, par son fonds intellectuel, Stendhal est resté, jusqu'à son dernier jour, un homme du dix-huitième siècle, entièrement.
Mais, avec cela, il avait la sensibilité la plus vive, et le goût exclusif de sentir, l'admiration, le culte, la religion de l'amour d'un romantique pur. De ce mélange de l'esprit du dix-huitième siècle avec celui du dix-neuvième est née sa charmante originalité. Cet ardent Stendhal qui ne vit que pour s'émouvoir ne
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traduit jamais ses émois par du lyrisme et par des cris, car il est aussi le plus critique des hommes : il les examine, les délimite, les analyse et les exprime en idées... Ah! l'exquis cocktail de classicisme et de romantisme que ce ravissant homme ! Comment peut-on ne pas être stendhahen?
25 octobre 1920.
Paul Rodrigues entra chez Éleuthère ; il tenait un livre à la main.
— Je viens, dit-il, de lire votre Dialogue (i), et j'ai hâte de vous en faire mon compliment. M. Marcel Proust considère que le plus bel effet de l'Education sentimentale, c'est le blanc que l'on peut y admirer, entre le cinquième et le sixième chapitre de la troisième partie. Les vôtres ne sont pas tant des efforts vers le style que le résultat de votre honnêteté : vous exécrez le remplissage ; pourtant vous savez aussi vous servir avec art de ces mesures pour rien. O ennemi de la musique, le plus musicien des hommes, vous ne concevez pas d'autre manière de perfectionner esthétiquement votre style que de le cadencer, car vous n'êtes rien moins que visuel ; vous ne tâchez pas à vous diaper d'images et de métaphores, et il ne se trouve rien dans vos ouvrages pour plaire aux yeux de l'imagination ; mais tout en enchante l'oreiUe ; et savezvous que vos pages préférées, les plus travaillées sars doute, sont en vers blancs (2)? Vous justifiez ainsi
(i) Dialogue iVÉleuthère, par Julien Benda (Émile-Paul, édit.).
(2) Par exemple la fin de la dernière lettre à Mme Camignani. Naturellement, pour le sentir, il faut prononcer non pas de cette façon artificielle dont nous lisons les vers, même mentalement, mais comme nous faisons toujours en lisant la prose et en parlant, c'est-à-
cette remarque : que les gens d'esprit géométrique, s 'Os ne sont jamais « visuels », sont souvent « auditifs » (ce qui est bien naturel : quel mathématicien ne sent d'abord, pour ainsi dire, et avant même de l'y reconnaître, dans l'harmonie des sons, la loi des nombres?). Mais surtout vous êtes bon écrivain à cause de votre clarté, de votre précision, et parce que vous êtes de ceux qui scrutent attentivement leurs mots avant de s'en servir : quelquefois, il semblerait que vous les renouvelez, tant vous savez les employer dans leur sens le plus plein. Par exemple : « Cet écrivain juif dont parle Renan, qui, établi en face des merveilles de l'Archipel, ne regarda rien de ce qu'il avait devant lui et ne s'occupa que d'organiser sa colère. » Organiser sa colère, peut-on mieux dire?
Éleuthère crut devoir interrompre Paul Rodrigues avec une ironie modeste.
— Je vois, dit-il, que vous êtes moa ami : Joubert n'a-t-il pas dit que les hommes ne sont justes qu'envers ce qu'ils aiment? Toutefois passons aux critiques.
— Ce n'en sont pas, répondit Rodrigues ; ce sont plutôt des plaintes. Car enfin l'on voit dans votre livre qu'Élcuthèrc n'a qu'à paraître, lui, inconnu, dans un dîner de gens illustres pour prendre le dé de la conversation et mener toute la discussion (c'est
dire en élidant presque toutes les muettes. « Et dans quelques heur[e]s tu s[e]ras là. — Debout devant cett[e] table, à cett[e] place où j'écris, — tu parcourras ces lign[e]s, les yeux un peu fermés, — les coins d[e] ta bouche un peu rentrés, — en cet amour mêlé d[e] jug[e]ment — en cette jouissanc[e] des choses subtile et tempérée — qui éclair[e] tout ton être. — Et moi, assis près d[e] toi et la main à ta taille, — je te regarderai, heureux comm[c] d'un climat, — baigné d'ordre et d'accord, trouvant tout nécessaire, — ta forme, ton mouv[e]ment, ton accent, ton sourire — et le p[eltit fil d'argent qui court sur ta temp[e] gauche. — O mon amie, — il est ur![cj chose parfaite au monde, — c'est comm[e] je t'aime. »
un dîner où l'on discute), dogmatisant, clouant Leleude, grand écrivain et des plus spirituels, par un seul mot cruel, et Raoul Léon, polémiste impétueux, par un effet unique, mais sans réplique. Quel saisissant causeur, cet Éleuthère ! Des jeunes gens le prennent pour directeur de conscience. Les femmes, qui lui font fête, écoutent ses discours sur l'amour au lieu d'en tenir elles-mêmes. Bien mieux, elles l'aiment en grand nombre, et il est « habitué, — comme il s'exprime, — aux femmes dites précieuses ». A peine a-t-elle remarqué son indifférence, la présidente Galtier- Vilaine décide de devenir sa maîtrtsse. Cependant, je ne suis, moi, qu'un petit philosophe juif.
Or, à quoi reconnaît-on ma race, d'après vous, je vous prie? Non du tout à mon nez courbe, à ma bouche grande et charnue, ni même à la largeur de mon bassin et à mes yeux si beaux qu'on n'en rêve de pareils qu'après une lecture du Cantique des cantiques, mais à divers traits de mon esprit. Je conteste que ceux que vous citez soient pour la plupart des traits de race.
Il est vrai que j'ose critiquer les femmes, qui sont nos modernes idoles, sans faire paraître le moindre respect de leur grâce et de leur faiblesse (et sans la moindre prudence). Certes. Et il est vrai que saint Paul, de même, devant les merveilles de l'Archipel, ne s'occupait que d'organiser sa colère. Mais cela ne marque pas que nous sommes juifs, cela marque que nous sommes des philosophes pour qui le monde sensible n'existe guère. M. Maurice Barrés rapporte qu'il avait eu le dessein d'écrire sur M. Taine un opuscule dans le goût de Huit jours chez M. Renan. « Promenant en Italie M. Taine, dit-il, je l'embarquais un matin sur le vapeur qui, de Côme, fait le tour du lac. Sitôt à bord, il développait ses nombreux livres, sa carte, ses
papiers, et terminait sa description de Venise. C'est sur le soir seulement qu'il commençait l'étude des dossiers que l'archiviste de Côme lui avait obligeamment préparés et remis sur le port. Enfin, au soleil tombant, et comme le bateau rentrait dans Côme, M, Taine quittait sa cabine, montait sur le pont, et, se promenant de long en large, tête baissée, composait la première phrase de son chapitre : «Toute la journée, « sans fatigue, sans pensée, j'ai nagé dans une coupe i; de lumière... » Tel saint Paul à Chypre et à Pathmos, tel Rodrigues devant les dames. Ce sont là façons de penseurs de toutes races.
Et il n'est pas vrai que j'aie « horreur de l'impimité » ; les Juifs n'ont pas « horreur de l'impunité » ; ils n'ont horreur que de certaines. Peu de races ont admis autant de tabous que la nôtre ; seulement, comme de juste, ce ne sont pas les mêmes que ceux des autres. Divers sentiments sociaux qu'un Français pur considère d'instinct comme sacrés, le patriotisme, par exemple (vous-même discutez très librement, Eleuthère, ce sentiment propre aux Occidentaux), ou le courage militaire (que Julien Benda a tenu à justifier intellectuellement), ou même le culte des femmes, ne le sont pas au même point pour nous. Encore un coup, c'est bien naturel, c'est même nécessaire : puisque L'S Juifs ne se distinguent plus en France par aucune nuance singulière de mœurs ou de langage, mais uniquement par des couleurs sentimentales, si désormais ils sentaient absolument comme des Français, c'est qu'ils cesseraient tout à fait d'être des Juifs ; et tel est d'ailleurs le cas de quelques-uns d'entre eux.
J'accorde en revanche que vous tombez juste, lorsque vous notez « cette manie sémitique d'abolir la joie de vaincre ». Encore faudrait-il ajouter : de vaincre physiquement, par la force et la bravoure. Le cou-
rage militaire surtout, ce n'est pas que nous en soyons peut-être démunis, mais il n'est pas de qualité que nous méprisions davantage, tant nous sommes naturellement intellectuels : c'est au point que nous ne l'excusons que lorsqu'il paraît être le fruit de la volonté ; et nous sommes si loin de considérer la bravoure comme im don divin (telle la beauté), que nous nous vantons couramment d'être peureux afin de n'être pas soupço];més de bravoure naturelle au cas même où il nous arriverait de nous conduire héroïquement. Causez avec un Juif : dans les cinq minutes, il vous confiera en souriant qu'il est poltron ; après quoi, il fera quelque plaisanterie sur les travers de sa race, le tout pour établir son impartialité (à tout prendre, c'est là encore un souci d'intellectuel). C'est nous qui contons le mieux et le plus volontiers les petites anecdotes juives dont, certes, le comique est fort, mais ignoble. Et je sais un mot d'un auteur dramatique de mes cousins qui fait parfaitement sentir cela, étant tout à la fois charmant et, pour un Français normal, dégoûtant. Comme ce dramaturge avait reçu une paire de claques, un de ses amis lui représenta qu'il ne pouvait moins faire que de riposter par une paire de témoins (c'était au temps où l'on se battait en duel) : « Mais, répondit notre homme qui a infiniment d'esprit, il m'a déjà fait mal ! »
D'ailleurs, si nous n'avons pas la passion de vaincre physiquement, nous avons celle de dominer politiquement et financièrement. Mais ce n'est pas tant (comme les Américains, par exemple) par goût du jeu, du sport, du record, que par désir de jouir. Le peuple nous a toujours accusés d'aimer l'or, mais nous n'avons jamais aimé l'or que pour sa puissance de volupté : nous ne sommes pas des avares, nous sommes des jouisseurs. Ma famille est française depuis plusieurs gêné-
rations : je ne connais les Juifs de ghetto que par les frères Tharaud et par Israël Zangwill, voire Georges Clemenceau : je suis un Juif fort « évolué ». Pierre Mille et Henry Bernstein (dans Israël) les ont bien peints. Ils ne « se leurrent pas d'espoirs d'outre -tombe » ; ils estiment que le bonheur est de ce monde : aussi les plus intellectuels mêmes ne se soucient pas tant de la gloire posthume que du succès anthume. Ceux d'entre nous qui écrivent (et ils sont nombreux, car nous sommes très intelligents) travaillent presque tous pour le théâtre, qui peut rapporter fortune et notoriété subites. Il est parmi eux moins de romanciers, car c'est une carrière plus désintéressée, et presque aucun savant. Cela mesure justement leur goût de l'immortalité. Nous manquons d' « infini », comme parlait M. Renan. C'est un fait qu'on ne saurait contester.
— Je n'y songe pas, mais je vous en prie, Rodrigues (dit Éleuthèrc), ne faites pas comme Paul Souday. Ce Paul Souday est fort intelligent : il a rendu compte de mon Dialogue dans le Temps. Mais il y a fait des objections, à quoi l'on voit qu'il a la manie de la contradiction ; et comme vos discours, je trouve qu'elles portent un peu « à côté ».
D'abord il m'accuse de vouloir « être radicalement rationahste » ; cela s'appliquerait beaucoup mieux à l'auteur des Propos d'Alain (i). Puis il prétend que mon rationalisme est si étroit qu'il conduit au mépris de l'art. Il me cite : « C'est drôle, ai-je dit, aujourd'hui tous les artistes veulent être des penseurs. Cela est nouveau. Molière ne songeait pas du tout à enfoncer Descartes. C'est pourtant quelque chose d'être un grand artiste. » Alors Souday de protester que « la qualité de grand artiste » n'est pas « incompatible avec
(i) Deux volumes, aux éditions de la Nouvelle Revue française.
celle de penseur », que l'artiste, il est vrai, « ne pense pas selon les mêmes modes qn^ le philosophe », mais que « l'abstraction n'est pas la seule forme de la pensée et que l'on « peut penser aussi avec du concret, avec des images ». Qui contesterait une vérité si évidente? Tout le monde pense ; tout le monde, néanmoins, n'est pas penseur. Il ne s'agit que de s'entendre sur le sens des mots.
Et voyez maintenant comme le critique du Temps élève des doutes sur le fait qu'une sensibilité frivole, arbitraire et mégalomane triomphe chez la femme, et que « toute l'esthétique moderne est femme » par « la haine qu'elle a du clair, du défini, de l'intelligent, l'amour qu'elle a du trouble, du mobile, de l'instinctif ». Est-il bien sûr que tout cela soit essentiellement féminin? demande Paul Souday : « il arrive que la femme ait l'esprit très positif, et qu'elle pousse le goût du clair jusqu'à celui du superficiel ». Assurément, Mais cela montre justement qu'elle a peu d'aptitude aux idées pures, et qu'où bien il faut qu'ell" soit- sensible et intuitive à miracle, ou bien nulle.
En revanche, où Souday a raison, c'est quand il vous blâme de ne pas aimer les femmes.
RoDRiGUES. — Quelle injustice ! Quoi ! je n'aime pas les femmes, moi qui, au contraire, leur donne cette preuve d'estime, dont on les juge si rarement dignes, de les critiquer comme je ferais si elles étaient hommes, en écartant toute galanterie ! Comme si la galanterie, en pareil cas, pouvait être autre chose qu'une indulgence humiliante ! Nul homme n'accepterait de l'un de ses égaux une si offensante condescendance. Je vois bien que les femmes la demandent et même la sollicitent, mais cela correspond mal à la haute opinion qu'elles ont d'eUes-mêmes ; et je vois que nous la leur accordons, ce qui ne correspond pas mieux à l'admi-
ration que nous proclamons que nous avons pour elles. Nous les traitons comme des idoles et elles s'en accommodent fort bien. C'est une étrange divinité que celle pour laquelle il faut avoir de la galanterie !
Et si je n'aime pas les femmes, que dire de vous qui expliquez leur haute situation dans notre société par des raisons si désobligeantes ! Vous auriez pu montrer que leurs progrès, depuis les cours d'amour et le salon de Rime de Rambouillet, ont toujours été ceux de l'esprit et de la douceur, et qu'ils mesurent fort bien ceux de la conversation, de la politesse et de la civilisation morale. Au lieu de cela, vous rendez compte de leur triomphe premièrement par le peu d'attrait des mâles d'aujourd'hui, qui ont renoncé à tout luxe d'habits et de façons, et à toute oisiveté, donc à tout luxe moral, laissant ces agréments à leurs compagnes ; secondement par la démocratie où nous vivons, qui est le règne des classes les plus sensibles à cette « barbarie », à cet « asiatisme » (comme vous dites) qu'est le culte de la femme... Voilà des douceurs ou je ne m'y connais pas !
Éleuthère. — En effet, vous ne vous y connaissez pas, et l'on voit que vous n'êtes point, comme moi, habitué aux dames dites précieuses. Vous sauriez, si vous l'étiez, que tout est douceur pour elles, qui fait voir qu'on les désire.
RoDRiGUES. — Voilà une épigram.me qui n'est pas très pointue.
Éleuthère. — Ce n'en est point une. Aujourd'hui l'on connaît d'abord un homme qui aime les femmes, et qui en est aimé, au mépris (charmé) qu'il a pour leur sexe, et qu'il manifeste par son goût exclusif pour ce que celui-ci a d'instinctif et d'inconscient. Un homme élégant d'esprit se glorifie de considérer sa femme comme il ferait quelque jeune animal d'mi prix ines-
timable, ou du moins comme mi bébé irresponsable. Ce qu'il attend d'elle, ce qu'il en cite avec délices, ce ne sont pas des mots d'esprit, ce sont des mots d'enfant. Lorsque nous disons d'une femme qu'elle est « très femme » (et c'est le plus bel éloge que nous en sachions faire), nous entendons en premier lieu qu'elle est incapable du raisonnement abstrait le plus élémentaire et qu'elle a l'inculture d'un enfant de dix ans. De quel goût paraîtrait l'un des plus spirituels de nos écrivains qui se montrerait occupé, comme Fontenelle, à faire un cours d'astronomie complet à une marquise et à fleurter à propos de la voie lactée? Ou une Mlle de Lespinasse questionnant gravement un savant sur le « mélange des espèces »? Voyez- vous une de nos femmes « très femmes » avouer qu'elle aime à philosopher, comme l'une de ses charmantes aïeules d'un temps qui, pourtant, ne passe point pour avoir manqué de goût? Si nous parlons d'une « femme intelligente », tout aussitôt nous prenons bien soin de marquer qu'elle ne l'est pas à la façon d'un homme, qu'elle n'est pas intellectuelle, etc. Bref, nous voulons surtout que, même moralement, nos compagnes ne nous ressemblent pas, et de notre mieux nous multiplions les petites différences. C'est un effet de notre sensualité. Elles s'y prêtent volontiers.
RoDRiGUES. — Une nuit, dites-vous, que vous étiez couché auprès de Mme Camignani, vous vous êtes éveillé et, considérant celle qui dormait à vos côtés, vous vous êtes mis à chercher par quelles raisons s'expliquait la joie que vous aviez à la posséder ; et vous en avez découvert de très ingénieuses et de très fines, comme celle d'être irrespecté, celle de causer du plaisir, celle de s'installer dans la conscience d'un être très différent, d'un être qui s'accorde à soi-même et à qui l'on reconnaît tant de prix, et beaucoup d'autres
encore -tjui se ramènent au bonheur de triompher et même d'humilier. Mais il me semble que Mme Camignani, après que vous lui eûtes raconté L s pensées que vous veniez d'avoir, si (étant de ces femmes comme en connaît le critique du Temps, capables de raisoi. pure) elle eût réfléchi à son tour, elle se fût dit :
« Que parle-t-il de « maîtrise en amour », cet Éleuthère? Quel est cet « amour moderne » (antique, bien plutôt) dont il m'entretient, « amour savant, amour que l'on conduit au lieu qu'il vous conduise et qui est au besoin sexuel ce qu'est la gourmandise à l'alimentation »? L'amour, il l'offense! N'est-ce donc que cet attrait voluptueux, ce modeste désir? Est-ce que l'on peut s'en émouvoir, comme il dit, avec discernement? Non, l'amour n'est pas un art. Les sensations, les sentiments qu'il cause n'ont aucun rapport avec les émotions proprement esthétiques. En effet, celles-ci naissent du jugement que nous portons sur les qualités d'une œuvre et sur la valeur des émotions qu'elle nous cause ; en sorte que ceux qui tirent de Bérénice une émotion d'art, ce ne sont pas ceux que touchent seulement les souffrances des héros de la pièce : ce sont ceux (ils sont rares) qui, concevant en outre la force, la grandeur, l'harmonie, la vérité, la perfection, tous les mérites de cette tragédie, s'en émeuvent. Les premiers, qui sont intellectuellement passifs, s'intéressent pour Titus et Bérénice comme ils feraient pour un couple d'amants réels ; ils ne sentent qu'un émoi de sympathie. L'émotion esthétique, on se la crée. L'autre, on la souffre. Et tout cela, Éleuthère le dit (i). Ne sait-il point que l'amour est le type
(i) Il devrait ajouter que la première suppose et contient le plus souvent la seconde. Un livre de science ou un monument d'architecture, sans doute, peuvent nous toucher esthétiquement sans nous toucher amoureusement le moins du monde ; mais qu'est-ce
de ces passions du cœur que l'on subit? Mais si on les subit, comment pourrait-on les diriger?
« Il n'y a pas de dilettantisme en amour. Cette « ha- « bileté à conduire et raffiner sa sensation », cet « art de « la sensation », dont ils parlent, ce n'est que le libertinage, et ce n'est point un raffinem.ent de l'amour, ce n'en est qu'un ersatz et une consolation : quel est le plus heureux, de la présidente de Tourvel ou de Valmont? Certes, un Grec a montré que le discernement est nécessaire à la possession du plaisir. Mais est-ce que nous attendons seulement de l'amour des plaisirs? Nous ne le voulons pas seulement pour y puiser quelques voluptés, mais pour sentir plus fort et plus «dange- (( reusement » et, moi qui suis femme, pour me réaliser tout entière et devenir ce que je suis. Et parce que je n'ai pas l'âme plate d'une présidente Gai lier- Vilaine, et que l'amour contient tout ce que la destinée réserve aux femmes, et qu'il est la seule grande aventure qui leur soit possible et leur seule occasion de vivre intensément, je le souhaite tout entier, ardent et bienfaisant et redoutable et cruel, avec ses joies, ses douleurs, ses triomphes, ses désastres ; et je ne me contente pas de l'accepter ainsi, sauvage et doux, mais je l'appelle joyeusement de toutes mes forces, et encore, et toujours... Croit-il, ce dilettante, que je vais me contenter de son amour artistique, de cet art d'aimer qu'il range probablement un peu au-dessous de la musique, — parce que, pi as encore que la musique, il est, « par sa « toute-puissance sur nos nerfs, éminemment propre à « empêcher la formation de toute idée » et donc de toute
qu'un roman, une tragédie dont l'action ne nous saisisse et dont les héros nous soient indifférents? qu'est-ce qu'une musique qui ne mette le cœur et les sens en un certain état d'amour? Ainsi la plupart des arts ne peuvent avoir de beauté qu'autant qu'ils touchent vivement notre cœur et nos sens ; ce n'est pas une condition suffisante, mais c'est une condition nécessaire.
DIALOGUE DE PAUL RODRIGUES I$y
émotion esthétique, — bien qu'un peu au-dessus, peut-être, de celui de la cuisine?
« Mais jouit-il jamais, cet Éleuthèrc? Sans cesse il analyse : dans la possession même, il se propose de « prendre une pleine conscience des idées qu'il sait y « être ». Je le crains : penser sa volupté au moment qu'on la sent, c'est la détruii'e, et la « discipliner », comme il dit, c'est la perdre. On n'ordonne pas ses sentiments : on n'en ordonne que les souvenirs. Et sans doute de ce travail de l'entendement naît un plaisir nouveau, qui est celui de penser : voilà une passion de la raison. Mais ainsi ce que mon amant ressent, ce n'est que le plaisir de concevoir l'amour à propos de moi. M'aime-t-il?
« Et certes il dit que « son ardeur à voir clair dans « son propre désir, elle est faite de la soif de me mieux (' posséder ». Soit. Mais il découvre que toute la joie de posséder ce qu'on aime, c'est celle qu'on goûte à s'imposer, à dominer, à triompher, à humilier, peut-être à souiller, que sais-je? — et je soage que Stendhal a écrit : « Il y a des hommes victimes et instruments d'un (' orgueil infernal, d'un orgueil à l'Alficri. Ces gens qui (i peut-être sont cruels, parce que, comme Néron, ils « tremblent toujours, jugeant tous les hommes d'après » leur propre cœur, ces gens, dis-je, ne peuvent « atteindre au plaisir physique qu'autant qu'il est « accompagné de la plus grande jouissance d'orgueil « possible, c'est-à-dire qu'autant qu'ils exercent des 0 cruautés sur la compagne de leur plaisir. » Et je crains un peu qu'un jour Éleuthèrc ne m'enfonce des épingles dans les seins... Brr ! »
Paul Rodrigucs, en prononçant ces mots, considéra Éleuthèrc avec une ùonic un peu lourde. Il n'était pas enclin à penser, d'habitude, à la façon d'une Mme Camignani, ni à diviniser l'amour comme font les
femmes, mais il n'était pas fâché de dire à son ami des choses désagréables en songeant au léger mépris que celui-ci avait pour lui, et il ne lui avouait pas combien il admirait sa finesse, l'ingéniosité et la portée de son esprit. Cependant Éleuthère ne déteste pas qu'on lui reproche un léger sadisme : cela le flatte. Aussi se contenta-t-il de répliquer avec un bon sourire :
— Vous vous trompez : Mme Camignani n'eût rien dit de tout cela ; elle n'est pas si belphégonenne. Et ce n'est pas moi qui ai pensé le premier que l'amour est un art. « Ne savez-vous pas, dit un amant illustre, qu'en toutes sortes d'arts, il y a des personnes qui les font bien et d'autres qui les font mal? L'amour est de même : car on peut bien aimer comme moi et mal aimer comme vous, et ainsi on pourra me nommer maître et vous brouillon d'amour. » Ainsi parle, dans Astrée, le fidèle Sylvandre, parangon des amants, à l'inconstant Hylas.
— On ne devine jamais si vous êtes sérieux, reprit Rodrigues. Vous savez comme moi que Sylvandre dit en quelque autre endroit que l'amour est « un acte de volonté qui se porte à ce que l'entendement juge bon ». Et Corneille, son contemporain, déclare que « l'amour d'un honnête homme doit toujours être volontaire : on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas ; si on en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug ». Aussi les héros cornéliens considèrent-ils comme la dernière des bassesses de sacrifier à leur amour le soin même de leur « gloire », de leur renommée. Lorsque Chimène, pour venger son père, poursuit inexorablement la perte de l'homme qu'elle adore, c'est afin, dit-elle, « Que la voix de la plus noire envie — Elève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis ». Et elle n'ignore pas, d'ailleurs, que si elle
ne se conduisait ainsi, Rodrigues cesserait de l'aimer sur-le-champ : car ce qu'il chérit en elle, comme ce qu'elle chérit en lui, c'est sa perfection. Ils s'aiment parce qu'ils, s'admirent. L'amour des héros de Corneille est un effet de la raison. Alidor déclare dans la Place royale : « Il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède, — Je le hais s'il me force, et, quand j'aime, je veux — Que de ma volonté dépendent tous mes vœux. »
Voilà l'amour platonique que nous peignent VAstrée ou Cassandre, comme le Grand Cyrus et toute la littérature de ce temps. Il est stoïque et intellectuel. Au juste la passion amoureuse, quand elle domine la volonté, c'est-à-dire quand elle est vraiment une passion, semble à la société des précieuses à peu près aussi dégoûtante que l'ivrognerie. Qu'aurait pensé de « Vénus tout entière à sa proie attachée » la grande Mademoiselle qui chassa l'une de ses femmes de chambre parce que (c'est cette princesse elle-même qui le dit) « elle s'était mariée par amour »?
Vous n'allez pas jusque-là, mais vous voulez pourtant que l'amour soit contrôlé par la volonté et l'intelligence. Et le patriotisme aussi est, pour vous, une passion de l'entendement. Eh bien ! je cranis que vous ne fassiez ici un singulier abus de ces passions de la raison, et qui dénote quelque trop fier dessein de ne plus aimer et détester qu'après examen et d'asservir entièrement votre cœur. N'est-ce pas faire paraître un intellectualisme exagéré que de souhaiter ne s'émouvoir plus que de ses propres idées?
Éleuthère. — Ce n'est pas vous, Rodrigues, qui nierez que le patriotisme provient d'une idée ; l'idée de patrie saisie passionnément ; qu'il n'est rien moins qu'un sentiment spontané du cœur ; que le sentiment de la classe est beaucoup plus immédiat, et que l'on est de sa classe sociale avant que d'être de sa patrie.
i6o MAIS l'art est difficile
Il existe, chez chacun de nous, « tout un monde de sentiments, de besoins, d'habitudes, dus à la classe de nos ascendants, indépendamment de leur patrie », et il y a donc « un atavisme de classe, tout comme un atavisme de race ». De plus, le sentiment de la classe est beaucoup plus ordinairement conscient en nous, beaucoup plus constamment éprouvé que celui de la patrie. Nierez- vous cela? et que le patriotisme soit moins immédiat que le sentiment de la classe?
RoDRiGUES. — Je ne conteste pas la force du sentiment de la classe en nous, ni même, peut-être, que le peuple en ait plus généralement conscience, à cette heure, que de l'amour de la patrie. C'est tout naturel, puisque, depuis qu'elle a été hautement déclarée au dix-neuvième siècle, la guerre de classes, si elle n'a pas toujours été acharnée, elle n'a jamais cessé. Elle est perpétuelle : un homme de notre génération y assiste ou y prend part depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Au contraire, les guerres de patries sont rares et intermittentes.
Éleuthère. — Croyez-vous? Dans l'ordre économique et moral, les nations sont toujours en lutte. En tous temps, les peuples se battent à coups d'idées, de capitaux et d'entreprises commerciales. Ils se haïssent. La concurrence intellectuelle, diplomatique, industrielle, est entre eux une véritable guerre.
RoDRiGUES. — Mais cachée, mais non proclamée (si même je vous accorde que c'est là, en effet, une guerre : et c'est bien discutable), qui n'est sensible qu'aux chefs d'mdustrie et à quelques diplomates, qui ne l'est nullement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation. Que la mobilisation soit déclarée, et aussitôt on voit se déchaîner la passion de la patrie.
« Rien n'est plus méprisable qu'un fait », disait un jour Royer-Collard, et l'auteur des Propos d'Alain ne
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dédaigne pas moins les historiens (i) : tels sont les logiciens. Toutefois, je suis forcé de vous faire observer que, durant la guerre de 1914, nous avons constaté sans doute possible que le sentiment de classe est beaucoup moins fort que le patriotisme. Nos radicaux (et, pour le dire en passant, le gouvernement radical est le seul qui soit vraiment démocratique, c'est-à-dire qui suive les « volontés » du peuple, les impulsions de la foule, et par conséquent s'abstienne de gouverner), les radicaux, dis-je, qui conduisaient la France depuis quinze ans, en même temps qu'ils permettaient qu'on suscitât par tous les moyens le sentiment de la classe, laissaient faire une propagande antipatriotique qu'ils auraient pu combattre par les mêmes armes qu'elle employait. Tout porte à croire que les Allemands, quand ils ont déchaîné la guerre, comptaient un peu sur le zèle de nos internationaHstes. Mais, aussitôt la mobilisation proclamée, le patriotisme éclata avec une telle violence qu'il domina tout ce qui s'opposait à lui, et d'abord le sentiment de la classe. Direz-vous que c'est parce que les meneurs antipatriotes cessèrent leur action? Soit. Mais pourquoi l'arrêtèrent-ils, si ce n'est parce que certains d'entre eux avaient cédé, eux-mêmes, à l'instinct patriotique, et parce que les autres, qui n'avaient pas le goût du martyre, avaient senti qu'il serait dangereux de froisser chez leurs ouailles une si ardente passion collective? Que le sentiment de la classe soit atavique comme celui de la patrie, il se peut ; mais je ne saurais vous accorder qu'il soit d'une force plus grande, ni même égale, ni même comparable ; l'admets seulement que, chez la plupart des citoyens,
(i) « L'historien m'arrête là, car, dit-il, ces personnages n'ont pas pu se rencontrer. Vais-je expliquer à l'historien inculte qu'il y a plus d'une manière de s« rencontrer? Bah ! je le laisse à ses chronologies. » (T T, p. 47.)