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incapables de concevoir la beauté de l'idée de patrie et de sentir esthétiquement le patriotisme, il demeure dans l'inconscient ; il n'en sort que lorsque sa cause se produit. Un animal terrestre ne découvre qu'il sait nager que lorsqu'il est tombé à l'eau ; de même le peuple de chez nous ne s'aperçoit qu'il est passionnément français que lorsqu'il est en guerre.

Êleuthère. — Il faudrait s'entendre une bonne fois sur l'importance de l'inconscient. S'il est assez plausible qu'en temps de crise, ce soit l'inconscient qui, refluant à la surface de l'être, nous fasse agir, il faut pourtant reconnaître qu'en temps normal et plat, c'est platement le conscient qui détermine nos actes. En sorte que, si l'on accorde qu'il n'y a guère dans la vie d'un homme que deux ou trois périodes de crise et tout au plus autant par siècles dans la vie d'une nation, il faut bien convenir qu'en fin de compte, c'est le conscient qui mène les hommes.

RoDRiGUES. — Eh ! puisque vous admettez que le sentiment de la classe est atavique en nous, vous devez admettre aussi que, durant des siècles, il n'a existé que dans l'inconscient ; nous voyons, en effet, que ce n'est pas lui qui a décidé de l'histoire, mais bien plutôt le sentiment de la patrie : pourquoi l'estimezvous plus fort? Je veux bien qu'il nous mène momentanément : nous sommes en pleine crise sociale. Mais qu'un conflit de nations éclate, nous le verrons à nouveau balayé par le patriotisme qui surgira. C'est qu'un ouvrier français ressemble plus à un bourgeois français qu'à un ouvrier russe. Les nations sont séparées par la « race » (i) et par le langage. Les classes ne le

(i) On peut supposer que Rodrigues entend par « race » l'atavisme nationaL II paraît peu probable qu'il admette qu'il existe encore, dans nos pays, des <> races » au sens propre du mot. De même, plus haut, lorsqu'il dit que le patriotisme a décidé de l'histoire, il consi-

sont que par... Mais ce serait une autre discussion. Éleuthère. — Décidément, j'avais tort de penser que vous êtes un petit philosophe juif : vous n'êtes qu'un petit philosophe ordinaire.

dcre comme résolue une question à vrai dire douteuse : est-ce le patriotisme ou le « loyalisme », la fidélité au roi? Nuance peu sensible, au reste.

i8 décembre 1920.

L'Académie Concourt pouvait hésiter, cette année, entre des candidats déjà brillants ; elle a préféré de couronner un inconnu, M. Ernest Pérochon, instituteur à Vouillé, près de Niort (i), dont le talent est réel, certes, mais dont l'art n'est pas neuf. L'Académie Concourt n'est jamais décidée à ses choix par des raisons étrangères à l'art — chacun sait cela. Si, toutefois, nous supposions, par jeu, qu'elle eût pu être influencée jusqu'à un certain point par des motifs moraux ou, pour ainsi dire, stratégiques, bref par des considérations de tactique littéraire, nous ne serions pas en peine d'en découvrir.

Et d'abord, en élisant M. Ernest Pérochon, elle donne une leçon méritée à ces écrivains un peu trop « manœuvriers », qui confondent l'art et la politique, et encore l'art et le commerce. On conte qu'un candidat, non au prix Concourt, mais à celui que les vingt Muses tutélaires de la Vie heureuse ont décerné samedi à M. Edmond Cojon, a fait parvenir à chacune de ces dernières son livre accompagné d'une gerbe de fleurs et surtout d'une lettre où il promettait, en échange du vote de la gracieuse destinataire, d'écrire dans les journaux où il collabore un ou plusieurs

(i) Nêne, roman (Clouzot, puis Plon-Nourrit, éd.).

articles à la louange de celle-ci ; l'histoire ne dit pas quelles réponses lui a values cette galanterie délicate, A vrai dire, il ne paraît point que les candidats au prix Concourt aient adressé aucun bouquet à M. Céard ou à M. Ajalbert ; mais les intrigues de certains d'entre eux (du moins ce qu'on en sait), leurs épîtres aux journaux, les lectures publiques que d'aucuns ont fait faire de leurs œuvres, bref toute cette réclame n'était pas d'un goût beaucoup plus charmant. Les Dix ont prouvé qu'elle n'avait aucune prise sur eux ; on s'en doutait, mais cela fait plaisir.

Du point de vue de la « morale littéraire », le choix qu'ils ont fait de M. Pérochon est donc excellent ; ajoutons qu'il est adroit, qu'il est excitant pour l'imagination et qu'il ne pourra que renforcer la popularité de leur académie. Le testament d'Edmond de Concourt ne spécifie pas que le prix est absolument réservé aux seuls romanciers : il dit que la récompense devra être accordée « à une œuvre d'imagination », « au meilleur roman, au meilleur recueil de nouvelles, au meilleur volume d'impressions, au meilleur volume d'imagination en prose et exclusivement en prose, publié dans l'année » ; pourtant, plus loin, le testament ajoute : « de préférence un roman ». Il y est encore beaucoup moins spécifié que l'on doive considérer la situation de fortune des candidats, en sorte que c'est par un véritable abus que l'on priverait de l'honneur et du bénéfice moral du prix (lesquels ont beaucoup plus d'importance que son montant pécuniaire) un écrivain de grand talent qui n'aurait d'autre défaut que d'être, comme on dit, à son aise ; pourtant, il est naturel, avouons-le, qu'à mérite égal le plus pauvre emporte la somme d'argent. Enfin, le testament souhaite que le prix soit « donné à la jeunesse, à l'originalité du talent, aux tentatives nouvelles et

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hardies de la pensée et de la forme n (bien entendu, il ne faut pas qu'on entende « jeune » au sens littéral du mot, ce qui serait absurde, mais au sens de « débutant » (i).

Quand donc le lauréat des Dix réunit ces divers caractères : d'être un romancier de talent, de n'être point riche selon toute apparence, et d'être « un jeune », il est le lauréat idéal. En couronnant M. Pérochon, l'Académie des Concourt obéit, pour ainsi dire, à son poncif. Songez donc : révéler l'auteur de Nêne, ignoré le matin, célèbre le soir, comme dans les contes, c'est là un rôle merveilleux ; et si, encore une fois, les Dix pouvaient être suspects de chercher des effets et des coups de théâtre, on dirait que c'est merveilleusement joué. Vous qui leur reprochiez d'avoir distingué ces dernières années des écrivains déjà révélés, et même presque notoires, qu'avez- vous à dire, maintenant? Et puis, voilà de ces coups imprévus qui réveillent l'attention et secouent comme il faut le monde des lettres. En vérité, si l'Académie Concourt n'existait pas, il faudrait au plus vite inventer cette fée.

Maintenant, M. Ernest Pérochon a-t-il vraiment écrit le « meilleur ouvrage d'imagination » paru dans l'année? Sans doute, puisque les Dix le couronnent... A vrai dire, je n'en suis pas, pour ma part, absolument certain. Mais ce sont là des choses dont il est malaisé d'être absolument certain. Il n'arrive pas tous les ans, régulièrement, qu'un débutant compose un chef-d'œuvre qui s'impose au monde, et, s'il est généralement possible de désigner une dizaine de romans dont on se puisse assez bien assurer, sans trop

(i) M. Léon Deffoux vient de publier deux brochures où l'on trouvera mille renseignements curieux : Du Testament à l' Académie Goncourt (Société anonyme d'éditions et de librairie) et Des origines de V Académie Goncourt (Mercure de France).

de chances d'erreur, qu'ils sont les meilleurs de l'année, il n'y a guère qu'Apollon qui soit capable de distinguer avec une entière certitude quel est « le meilleur » de ces livres. Je l'avoue bonnement : si j'étais de l'Académie Concourt, j'eusse été fort empêché de choisir cette année entre MM. Alexandre Arnoux, François Mauriac, Claude Anet, Fraucis Carco, voire Jacques de Lacretelle, Louis Chadourne, Pierre Mac Orlan et divers autres peut-être, y compris M. Pérochon, si bien qu'en somme, j'aurais voté pour l'auteur d'Adorable Clio, M. Jean Ciraudoux. Je ne me dissimule pas qu'au cas où mes confrères m'eussent suivi, l'Académie Concourt n'eût pas eu très bonne presse : Ciraudoux un an après Marcel Proust... Cependant l'auteur de Simon le Pathétique et celui d'A la recherche du temps perdu sont sans doute les deux artistes les plus originaux et les plus créateurs de ces dernières années. Et certes, les choix des Dix, depuis leur fondation, autant que je m'en souvienne, ont été trois ou quatre fois justifiés par la suite. Pourtant, ils ont ignoré Henri Duvernois, qui n'était pas encore l'auteur d'Edgar et de Gisèle, mais qui était déjà celui de Crapotte et du Mari de la couturière; ils ont ignoré Cérard d'Houville ; ils ont ignoré Colette ; ils ont ignoré Caston Chérau ; ils ont ignoré Edmond Jaloux, Francis Carco, Louis Codet, Adès et Josipovici, et beaucoup d'autres que j'oublie. C'est dommage (i).

(i) Voici, d'après M. Léon De£fou.x, la liste des lauréats du prix Goncourt depuis l'origine : 1903, Force ennemie, par John-Antoine Nau ; 1904, la Maternelle, par Léon Frapié ; 1905, les Civilisés, par Claude Farrêre ; 1906, Dingley, rUlustre écrivain, par Jérôme et Jean Tharaud ; 1907, Terres lorraines, par Éinile Moselly; 1908, Ecrit sur de Veau, par Francis de Miomandre ; 1909, En France, par Marius-Ary Leblond; 1910, De Groupil à Margot, par Louis Pergaud ; 1911, Monsieur des Lourdines,par A. de Chateaubriand ; 1912, les Filles de la pluie, par André Savignon ; 1913, le Peuple de la mer, par Marc Elder; 1914, décerné en 1916; 1915, Gaspard,

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Cependant, il doit y avoir à cette heure des éditeurs bien ennuyés : ce sont ceux qui ont refusé de publier Néne, et j'imagine que les Dix, ou plutôt les six qui ont voté pour M. Ernest Pérochon (deux voix sont restées fidèles à l'Enlisée de Mlle Marcelle Vioux jusqu'au dernier tour, une à M. Louis Chadourne, une autre à M. Mac Orlan), ils n'ont pas pu s'empêcher de sourire en pensant à la figure que ne manqueraient pas de faire les « entraîneurs » des autres concurrents. On assure en effet que Néne a été présentée vainement à quatre maisons parisiennes. De guerre lasse, M. Pérochon s'est avisé de pubher le livre à ses frais, et il en a confié l'impression et le dépôt à la librairieimprimerie Clouzot, de Niort, fort connue « de père en fils » dans l'ouest de la France, mais plutôt des bibliophiles et des érudits pour ses occasions de livres anciens et ses publications d'études d'histoire locale, que comme éditrice de romans. Les curieux, les journahstes surtout qui voulaient, qui devaient, samedi après-midi, se procurer le volume pour faire leur article, le demandaient sans succès aux grands libraires des boulevards. Tout porte à croire que Néne paraîtra bientôt à Paris sous une nouvelle couverture. La modeste édition provinciale deviendra fort rare. Avis aux amateurs.

M. Gaston Chérau, qui a écrit la préface de l'ouvrage, constate que M. Pérochon est mi romancier-né.

par René Benjamin; 1916, le Feu, par Henry Barbusse et V Appel du sol, par Adrien Bertrand ; 1917, la Flamme an poing, par Henry Malherbe ; Igi8, Civilisation, par DenysTHÉVENiN (Georges Duhamel) ; 1919, A l^ombre des jeunes filles en fleur, par Marcel Proust.

Je dirais plutôt un conteur. Ses personnages n'ont pas beaucoup de profondeur ; mais il a ce don naturel de narrer juste qui ne s'apprend jamais. Son récit est adroitement construit. Il écrit correctement et use volontiers d'expressions villageoises qui ne manquent pas de saveur. Il compose selon les recettes bien connues du roman réaliste ; rien ne manque, ni le « milieu », ni les détails techniques, ni les notations pittoresques ; mais il ne cherche pas du tout les scènes horribles ou dégoûtantes, qu'on a fini par appeler « scènes réalistes » par excellence, tant le groupe de Médan et ses alliés en ont raffolé ; au contraire, il est honnête, et c'est bien agréable. Sa psychologie, ou pour mieux dire son intuition des âmes, n'est pas très aiguë. Ses « notations » de l'âme paysanne n'ont pas la profondeur et la sensibilité frémissante de celles d'un Jules Renard. Il n'est rien moins qu'un beau pemtre ou qu'un musicien du langage, qu'un styhste enfin, et les Concourt n'eussent pas trouvé son roman « artiste » le moins du monde. Mais, encore un coup, c'est un bon conteur, habile à ordonner sa matière, à surprendre, qui écrit correctement et qui n'ennuie pas. Enfin, les paysans qu'il représente ne sont pas des monstres de vice, de dureté, d'avarice, dénués de tout sentiment humain, et on ne saurait lui en savoir assez de gré.

Nous ignorons les trois quarts de l'histoire de France. Ce que nous savons, et imparfaitement, c'est l'histoire d'une minuscule partie de notre nation : la classe noble. De la bourgeoisie jusqu'au dix-huitième siècle, nous ne savons pas grand'chose ; des ouvriers et des paysans, rien du tout, ou peu s'en faut.

Notre ancienne littérature n'a guère peint les

paysans ; elle n'en a parlé qu'en passant, pour s'en moquer et railler leur balourdise, surtout leur lâcheté, et leur peur bien justifiée des soudards et des gens d'armes. Certes, l'églogue a flori en tous temps : c'est le rêve bleu et littéraire que font des champs des citadins un peu desséchés. Robin et Marion en est une, et aussi le Dit de la Pastoure, de Christine de Pisan. Au temps de la Renaissance, comme de juste, sous l'influence des anciens, l'églogue s'est épanouie plus que jamais : c'est le moment des innombrables pastorales italiennes, espagnoles et françaises, de la traduction du Mesprit de la Coiirt avec la vie rustique, d'Antoine de Guevara (qui est un curieux livre), de celle de Daphnis et Chloé, par Amyot. Puis viennent Astrée et les bergeries Louis XIII, puis Mme Deshoulières, puis les idylles à la Gessner, et l'inflaence de Rousseau : c'est le temps des jardins anglais, des « hameaux »,• de la laiterie de Marie-Antoinette et des tableaux de Greuze. En face de ces bergers à houlettes, puis de ces « bons villageois » d'opéra-comique, il n'y a que les rustres de la comédie classique, les Lubin et les Jeannot, pour représenter la réalité campagnarde ; les vilains du moyen âge, durement méprisés et railles, se sont changés en ces valets naïfs et niais (le type de Zambelle dans Merhn Coccaie marque bien la transition, il me semble). Au total, tout cela est de pure convention. Et, de peintures faites d'après natuie, je n'en sais guère que deux dans notre littérature avant le dix-neuvième siècle (car il faut écarter les traités d'agriculture, les traductions de Columelle ou Palladius, le Bon Berger, de Jehan de Brie, etc.), ce sont les Propos rustiques de Noël du Fail, et certains morceaux des romans de Restif de la Bretonne, comme le début de Monsieur Nicolas, le Paysan et la Paysanne pervertis, la Vie de mon père, etc..

En somme, on s'est mis à représenter au vrai les paysans au moment où ils s'étaient déjà beaucoup transformés, où leuis coutumes, leur littérature orale, leurs traditions commençaient de disparaître. George Sand nous donne sur tout cela quelques renseignements précieux, non pas dans ses romans comme François le Champi, où il y a beaucoup de convention et de « bergerie », mais dans ses Impressions et Souvenirs, et surtout dans son Histoire de ma vie (pleine de détails savoureux). Mistral également, dans ses Mémoires et Récits, et M. Ernest Lavisse dans ses Souvenirs, ont encore connu l'ancienne société campagnarde. Mais c'était le bon sculpteur Jean Ba£&er, mort il y a peu de mois, qu'il fallait entendre. Fils d'im tonnelier-cultivateur de Ncmy-le-Barrois, près Nevers, lequel pouvait être né au commencement du premier Empire et avait conservé le tour d'esprit et les façons de jadis, le pauvre Baffier gardait un souvenir étonnant des contenances et des récits de son père (i). Et les « calomnies » de Zola et de Maupassant l'exaspéraient.

Depuis ce beau roman de la Terre, depuis les contes normands de Maupassant, un nouveau poncif s'est établi, en effet, qui est presque aussi faux que celui de la pastorale (2). Car les héros de Zola et des romanciers de la même école (ceux du Monstre, de M. Gaston Chérau eux-mêmes) sont aussi artificiels que les « pâtres » d'idylles : ce sont des bergers de Gessner à l'envers. C'est qu'il est très malaisé de connaître vraiment les paysans, même aujourd'hui ; et combien cela

(i) J'ai essayé d'en donner quelque idée dans la préface de Nos géants d'auterfoés (Champion, édit.).

(2) Anatole France, dans la Vie littéraire, I, p. 230-2, protestait déjà qu'il n'a jamais cormu aux champs ces affreux paysans du roman naturaliste.

l'était davantage à la fin du second Empire, quand la facilité des voyages et surtout le service militaire obligatoire n'avaient pas encore effacé jusque dans les campagnes la diversité des classes ! Quel est l'écrivain qui connaît réellement l'ouvrier? Quelle bonne peinture de la vie ouvrière avons-nous aujourd'hui? Et à plus forte raison quel est le romancier qui peut se flatter d'avoir pénétré l'âme plus secrète du paysan, à moins d'être de souche campagnarde lui-même? Le vrai paysan ne se livre guère qu'à son semblable, et encore ! J'ai vécu, durant la guerre, dans une compagnie composée tout entière de Bas-Normands de trente à quarante ans, aussi « patates » que rustres du monde, presque tous établis, mariés, enracinés et confirmés dans leur caractère. J'étais vêtu, traité comme eux, mangeant, dormant auprès d'eux, rapprochés d'eux par le danger, ayant les mêmes peines, les mêmes plaisirs, les mêmes soucis, c'est-à-dire que j'ai eu avec eux une intimité que jamais, en aucune occasion, un bourgeois ne pourrait avoir ; que, malgré toute sa bonne volonté, la différence seule des habits, du langage, des mentalités empêcherait et que seule, ou à peu près, l'occasion d'une guerre peut lui procurer. Or, jamais dans mon escouade, dans ma compagnie, où j'étais le seul soldat qui fût étranger à leur milieu, je n'ai aperçu, soupçonné un homme qui ressemblât de près ou de loin aux rapaces sans cœur et sans âme des romanciers réalistes. Ce qui m'y a frappé le plus au contraire, c'est (sauf les soûleries qui en font des brutes : la Normandie est ravagée par l'eau-de-vie de cidre) la réserve de ces hommes entre eux sur leurs sentiments intimes et leurs ménages, leur dignité et enfin leur politesse — une politesse qui n'est pas la même que la nôtre, qui n'est pas dans les mots (Dieu sait quelles injures habituelles et cordiales ils

échangent !) ni dans les façons, car ils ne se gênent guère, mais qui est dans l'esprit : il y a des familiarités spirituelles, des indiscrétions que nous commettons sans même nous en apercevoir, mais qu'un vrai paysan ne se permettra jamais et qui blessent cruellement son sentiment du tact. Mes Bas-Normands n'étaient ni plus mauvais, ni moins, que les citadins de leur classe, un peu plus rudes sans doute, mais soutenus par une tradition aussi sûre qu'un instinct, ayant cette politesse particulière, cette pudeur morale (qui était très noble), une tendresse profonde pour leurs petits (et beaucoup plus que pour leurs femmes), tout embellis enfin par leur passion pour leurs travaux, pour la terre, c'est-à-dire pour leur métier. Je les retrouve transposés dans les Poitevins de M. Pérochon. Au reste, c'est un fait que tous les écrivains qui sont d'origine villageoise et qui ont donc vraiment vécu avec nos paysans de langue d'oïl nous en tracent des portraits assez semblables. Ce sont les romanciers de souche bourgeoise, ceux qui n'ont pu, et pour cause, les regarder que du dehors, qui les ont vus à travers la tradition littéraire de Zola.

Il est un point sur lequel on eût aimé que M. Pérochon appuyât un peu plus. Son drame se place dans un milieu très curieux que les journalistes ont découvert il y a quelques années, et dont les feuilles ont un peu parlé. Après les guerres des chouans, quelques prêtres refusèrent de faire leur soumission. Ils n'avaient pas voulu prêter le serment civique ; ils refusèrent, en dépit de Rome, d'accepter le Concordat. Plusieurs paroisses devinrent ainsi schismatiques. Leurs curés moururent l'un après l'autre. Aujourd'hui, naturelle-

ment, il n'en demeure plus aucun ; mais les descendants de leurs ouailles n'ont pas voulu accepter les prêtres concordataires et ils célèbrent entre eux le culte comme ils peuvent : ce sont les dissidents, comme on les appelle dans le pays. Ils s'y distinguent des catholiques et des protestants, se marient généralement entre eux, et leurs mœurs sont puritaines. Les héros de M. Pérochon appartiennent aux trois religions. L'auteur est protestant, et toutes ses sympathies vont à ses coreligionnaires calvinistes et aux dissidents qui en sont proches ; ses personnages antipathiques, au contraire, sont catholiques. C'est bien son droit de penser à sa guise ; mais on aimerait qu'il eût peint avec plus de détails ces usages et ces rites dissidents, dont on est curieux et qu'il ne fait qu'indiquer sommairement. Son excellent livre n'y eût rien perdu.

25 octobre 1920-8 janvier 1921.

Quelques années avant la guerre, une société d'écrivains et d'artistes, où MM. André Falize {représentant les beaux-arts), Fernand Gregh (la poésie), Quinton (l'esprit de conversation), rencontraient notamment MM. Binet-Valmer, Henry Bernstein, Francis de Croisset, Abel Bonnard, Jacques Richepin, Charles Millier, et s'en trouvaient fort bien — une société, dis-ie, se réunissait chaque mois dans un restaurant pour y dîner. C'étaient les Quarante-Cinq, ainsi nommés premièrement parce que le nombre des membres de leur académie était fixé à quarante-cinq (parions qu'on l'avait deviné), secondement parce qu'aucun d'eux ne devait être âgé de plus de quarante-cinq ans ; c'est ainsi que M. Tristan Bernard, qui fut des fondateurs à quarante-quatre ans et demi, ne put faire partie des Quarante-Cinq que peu de mois, et se vit bientôt classé membre honoraire sans aucun chagrin apparent.

Les dîners des Quarante-Cinq étaient assez amusants. L'un d'eux fut mouvementé parce que, l'un des convives ayant brusquement avoué à son voisin qu'il ne lui trouvait aucun talent, ce dernier se mit tout incontinent à le boxer de son mieux qui. Dieu merci, n'était pas très bien. Mais ces tournois sportifs ne se renouvelèrent pas, et ce fut plutôt à des luttes oratoires que les dîners des Quarante-Cinq empruntèrent

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de leur appartenir. Aossi V - - rrVfâr beaucoup de çQmpétitkms secrètes autour des places que le cours inesorable des ans rendait vacantes. Les titres des candidats étaient pn&entés durant les dîaeis, ajH^ quoi l'on votait : or, tout écrivain qui n'a pour métiei' que d'éczixe ne se ^que de rien plus que de bien pail^^; puis il est toujouis agréable d'avoir le pouvoir d'admettre et d'esdure : ai sorte que les Quarante-Onq s'amusaient beaucoup.

La seule oU^atkm qui suscitât qnelqne^nnuî diez l^tosieurs d'entre eux, voire qudque bésitatâon chez divezs candidats, c'était ceDe de r^kr la cotisation. Le restaurant était esodlont, et il fallait natorellenient payer pour diaque^oer auqisel on prenait part ; cela ne disait point diffimUep. Mais il y avait en outre une somme à vecser au tr&oriQ^ afin de constituer le pris que l'académie des Qoarante-CSnq distribuait annnellemont à. un romancier. Qr, par une singulière coulra- ^dioa, m <jiaque memlHe se sentait flatté, dkons même 'hikL^^^^ d'avoir à accorder un quarante-cîncnisne ds cctîïv'!^^^^ ^ l'*™ ^ ^'^ ctHîfrères, fl n^prou-

HENRI DUVEKKOIS 1"

vait pas k même bonlieiir à en payer sa part. Si bien que le montant primitif de cette cotisation ftit bientdt râioit, et œhii de la récompense pareilkment. Cette dernière, ainsi diminnée, n'en fnt pas moins brignée : c'est qu'elle valait au lauréat un grand nombre de notes dans les journaux, et {^leurensement pour eux) les romanciers ont toujours rrcfrrc 11 t\:':li:i:r L !'sj-gent.

Discours et intrigues, puis la conscience d'avoir quelque pouvoir, tels sont les plaisirs irf-— :t ;^. Les Quarante-Cinq parlaient abondamn : I -

binaient avec ardeur. Ils étaieait mône u i li-

cite. Grâce à q-ci li'zr -.-:/; '-::i£ florissai: \L^.

Il faut pourtant reconnaître qu'au moins une fois lem: prix fut accordé à l'unanimité, si j'ai bonne mémoire, et en tout cas sans que le lauréat eût fait le moindre gfôte pour l'obtaîir : c'est quand on le décerna à Crapotte, par Henri Duvemois.

M. Henri Duvemois, journaliste déjà expétimenté et apprécié, avait alois publié plusieurs diarmants romans ; mais son nom n'était pas encore bien connu du grand public. Le prix des Quarante-Cinq valut à Crapotte une excellente presse : n'eût-il jamais servi qu'à cela (je n'en sais rien : j'ai oublié quels furent les autres lauréats), ce serait assez. CrapoUe plut ; le succès vint : -:'. comment eût-il pu en être autrement? L'auieur avait tant de grâce et de dons ! H en fut de même du Mari àc la Couturière qui sui\it et valait peut-être encore plus, et de /a Bonne infortune. Cependant les

(i.' Oa me l'a dit du moÎDS, car. ^ys nii part.j-ta^ STOSJsTEais aZi* t anjx QuîTàEte-Cinq • qa'oD seol 50«r.

gazettes se disputaient les contes que M. Duvernois tirait de son imagination inépuisable. Il y apportait une invention remarquable, une facilité savoureuse et autant de distinction que possible. Je ne crois pas que, depuis Guy de Maupassant, personne ait excellé davantage à des contes dans le goût de Maupassant. En même temps, M. Duvernois publiait chapitre par chapitre, toujours dans les journaux et les magazines, des romans légers, spirituels, et qui semblaient un peu improvisés au jour le jour, comme le Veau gras et Nounette ou la déesse aux cent bouches...

Or, Nounette, Nane, Crapotte, Popote, les Demoiselles de perdition, les Marchandes d'oubli, etc., ces titres nous indiquent d'abord que les héroïnes de M. Duvernois n'étaient pas ordinairement des femmes dans le genre de Lucrèce ou de Cornélie. Mais ce n'étaient pas non plus de grandes hétaïres à la Balzac, ni de puissantes femelles comme Nana, ni des filles animales, de pauvres prostituées comme Germinie Lacerteux ou comme on en voit dans la maison Tellier. Au juste, c'étaient de « petites femmes »... Ah ! qu'elle triomphe, la « petite femme », dans nos romans !

Depuis Eve, elle a toujours existé ; elle est vieille comme le monde, et le plus éclatant portrait qui en ait été tracé dans notre littérature est celui de Manon Lescaut apparemment ; mais ce n'est que depuis la fin du dix-neuvième siècle qu'elle a été si fort louée et appréciée. Les classiques n'avaient pas notre culte pour l'esprit féminin, et bien qu'ils goûtassent les petites différences essentielles qui nous séparent et ensemble nous rapprochent de nos compagnes, ils étaient loin comme nous d'en idolâtrer l'âme jusque dans ses instincts. Ce qu'ils admiraient chez les leurs, ce n'était pas la nervosité, l'impressionnabilité, la

versatilité, l'illogisme, l'amoralité ; c'était au contraire l'efîort pour penser, pour s'élever intellectuellement, la culture virile de Mme de Sévigné ou de Mme Du Deffand ; ce qu'ils ont aimé à peindre, ce sont, non les petites femmes, mais les grandes, bonnes ou méchantes : la vertu de Mme de Clèves, l'héroïsme de Chimène, les combats intérieurs de Phèdre. Le romantisme a changé cela. Comment il marque le triomphe de l'élément féminin sur l'élément viril dans la pensée française, MM. Charles Maurras, Pierre Lasserre et Seillière l'ont autrefois parfaitement montré. Or, notre esthétique, à ce point de vue, est encore tout à fait romantique ; seulement nous sommes des romantiques désabusés. Nous continuons de rendre un culte à l'esprit féminin, mais nous ne voulons plus qu'il nous dupe de grands mots. L'héroïne de George Sand, drapée pudiquement de déclamations nuageuses, a été remplacée par notre « petite femme » qui « vit sa vie » comme elle, mais sans prendre la peine d'injurier la société. Indiana, en se dégonflant (si j'ose dire), est devenue la créature comique et charmante que nos auteurs ont peinte dans une quantité de pièces et de romans.

M. Henri Duvernois est de ceux qui ont le mieux fait vivre ce petit animal irrésistible. Dans Crapotte surtout, il nous en décrit toute la faune, et avec une justesse et une indulgence spirituelle qui rappellent Colette. C'est l'histoire d'une jexme personne entretenue, de quelques mois de sa vie plutôt. Elle comporte des aventures amoureuses extrêmement variées : pourquoi ces anecdotes d'amour semblent-elles néanmoins presque monotones? C'est peut-être que l'amour, en soi, n'est pas un sujet très intéressant, et qu'il ne le devient que lorsqu'il est en conflit avec quelque autre sentiment. Mais il faut pour cela qu'il

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soit sentiment lui-même, c'est-à-dire embelli de beaucoup d'illusions ; et les Crapotte ne s'en font guère. L'amour naturel et libre n'est pas un bon sujet. Ce n'est pas la peinture de l'amour même qui nous touche dans les tragédies de Racine, mais celle de l'amour en lutte avec le devoir ou divers autres empêchements moraux. Or, Crapotte ou ses amies, Gévrinelte, Maud Protin, Choute, Nounette, etc., non seulement elles n'éprouvent que l'amour le plus instinctif, mais encore elles s'y abandonnent sans aucun scrupule ; et jamais, dans leur âme, il ne se passe aucun drame, aucun combat, puisqu'elles jouissent toutes de l'égoïsme le plus inconscient et puisqu'elles n'ont pas la plus petite idée morale. Il s'ensuit que Crapotte n'a pas autant d'intérêt que Bérénice, ni Mme Heurand que Phèdre. (Mais, à vrai dire, elles n'y prétendent pas.)

Cependant M, Duvernois ne se renouvelait guère. Crapotte a vraiment beaucoup de sœurs qui lui ressemblent dans son œuvre ; le cousin Marcel rappelle Gilles Reygnoult de fort près ; Raoul ne diffère de Marcel que par des nuances sans aucune importance ; et Mlle Aréméré n'a fait que changer de nom en devenant Mlle Reboissé. La Bonne infortune est un livre qui suffirait à classer d'emblée un jeune auteur, mais qui ne faisait pas avancer d'un seul rang celui du Mari de la couturière. Dans ses autres romans (jusqu'à Faubourg Montmartre, exclusivement), M. Duvernois se répète souvent ; il exploite une veine déjà ouverte. Et pourtant son imagination est merveilleuse. Non seulement elle produit des sujets de contes et des idées de personnages comme un pommier porte des pommes, mais elle est incapable d'inventer une histoire banale, ou

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au contraire saugrenue, bref vulgaire. Elle est de la plus parfaite distinction. (Hélas ! je sens qu'ici tous ceux pour qui le mot distingué ne saurait s'appliquer qu'à une histoire arrosée de clair de lune, dont les héros sont artistes ou titrés, et où l'auteur considère comme résolues toutes les questions d'argent, ne me suivront pas ; mais ils auront tort.) Ainsi M. Duvernois avait de l'invention; il avait le don de conter; pourtant son art n'était pas très original. On sentait aussi qu'il n'était pas de ces « types dans le genre de Ronsard » (selon l'expression d'un de mes confrères) qui ne pensent qu'à la gloire et qui travaillent pour la postérité ; qu'il se proposait surtout de plaire au public immédiat ; qu'enfin il était trop journaliste. Comme certains peintres que je citerais (mais ce n'est pas ma vitrine), il reprenait sans cesse la manière qui avait plu, et, si l'on osait, on dirait presque qu'il tendait à s'industrialiser. Bref, on trouvait qu'il ne donnait pas toute sa mesure ; et la sévérité même qu'il y a à le dire marque toute la valeur qu'on lui reconnaît.

Mais la guerre vint. Peut-être parce qu'elle amena beaucoup de journaux à supprimer leur « partie littéraire » et à renoncer à leurs contes (qu'on ne m'accuse tout de même pas, à cause de cela, de la considérer comme providentielle !), ou pour toute autre raison, l'auteur de Nounette, etc., fit enfin paraître le large roman qu'on attendait de lui : Faubourg Montmartre. Puis vint ce riche livre, plein de grâce et de pittoresque, qu'il intitula Edgar. Et, enfin, Gisèle.

Edgar n'a pas obtenu le succès de presse qu'il méritait. « On » n'avait pas classé M. Duvernois parmi

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les artistes, et comme rien n'est plus malaisé que de faire revenir l'opinion sur ses propres sentences, « on » n'a pas encore assez reconnu la beauté de ce roman poétique et délicieux. Mais, maintenant, après Gisèle, que M. Duvernois se prépare à être « découvert » fréquemment.

Sa fantaisie est délicieuse. Hélas ! beaucoup de gens ne conçoivent la fantaisie qu'en robe de gaze et munie d'une marotte à grelots. Celle de M. Duvernois s'habille comme la grue d'en face ou comme le vieux monsieur du premier ; qu'elle est vive, pourtant ! Ce n'est pas Arlequin qu'il nous montre, encore moins la fée Morgane : c'est ce jeune homme et cette grosse dame qui passent dans la rue, mais qu'ils sont charmants ! Sa fantaisie n'est pas extérieure ; elle est dans la composition, dans l'invention même de ses caractères et de ses sujets. Et notez qu'elle ne nuit nullement à la vérité de ceux-ci. Nos romanciers, depuis un siècle, s'appliquent à transposer la réalité ; s'ils sont de vrais artistes, ils la stylisent (et c'est en ce sens que l'art est dans le style), je veux dire qu'il ne leur suffit pas de « faire ressemblant » : il faut encore que leurs héros soient des types. Ceux de M. Duvernois y parviennent quelquefois ; et ils s'ornent par-dessus le marché d'on ne sait quel panache de gaieté et — oui — de poésie, qui est délicieux. Ses personnages sont vrais ; mais, de plus, ce sont des originaux, comme on dit.

Prenons le premier venu, le plus épisodique, le père du jeune homme impécunieux de la Bonne infortune, si vous voulez. Un romancier naturaliste, en nous peignant ce bourgeois retiré des affaires, se serait efforcé d'en faire, en quelque sorte, l'idée du vieux bourgeois. Mais à M. Duvernois ce programme ne suffit pas : il lui faut ajouter à son bonhomme comme

une plume au chapeau, et il nous le montre qui s'adonne, sur ses vieux jours, à la peinture pour laquelle il s'est pris de passion, et qui expose aux Indépendants. Nous mène-t-il dans le petit café du Mari de la couturière? C'est pour nous y faire voir une galerie d'habitués, tous parfaitement vraisemblables, mais tous distingués par quelque singularité irrésistible. Ou bien considérez M. Portereau dans la Gidtare et le Jazz-hand, le troisième récit de Gisèle : d'un bourgeois analogue, un Gaston Chérau, minutieux, analytique et solide, fait l'inoubliable M. Aristide de CJiampi-Tortu et de la Prison de verre. Mais Duvernois, comment s'empêcherait-il de lui donner quelque panache?... Ah! que j'aime la fantaisie de Henri Duvernois ! Il peut nous promener parmi les âmes les plus vulgaires et les plus plates : celles-ci s'embeUissent soudain d'on ne sait quelle grâce. Sa fantaisie est comme le bouquet que le maçon place aa sommet de la maison qu'il vient d'achever. Ça ne sert à rien : la maison serait aussi logeable, aussi bien construite — le roman serait aussi vrai, aussi achevé sans cela. Ça ne sert qu'à « faire bien » : c'est du luxe, enfin.

On s'en aperçoit bien quand on lit Edgar. Ce roman si riche de caractères, d'épisodes, d'observation, de poésie, n'est sans doute point parfait ; mais il est délicieux. Le lecteur qui serait d'assez mauvaise humeur pour en bouder la grâce et la puissance dirait peut-être qu'il n'est pomt exactement équilibré. Il s'y trouve même, çà et là, quelque invraisemblance. Un homme capable d'accomplir, en moins de nei^f mois, les travaux prodigieux auxquels se livre Gabriel pour se tirer d'affaire, serait si génialement doué, que gagner

sa vie ne serait pour lui qu'un jeu. Puis on s'explique mal comment ce même Gabriel devient en peu de temps célèbre, d'inconnu qu'il était, pour avoir publié des articles dans des feuilles diverses, sous des pseudon5anes soigneusement variés. Mais qu'importent ces légères imperfections au prix de tant de gracieuses et puissantes inventions !

Edgar, c'est ua pantin doxit M, Duvernois fait le sjmibole de son héros. Pure injustice pour Gabriel. Certes, il n'a rien d'un pantin, ce très énergique, intelligent, spirituel et tendre garçon ! Et qu'on ne me dise pas que M. Duvernois sait mieux que moi ce qu'il a voulu faire. Le propre des belles créations romanesques, c'est précisément d'échapper à leur auteur et de vivre d'une vie indépendante, Gabriel, qui n'apparaît point toujours par le même côté comme im personnage d'une peinture ou de beaucoup de romans, et dont on peut faire le tour, pour ainsi dire, comme d'une statue ou d'un être, prête à des inter prétations diverses parce qu'il est vivant. A moi, il me rappelle ce Jules Laforgue, tel du moins que j'aime à l'imaginer, de qui la sensibilité mélancolique donnait à l'ironie quelque chose de déchirant : n'est-ce point l'Imitation de Notre-Dame la Lune ou les Complaintes que Gabriel a écrites et qui, plus heureux que Laforgue, l'ont rendu si rapidement célèbre? Non, ce Gabriel, digne de Henri Heine, lors même qu'il se fait dérisoire par désespoir, ce n'est pas du tout un pantin.

Une des parties les plus attachantes du livre est son amour pour Thérèse. Amour, c'est beaucoup dire, et ce n'est pas le mot qui convient... Que de sentiments, dans la vie réelle, restent indécis comme le sien, ne mûrissent pas, n'éclosent point ! Seulement, pour les peindre, il faut du doigté. Je vous recommande la

manière de M. Duvemois, son don d'observer, sa grâce, sa chaleur, son esprit.

Gisèle se compose de trois nouvelles, dont la première a donné son titre au livre. Ah ! le joli livre! Toutes les qualités d'Edgar s'y retrouvent, avec moins de richesse naturellement, puisque ce ne sont là que d'assez courtes histoires, mais de mieux composé, de plus dépouillé et de plus pur : et d'abord la fantaisie, puis la sage connaissance du cœur, la souplesse, l'invention, la justesse du dialogue...

Les dialogues de M. Duvemois, il est bien amusant de les comparer à ceux de Marcel Proust. Je ne crois pas qu'on ait jamais fait parler de personnages d'une manière plus « phonographique » que M. Marcel Proust et l'absence absolue de transposition, la ressemblance rigoureuse, le naturel (comme on dit) des discours en style direct de la Recherche du temps perdu, contrastant si vivement avec les analyses qui forment les neuf dixièmes de l'ouvrage, c'en est un des caractères les plus savoureux. M. Duvernois, lai, est le moins explicatif et le moins abstrait des hommes. Il conte, c'està-dire qu'il montre sans cesse ; et d'autre part son dialogue est presque aussi transposé qu'un dialogue de théâtre. Il est toujours brillant, toujours spirituel, non pas trop brillant et spirituel, bien entendu, puisque j'ai dit qu'il était excellent. Mais enfin il semble fait pour « l'optique de la scène ». C'est que là aassi la fée de la fantaisie a passé. Il n'est pas naturahste pour un sou, ce Duvernois, en dépit des apparences.

Quant à son imagination de conteur, répétons-le : elle est surprenante. Aujourd'hui, bien que tout écri-

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vain en prose se croie obligé d'écrire des romans, y soit-i] le moins doué des hommes (comme si c'était là le seul genre littéraire), il est assez peu de romanciers et de conteurs nés, c'est-à-dire dont la mémoire (et donc l'imagination) soit toute concrète et anecdotique, et en l'esprit desquels tout se compose en personnages qui parlent et agissent : c'est pourquoi nous lisons tant d'histoires, narrées avec art et écrites avec raffinement, voire très bien, mais pauvres, maigres, étiques. Ah ! l'auteur de Gisèle, lui, n'est pas de ceux qui étirent en trois cents pages ce qui ne serait qu'un sujet de nouvelle ! Chacun de ses trois récits contient la matière d'un roman. Pour ainsi dire l'auteur est plutôt en deçà qu'au delà de ses sujets. Aussi mène-t-il son action à bride abattue, en la dépouillant de tout ornement, de tout détail accessoire, de tout personnage superflu. C'est une pluie, une giboulée de traits pimpants, drôles, justes, gracieux ; une mer de petites phrases courtes, mais non pas trop, de phrases naturelles, sans recherche, mesurées au ton de la conversation, correctes et pures d'ailleurs, sans aucune queue ornementale, aucune couleur forcée ; une mer de traits menus qui se pressent comme des petits flots bleus.

On préférera, selon le goût qu'on aura, l'un ou l'autre des trois récits ; mais il me semble que le plus beau, c'est le premier : il y a là des portraits, des caractères peints rapidement, aisément, brillamment, justement, avec une grâce et une réussite extraordinaii"es : des Fragonard. En somme, je crois bien qu'entre les trois, c'est Gisèle que l'auteur lui-même élirait, s'il le fallait.

D'ailleurs, une imagination ensemble si forte et si gentille n'a certes pas dit son dernier mot : on aura le choix. , .

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