‹ Mais l'art est difficile!Chapitre 18 sur 23 · REFLETS D'OLIVIER · texte numérisé non relu

REFLETS D'OLIVIER

15 janvier 1921.

Voici l'Inquiète adolescence de M. Louis Chadourne ( i) , la Vie inquiète de Jean Hermelin, par M. Jacques de Lacretelle, l'Enfant inquiet, par M. Aiidré Obey, d'autres encore. Nos adolescents sont inquiets. Est-ce un signe du temps? N'en déplaise à ceux qui l'ont pensé, je n'en crois rien. Quels adolescents n'ont pas été inquiets? Le jeune Chateaubriand l'était déjà, à Combourg, avec assez d'éclat, et si vous dites que c'était par romantisme, je vous rappellerai que Chérubin ne l'était pas moins. Que dis-je Chérubin? Daphnis était inquiet. « 0 étrange mal dont je ne saurois dire le nom ! Oh ! comme les arondelles chantent, et ma flûte ne dit mot ! Comme les chevraux sautent, et je suis assis ! Comme toutes fleurs sont en vigueur, et je n'en fais point de bouquets ni de chapelets ! » (2). Ainsi se lamentait-il, et « de toutes parts échauffé se jetoit dans les rivières, et tantôt se la voit, tantôt s'ébattoit à vouloir saisir les poissons qui, glissant dans l'onde, se perdoient sous sa main ; et souvent buvoit, comme si avec l'eau il eût dû éteindi'e le feu qui le brûloit. » Enfin « il se sentoit le cœur malade ne plus ne moins

(i) (A. Michel, éd.). Cf., du même : Commémoration d'un mort de printemps (épuisé) et l'Amour el le Sablier (La Belle Édition), poésies ; le Maître du navire, roman (Édition française illustrée),

(2) N'ayant pas d'autre texte sous la main, je cite la traduction de P.-L. Courier d'après Amyot. Chapelets signifie ici petits chapels ou chapeaux.

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que d'un venin qui l'eût en secret consumé ». Tel, encore une fois, René et tous les enfants d'Obermann. A vrai dire, l'habUe Grec qui composait, pour réveiller un public de vieux Alexandrins blasés, l'histoiie artificieusement candide du simple Daphnis et de la petite Chloé ne se prive pas de marquer avec une grande précision que c'est d'avoir innocemment baisé les douces lèvres de la fillette que l'ignorant berger demeure si fort troublé. Mais Chérubin, ce n'est point la comtesse, ce n'est point Suzanne, ce n'est point la fille du jardinier : comme René, c'est l'amour qu'il aime. « Un désir inquiet et vague est le fond de son caractère » ; Beaumarchais lui-même l'a écrit. Écoutez-le : « Le besoin de dire à quelqu'un : Je vous aime est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues... » Ainsi faisait précisément à Combourg le jeune Chateaubriand. Seulement personne ne prend l'inquiétude de Chérubin au tragique, ni luimême : c'est que la mode n'était pas encore, en son temps, de considérer les sentiments les plus naturels avec un sérieux exagéré, tandis que M. de Chateaubriand, après avoir exposé son état moral, ajoute : « Je ne sais si l'histoire du cœur humain offre un autre exemple de cette nature. » Voilà le romantisme : il consiste d'abord à se regarder soi-même comme exceptionnel. Il va de soi que nous ne voudrions renoncer aux romantiques pour rien au monde et jamais il n'y eut de discussion plus mal engagée, il me semble, que celle que l'on agite depuis une quinzaine d'années et qui paraît se rallumer en ce moment. Lorsque des philosophes nous démontrent que le romantisme est le triomphe de l'esprit féminin sur l'esprit viril et du cœur sur l'intelligence, la déification de la « passion », de ce

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que Racitie appelle dans la préface de Phèdre les « faiblesses de l'amour » et qu'avec lui tous les classiques en effet ont considéré comme une faiblesse, c'est parfait ; et l'on peut fort déplorer l'avènement du romantisme. Mais classicisme et romantisme, ce sont les noms de deux conceptions abstraites, de réalités d'ordre philosophique et moral, et vouloir que nos admirations et nos goûts esthétiques soient si étroitement commandés par des considérations idéologiques d'ensemble, c'est prétendre nous imposer un point de vue moral ou purement intellectuel sur l'art que nous n'accepterons jamais. Ou, pour mieux dire, si nous acceptions ce point de vue, ce serait sur l'art en général, et si nous blâmions « en soi » l'art romantique ou l'art classique, il ne s'ensuivrait nullement que nous ne fussions pas des admirateurs ardents de Chateaubriand ou de Voltaire. Car (admettons même, comme le veut une certaine école, que le beau et le bon ou l'utile se confondent) toute œuvre grande et forte est utile et bonne par sa seule grandeur, même si elle est mauvaise par son influence et son sens : ainsi, le germanisme de l'œuvre wagciérien est odieux et haïssable, mais Siegfried est un trésor dont nous ne pourrions être privés sans être fort appauvris. En art, les rapports mathématiques et de pure logique sont taux : une vérité d'ordre général n'y est nullement la somme des vérités particulières et celles-ci ne se déduisent nullement de celle-là, n'étant pas sur le même plan ni de même nature. On peut donc croire que le romantisme en soi a été désastreux (i) et chaque

(i) Politiquement, d'ailleurs, il semble que la Révolution française (quel que soit le jugement que l'on porte sur elle) soit l'œuvre du cartésianisme classique au moins autant que du mysticisme sentimental et optimiste, — de Voltaire et des philosophes au moins autant que de Rousseau et des cœurs sensibles.

grande œuvre romantique excellente, haïr le courant d'idées et de sentiments appelé romantisme et, en l'espèce, aimer individuellement les romantiques. Pour le faire sentir, supposons (ce que je crois assez vrai) que le romantisme, ce soit essentiellement le lyrisme : il est permis de ne pas goûter beaucoup le lyrisme d'un point de vue intellectuel ou moral ; mais on ne saurait se passer de Lamartine ou de Mme de Noailles.

Le l5n:isme, c'est l'essence même de la poésie. Durant les siècles classiques, il n'a pas triomphé dans notre littérature : ce n'est pas à dire qu'il n'existât point dans les cœurs. Avouons-le, on n'aurait pas grande idée de la richesse d'une âme qui débuterait par un classicisme pur. Le classicisme est viril, mais on n'y parvient généralement pas du premier coup, et en tous temps les adolescents ont été romantiques. Le trouble qu'éprouvent les jeunes héros de M. Louis Chadourne ressemble fort à celui que sentaient Daphnis, Chérubin et le frère de LucUe : c'est celui de tous les adolescents. Comme l'auteur le dit dans son dernier chapitre, il est semblable à ces brumes de l'aurore que dispersera bientôt le soleil du matin.

Après deux volumes de poésie, M. Louis Chadourne a débuté en prose par un premier roman, plein de promesses, le Maître du navire, paru en 1919. C'était un de ces contes d'aventures et de fantaisie dont la mode nous est venue depuis la guerre sous l'influence des romanciers anglais, et surtout de Stevenson et Meredith, je pense.

Quelques voyageurs invités à une traversée en yacht par un riche et singulier marchand de cotonnade, s'aperçoivent bientôt qu'ils sont ses prisonniers.

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En réalité, ce Van den Brooks est une sorte de Monte- Christo, qui vit dans une île délicieuse du Pacifique, dont il est plus que le roi : le dieu. Mais il s'y ennuie : c'est pourquoi il a résolu de s'y procurer des compagnons. Comment ceux-ci parviennent à s'échapper, sont repris, puis relâchés par le Hollandais mystérieux, les lecteurs de M. Chadourne l'apprenaient avec plaisir. Et des silhouettes singulières et frappantes restaient dans l'esprit, comme celle du matelot espagnol Lopcz, du nègre Tommy Hogshead, de la belle Russe Marie Erikow, la seule femme de cette histoire. Mais le prétentieux étalage idéologique de Van den Brooks agaçait et décevait un peu : on aurait préféré que M. Chadourne eût laissé à son personnage plus de mystère et en eût fait un gaillard plus simple, un homme de main. Et aussi on aurait souhaité qu'il parût prendre lui-même son histoire plus au sérieux, pour romanesque et impossible qu'elle fût. Cette attitude condescendante de l'auteur qui semble conter du bout des lèvres, pour ainsi dire, et en prenant garde à lui-même, est d'un dandysme un peu fade. Car le comble de l'élégance, quand on prend part à une course, ce n'est pas de bien marquer qu'on ne se livre pas tout entier, c'est de gagner l'épreuve. Cependant l'aisance, l'abondance et la distinction d'esprit de M. Chadourne plaisaient beaucoup.

On préférera encore au Maître du navire le second roman de M. Chadourne, l'Inquiète adolescence, paru en novembre dernier, et auquel les académiciens de Concourt auraient pu décerner leur prix, s'ils n'eussent eu quelque raison d'obéir à leur propre poncif en couronnant l'œuvre sage de l'honnête M. Ernest Pérochon. Le goût de M. Chadourne pour l'élégance s'y manifeste à nouveau, mais de la façon la plus légitime, par l'invention d'un personnage curieux

et qui nous paraît plus agréable d'avoir sur lui le reflet

d'un héros exquis.

Les articles qu'a suscités récemment le centenaire de la naissance de Fromentin n'ont pas fait paraître que Dominique fût un livre fort populaire. On s'en doutait : depuis 1864, plus d'un demi-siècle, on en a vendu une vingtaine de milliers d'exemplaires {le Feu, en quatre ans, approche de son quatre centième mUle, l'Atlantide touchera peut-être bientôt à son trois centième). Et c'est bien ainsi. Dominique n'est même pas de ces ouvrages qui s'imposent par une incorruptible perfection comme les statues grecques et nos grands livres classiques, ni de ces œuvres foudroyantes dont le sublime éclate par éclairs. Il est écrit d'un style tendu et soigné, studieusement rythmé, en quelque sorte « habillé », d'un style en redingote, plus académique que classique. Il contient quelques longueurs rhétoriques. Il sacrifie un peu aux préjugés, non qu'il les peigne exprès, consciemment, à la façon des réalistes et parce qu'ils sont dans le sujet, mais parce que l'auteur les a : c'est un homme très « convenable ». Avouons-le : le roman de Fromentin est très légèrement « province ». Mais c'est un livre exquis. C'est mi livre dont l'ardeur et la passion contenue, la délicatesse infinie enchanteront éternellement certains cœurs. Des choses qui font trembler d'émotion y sont dites avec un dédain des points d'exclamation, ime retenue, une profondeur admirables ; elles ne sont pas détachées, pour ainsi dire : elles sont prises dans ce récit un peu roide ; l'auteur (peut-être parce qu'il ne saurait le faire) ne vous frappe pas sur l'épaule pour attirer votre attention sur elles : son héros s'exprime en un discours soutenu, correct et périodique, sur un

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