‹ Mais l'art est difficile!Chapitre 19 sur 23 · REFLETS D OLIVIER I · texte numérisé non relu

REFLETS D OLIVIER I

ton aussi conventionnel que celui des tragiques du début du dix-neuvième siècle ; mais il dit souvent des choses telles que Racine en aurait seul trouvées, s'il eût été romancier ; il fait rendre à nos propres cœurs des accents que presque rien, depuis Phèdre ou Bérénice, n'en avait tirés. Dominique, c'est la seule tragédie du dix-neuvième siècle. Mais, pour l'entendre, il faut se mettre dans l'état d'esprit qu'on aurait à l'endroit de la Princesse de Clèves; il faut oublier notre art impressionniste, sensuel et « belphégorien ». C'est pourquoi Dominique n'aura jamais qu'un succès d'estime. Encore le plaisir proprement esthétique qu'on en tire ne vaut-il pas même, peut-être, le plaisir purement affectif. Pour bien goûter le livre, il ne faut pas seulement être lettré, il faut être sensible. Ah ! ce M. Fromentin, de la Rochelle, qui cache sous sa redingote un cœur si profond et si agité, il n'a rien d'un artiste impressionniste d'aujourd'hui. Parmi ces morceaux inouïs de beauté intérieure et de tact, j'ai toujours singulièrement ressenti les pages, vers le début du chapitre VI, où Dominique, en l'absence de M. d'Orsel et de ses filles, pénètre dans la chambre de Madeleine. « Tout à coup, j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec d'Olivier... « Je t'at- « tendais », me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y trouvait rien à redire. » Et, prenant le bras de Dominique, il l'emmène à la promenade, « Tout à coup, il ralentit le pas, se raffermit à mon bras pour me contraindre à modérer je ne sais quelle enfantine effervescence, qui, sans doute, aurait manqué de mesure ou d'esprit. » C'est que deux dames vont les croiser : déjà l'une d'elles, « de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec la même grâce un peu négligée ; et dès que

la jeune tête blonde et encore souriante eut disparu dans les dentelles du chapeau, Olivier se tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse. « Tu con- <( nais Mme X...? «me dit-il, etc. Ah ! les exquises pages ! Quel goût, quelle élégance souveraine dans la confidence que fait à l'autre l'un de ces deux adolescents ! De quelle délicatesse, ce détour que prend Olivier pour arriver à ces mots : « Lorsque à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le faire... » Aussi bien, Olivier est le personnage le plus neuf et le plus séduisant du livre. C'est un type aussi caractéristique de son siècle que Mme Bovary : c'est un dandy, le Dandy. En le transposant dans l'absolu, puis en l'interprétant, en le commentant, Barbey d'Aurevilly en aurait pu tirer tout son ouvrage fameux, aussi bien que de ce Brummell légendaire. Souvent, ce que Fromentin en dit, ce qu'il lui fait dire, ce sont les maximes mêmes du Beau anglais, un peu humanisées seulement, plus immédiates, comme les propos d'un saint qu'on aurait entendus de ses propres oreilles. L'idéal d'élégance romantique qu'Olivier illustre a été celui de toute une génération, et il est aussi propre au dix-neuvième siècle, encore une fois, que celui que représente un maréchal de Richelieu l'est à l'ancien régime. Ce léger dédain, cette correction un peu hautaine, cette élégance qui affecte de s'ignorer, la parfaite réussite de tous ces gestes et de toutes ces actions, cette réserve un peu froide, cette maîtrise ennuyée, combien de jeunes gens en auront rêvé !

Or, à la page 139 de l'Inquiète adolescence, Lortal, le jeune héros de M. Chadourne, exprime son opinion sur le livre de Fromentin :

— C'est tout bonnement un imbécile et un pleutre que ton Dominique. Il n'avait qu'à enlever Madeleine !

— Mais Madeleine ne l'aurait plus aimé.

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