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PREFACE IX

Du moins, peut-on exiger que tout auteur qui rend compte des livres montre de l'honnêteté. « Je crois que, décidément, je vais m'orienter vers l'indépendance », disait un jour quelqu'un que je sais bien. Mais l'honnêteté consiste d'abord à s'abstenir de ces stratégies. Elle consiste aussi à ignorer si l'auteur dont on parle est « un jeune », ou bien académicien, et à considérer que ni l'un ni l'autre de ces deux titres ne saurait conférer la moindre immunité à ceux qui y ont droit. C'est ce que Sainte-Beuve faisait admirablement.

On s'étonne d'entendre si couramment éreinter Sainte- Beuve. L'un lui reproche dédaigneusement de n'avoir point parlé de Michelei, ni de Barbey d'Aurevilly, ni de Gérard de Nerval. L'autre de n'avoir pas « refidti justice » à Chateaubriand, à Stendhal, à Balzac, à Vigny, à Baudelaire, à bien d'autres. « Songeons, s'écrie M. Lucien Descaves, au peu qu'il dit de Stendhal, de Mérimée, de Théophile Gautier, de Baudelaire, des Concourt, de Flaubert. » Mesure-t-on la critique au mètre.'' Et Sainte-Beuve a-t-il jamais eu la prétention de dresser un tableau complet de la littérature de son temps? A y regarder de près et historiquement, presque tous les reproches qu'on lui adresse sont discutables ou injustifiés et il y aurait un amusant travail à faire sur les prétendues méchancetés de Sainte-Beuve pour co^npléter celui de Lemaître (i). Notez d'ailleurs que les indignations de nos censeurs ne « coïncident » pas {et comment le pourraient-elles puisque c'est de n'avoir point partagé leurs propres admirations qu'ils blâment Sainte-Beuveé et que celles-ci diffèrent?). Pourtant il n'est pas un d'eux

(i) Contemporains, t. VIII : les Péchés de Sainte-Beuve.

X MAIS l'art est difficile

qui doute un instant s'il, parle au nom des Muses. — La .posUrité . Or jugé. — Mais non, puisque vous ne vous .accordez pas. Et juge-t-elle toujours sans appel? Et 'date-tnelle de cette année? Stendhal est notre dieu; mais on le méconnaissait il y a cinquante ans. En revanche, Lamartine n'a pas eu fort bonne presse au centenaire des Méditations, l'an passé. Dominique encore moins. Musset, que nous aimons, était mis par les parnassiens elles Concourt, au rang d'un faiseur de romances et de vers mirlitonesqiies. Baudelaire, à qui nous rendons un culte, voyez comment le jugent Anatole France et Jules Lemaître ■: et ^ pourtant so^it-ils des connaisseurs médiocres ceux-là? L'auteur de cette encyclopédie littéraire, de cet incomparable recueil d'idées, de sentiments, de portraits que sont les Lundis, Port-Royal, les Cahiers, etc., le créateur et l'inventeur de tant de merveilleuses richesses, la plupart lui règlent négligemment son compte, sans discussion, en se bornant à constater qu'il a des opinions déplorables, c'est-à-dire différentes des leurs, sur quelqiies points d'art. L'assurance et la certitude des censeurs de Sainte-Beuve a toujours fait mon admiration. Ils ne tiennent nul compte de la psychologie du critique, ni des manières de penser et de sentir qui étaient celles de son temps. Ils le jugent dans l'absolu, comme un dieu sans contingences humaines. C'est flatteur. Potirtant, si même Bourdaloue avait eu plus d'action que Bossuet sur son auditoire, ce ne serait pas une raison qu'on invoquerait aujourd'hui pour proclamer que les sermons de Bourdaloue sont plus beaux que ceux de Bossuet. Ou si Fénelon avait erré dans sa doctrine, cela n'empêcherait point qu'on ne reconnût la beauté de ses lettres de direction. Mais la critique est le seul genre littéraire où l'on

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