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sérieux! » disais-je, et j'ajoutais qu'il est entre tous « écrivain de race » (expliquant pourquoi et comment), mais qu'il n'est pas romancier pour un sou (i). Ah 1 combien les écrivains goûtent peu qu'on les admire avec des restrictions ! Certains — le croirait-on? — vont même jusqu'à éprouver contre leurs plus honnêtes critiques du ressentiment. Mais Toulet était incapable de la moindre vulgarité. Souffrant, et quand sa nervosité lui aurait si bien servi d'excuse, voici la lettre qu'il m'écrivit :

D'abord, Boulenger, quoi que vous en disiez, je suis sérieux, très sérieux — plus sérieux que Jean XXII qui fut pape en Avignon — et je le deviens tous les jours davantage, à mesure que stupide. Mais il ne s'agit pas de cela. (Du reste, on pourrait être un sot, et fort heureux, pour peu qu'on le naisse. Au lieu que de le devenir, et de s'en apercevoir, c'est lancinant. Vous connaissez l'histoire de ce chien à qui l'on avait jeté un sort, et qui rapetissait un peu, chaque jour. Cette histoire est la mienne. Alors, je fais des marques sur la muraille. C'est-àdire que je tâche de me rappeler les douze grands dieux ou les trente-trois premiers rois de France, ou encore les peintres de l'école de Bologne, chéris du seul Vaudoyer. Et tous les jours, il en manque un. Quand c'est un Carrache, vous vous doutez bien que je me console. Mais c'est ennuyeux quand c'est une déesse : il n'y en a déjà pas tant. Et je demeure inconsolable, s'il m'arrive d'égarer Louis je ne sais combien, dit le Lion, qui s'en fut à Londres se faire couronner roi d'Angleterre.)

Pour en revenir à « écrivain de race » qui m'a fait sortir de ma torpeur, je me demande en effet à quoi on les i-econnaît.

Prenons que nous le sommes [ ] et une vingtaine de gens en vie

ou un peu plus : car ce doit être la même proportion que des pianistes de grande marque aux compositeurs, fussent-ils secondaires. Il y en a beaucoup plus ; comme aussi beaucoup plus d'écrivains que d'inventeurs, ou de penseurs. Champfleury, à tout prendre, qui écrivait comme un cochon ou comme Paul de Koc (2), m'importe plus qu'Aloysius Bertrand ou Claude

(i) Je l'ai reproduite dans ...Mais l'art est difficile! i^e série, p. 154 et suiv.

(2) Toulet s'amusait, selon la meilleure tradition, à franciser les

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de Vigenère... Faites un retour sur vous-même, et vous apercevrez qu'aucun discours, fût-il de Bossuet ou de Baudelaire (que vous avez omis) , ne vous donnera le sentiment de l'inaccessible, du : je ne serais pas fichu d'en faire autant, comme l'éclair d'une intuition perçante (ce que Taine appelait si lourdement : le foudroiement de..., etc.), telle qu'on la rencontre dans La Rochefoucault (La mort ni le soleil... L'amour sincère et les fantômes, etc.), ou bien les moyens insaisissables de Balzac pour donner à ses bonnes gens la présence réelle (la tringle du rideau dans la Cousine Bette est un de ses trucs les plus perceptibles).

Pour en revenir à nos moutons, je pense qu'un écrivain de race, c'est un peu comme un cheval de race, affaire d'ostéologie, et que cela se reconnaît au moindre tendon [ ] Un bon écrivain [ ] c'est un homme qui n'applique à la valeur réciproque

des mots que l'addition et la soustraction (comme un Yankie à ses raisonnements) et qui en ignore les réactions mutuelles (réaction étant pris au sens chimique, pas chevalin).

Et je pense aussi que, pour écrire de race, il faut l'être un peu. Mais la figure des gens est en cela une cause d'erreur, et nous serons faussement portés à croire que Maurras, par exemple, et Baragnon ne soient pas des écrivains de race, parce qu'elle est chez eux esthétiquement cachée.

Que vous êtes gentil d'avoir dit du mal de Flaubert et surtout de ce cuistre gracieux de Fromentin. M. Gaubert, publiciste, s'écriait un jour au café Vachette (après mon départ) : « Il m'agace, ce Toulet ! Il m'agace ! » Cette opinion ne manque pas de justice. Mais appliquée à Fromentin, c'est Thémis même, — non plus que la vôtre sur l'irréalité de mes personnages. Mais cela est dû au caprice plus qu'à l'abstraction. Il m'a semblé parfois qu'ils participaient de la vie factice des comédiens et des marionnettes. Si j'avais eu du talent, ils auraient ressemblé à des bonshommes du grand Watteau.

Yours.

Toulet.

J'ai un remords, et je rouvre ma lettre pour défendre mon amie Nane. Je la crois plus importante qu'Emma Bovary.

noms propres et les mots ctrangcrs. Lui qui écrivait Yankie, il n'aurait certes pas dit Coblenlz pour Coblence, comme font, hélas ! nos journalistes, ni Hindenburg pour Hindenbourg comme le général Buat,

C'est l'extrême inégalité des œuvres qui vous égare. Que Flaubert applique à Nane cette espèce de génie obstiné à méditer et à observer, que ce soit un livre et non pas une babiole, vous verrez qu'elle est un t}^e plus général qu'une bourgeoise rendue romanesque par ses lectures. Je ne parle pas du travail de Flaubert, parce que ça ne vaut pas les quinze ans d'expérience que j'avais de courre la jupe, et surtout cette jupe-là. Du reste, Nane eût été mieux dessinée si elle ne l'avait été pour la Vie parisienne où l'on ne pouvait guère employer les noirs. (Zut pour ce stylo !)

C'est justement ce que je reproche à Flaubert avec bien d'autres choses : que ses personnages sont toujours exceptionnels.

Mais pensez-vous qu'il y ait beaucoup de gens aujourd'hui qui reprochent à Delacroix de ne pas savoir dessiner? Nous avons au moins acquis cette notion depuis cinquante ans que le dessin n'est pas nécessairement statique [ ]

C'est ainsi que Toulet dominait son œuvre. Et telle était son élégance.

Il écrivait cela le 7 juillet 1914. La guerre déclarée, il ne pensa plus qu'à s'engager. Or, il était de la classe 1887, et malade. « J'aimerais, moi aussi, disait-il, qu'une bombe vînt poudrer mes dépêches. » Et il se faisait d'étranges idées sur le pouvoir d'un caporal d'infanterie, car il me priait de le recommander : « Sérieusement, informez-vous, quand vous aurez un peu de loisir. Vous avez le temps. Mais je ne voudrais pas m'engager pour aller à la Rochelle, si bien faites qu'y soient les filles. » Sur ce, les premiers froids de 1914 le firent retomber. Alors il rêva de se faire envoyer, comme il dit, « en Syrie ou en Allemagne, dans un état-major, ou dans les cuisines, ou comme pianiste. Naturellement, avec ma chance, ça ne réussira pas. Et pendant le lustre ou deux qui me restent à vivre, il y aura des gens qui me diront : « Où étiez-vous, « monsieur, en 1915? En pantoufles? » Alors, je leur enverrai mes témoins. Et ils arrangeront l'affaire. Je

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connais le coup : on me l'a fait onze fois. » Plus tard, il intrigua pour qu'on l'expédiât « en Turquie ». Pauvre Toulet !

Du moins, il ne doutait pas que la France ne dût être victorieuse. Et déjà : « le principe des nationalités, prêché par ces bons Italo-Roumains, me met dans des états dangereux pour la vaisselle », avouait-il. Il n'était pas tendre pour nos alliés ; sa xénophobie n'avait pas désarmé. Sur les Belges mêmes, dont il l'agaçait qu'on vantât sans cesse l'héroïsme, il fit un jour ce distique peu indulgent :

Soit qu'il avance ou qu'il recule.

Le Belge est toujours ridicule.

Il m'écrivait, en octobre 1914 :

Je me rappelle le temps où je faisais partie, avec La Salle

[ 1, de prendre la ville de Heidelberg et d'y violer un grand

nombre de femmes, pour leur apprendre que le château de l'Électeur Chose ne fut point brûlé par des Français, mais par un nommé T'Serclaes, Belge d'ailleurs (mon Dieu, que j'en ai ma claque d'entendre traiter les Belges d'héroïques !) et qui, sous le surnom de comte de Tilly, commandait les Autruscos et autres chiens, comme disaient nos pères au retour d'Austerlitz en Moravie. C'est une très jolie ville : je vous prie de la prendre pour moi, et de me remplacer auprès de nos voisines d'outre-Rhin, bientôt et définitivement j'espère : d'outre- Rhin. Si nous ne gardons pas toute la rive gauche et la vallée de la Ruhr (à cause de la houille) et les quarante Rembrandt de Cassel avec ceux de Brunswick, et l'enseigne de Gersaint, et les marbres d'Égine, et quelques autres petites choses comme le Grand-Duché de Bade, et le Petit Cheval d'Altœting, — oui, je sens que je mourrai de colère.

Et il ajoutait :

Voilà comme ça se passe avec les Héroïques. Ils plaquent leur port [d'Anversl, à la difieience des Wallons, sans le défendre, et nous demandent asyle. On leur dit : Gy, et ils remercient — l'Angleterre. On ravage votre ville de Senlis, et tout de suite

les Canadiens font une souscription — pour les Belges. Décidément les sauvages ont raison : Acca nada (11 octobre 1914).

Mais les Italiens ne l'enchantaient pas davantage :

A propos de cuisines, les Italiens me dégoûtent autant que les Belges. Ils ont pillé celles du roi, à Fornoue, que M. Sainéan, votre ami, appelle Fornova. Et puis ils ont fait peindre un tableau par Mantègne, que Napoléon a mis au Louvre {19 avril 1915)-

Il avait, d'ailleurs, une collection de griefs de ce genre. A la fin d'un billet griffonné sur une sorte de carte postale où l'on voit la reproduction du portrait de Baldesare Castiglione par Raphaël, il écrivait :

Ce Castiglione imbécile, étant arrivé à un état de déliquescence répugnant, a écrit dans ses Mémoires que les Français (des archers gascons) avaient détruit le cheval du Vinci à Milan. Et avec une imbécillité non moins remarquable, tous les historiens ont répété cette calembredaine sans remarquer que ce vieillard écrivant la chose soixante ans après, sans y avoir été, est le seul témoignage. Or, en dehors de la difficulté de détruire à coups de flèches une terre cuite qui résiste depuis six ans au grand air, à la fin de la domination française à Milan, le marquis de Mantoue demanda cette statue. Et le cardinal d'Amboise la lui refusa parce que le roi y tenait fort. « Zèle inconsidéré », ajoute M. Giuseppe Campori. La statue n'était donc pas détruite à ce moment, et dans le peu de temps qui a suivi, on ne l'a sans doute pas laissé servir de cible. Mais ce qui est sûr, c'est que ces Italiens si artistes l'ont laissée dans la suite se désagréger au grand air, comme ils ont laissé se perdre les cartons d'Anghiari, les statues de Sabbionetta et la moitié des M. Ange, sans oublier quod fecerunt Barberini.

Tel était Toulet, bien ombrageux sur ce qu'il croyait nous être dû. A ce sujet on pense si, des Anglais aussi, il avait à se plaindre :

Y a-t-il vraiment un détachement français (Piépape) avec Allenby qui n'en souffle mot? Vous devez savoir ça. Et que nous ne prenions pas nos précautions en Sjorie ni en

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Afrique orientale, ça me rend malade, littéralement (décembre 191 7).

A ce moment, il avait renoncé à la Ruhr, mais moyennant la Syrie, la Cilicie, la rive gauche du Rhin et la Palestine. « Les idioties nuageuses de Wilson I^^ » l'exaspéraient. D'ailleurs, les diplomates le faisaient trembler, « et nos alliés, donc ! Outre qu'ils ne manqueront pas d'abuser de notre désintéressement pour nous rouler comme un chapeau d'Auvergnat, au jour de la paix. » Et il ajoutait :

Mon Dieu, que nous trouverons notre vieux Paris changé le jour où nous nous retrouverons. Il y aura tellement d'étrangers qu'il faudra augmenter la ville d'un .étage. J'opine pour qu'il soit souterrain et pour qu'on mette un écriteau sur le bar de la Paix, où sera écrit : « Ici on parle français. »

Cela est du 8 août 1917 ; il ne croyait pas si bien dire. Mais nous ne devions plus nous revoir...

En 191 8, il m'envoya Comme une fantaisie avec un dizain en guise de dédicace qu'il comptait reproduire dans les Contrerimes, et que voici :

Au chevalier Jacques Boulenger, aviateur.

Les poètes, gens précieux Et bons à tout, sauf à se taire, Qui croient, d'un verbe audacieux, Moissonner l'azur spacieux.

Leur poids les attache à la terre.

Mais les fils de Bellérophon De la nue écartant les voiles.

On doute à cet éclair que font Leurs ailes dans le ciel profond.

Si c'est pour cueillir des étoiles.

ToULET.

Guéthary, 29 janvier XIIX {sic).

Il caressait alors, mi-sérieusement, mi-ironiquement, un projet qui lui était cher : « un projet d'Académie (ou plutôt : C'^) de grammaire ».

On peut en parler en rêvant à l'après-guerre. Ça ne ferait pas double emploi avec l'Académie, qui s'est toujours refusée à faire une grammaire. C'est ça que nous ferions, et comme besogne plus immédiate, un Bulletin pour excommunier des expressions insensées comme « faire confiance » et autres termes du patois singe : emprise, tractation, ruée, etc. L'important, c'est de trouver un président et vice-président décoratifs : France, Barrés... Il ne faudrait pas être plus de douze à dixneuf, les Belges du Brabant et de 1 a Flandre exclus. Je réclame le poste de secrétaire perpétuel qui, j'espère, sera payé. Aussi faut-il un milliardaire. Répondez-moi là-dessus, pas à la blague.

Et déjà il pensait aux écrivains qu'on y pourrait admettre, comme à ceux qu'il en faudrait exclure (mais n'insistons pas). Puis il m'envoyait un questionnaire sur des points délicats, que voici :

Règle : Quand une phrase est composée d'une proposition dont le régime est une locution génitive, le second terme de celle-ci comporte un article possessif.

Ou, moins confusément :

Règle : Dans une proposition dont le régime est lui-même une proposition, et génitive, le second terme de ce génitif entraîne l'article possessif, — toutefois que ce second terme se rapporte au sujet général de la proposition.

Ex. : « Le Rhône dont je redoute la fougue de ses eaux. » Et non pas :

Ex. : « Le Rhône dont je redoute la fougue des eaux. »

Mais je crains que ce ne soit contraire à l'usage, qui est plutôt de dire : « Le Rhône en qui je redoute la fougue de ses eaux. »

Autre ex. : « La dame dont on admire la beauté de ses cheveux. »

De répondre par l'usage, ce n'est qu'une solution d'élégance, et qui ne suffit pas absolument.

Pour que la question se pose, il faut, comme je l'ai dit plus haut, que le dernier terme (si ça s'appelle comme ça) se rapporte au sujet général. Si je dis, par exemple ; « La dame dont j'ai

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appris la beauté de la vertu », il n'y a pas de difiSculté. Mais, s'il s'agit de la vertu de la dame, ne dois-je pas écrire (à moins d'esquiver la question) : « La dame dont j'ai appris la beauté de sa vertu. »

Actuellement les journalistes écrivent :

Ex. : « La dame dont les enfants ont hérité de la fortune. »

Ce qui vaut à peu près ce vers d'un Hollandais du dixhuitième siècle :

Ex. : « Du pauvre qui languit rire de la souffrance. »

Mais si j'écris :

Ex. : « La dame dont le fils ne vaut pas le père. »

— Quel père?

Les journalistes et les députés disent aussi couramment : Ex. : « La dame dont les servantes n'obéissent pas aux

ordres. »

C'est d'ailleurs une autre question. Quoi qu'il en soit, je

voudrais des éclaircissements, des distinctions et une règle.

Je regrette d'avoir tant bafouillé, mais j'y ai réfléchi un paquet

de fois, sans résultat.

Et il insistait : « Vous avez tort de prendre cette question de grammaire à la blague. » Ou : « Ne vous croyez pas quitte de la question du génitif porte-àfaux. » Ou encore il me demandait :

Comment écririez-vous ?

— L'averse battit le feuillage un moment, décrut, s'évapora et de nouveau tout ne fut qu'un éclatant silence.

Ou bien :

— L'averse sonore battit le feuillage un... etc.

Il habitait alors à Guéthary, au pays basque, dont il trouvait le décor « rigolo », en comparaison du paysage « plus logique » de son Béarn.

C'est là qu'il est mort, le 6 septembre 1920. J'ai appris son décès par une dépêche que m'ont envoyée Francis de Miomandre et Henri Farge. D'autres ont dit les derniers jours de ce bel et gentil esprit, mon ami. Il ne m'a pas seulement été donné de l'accompagner au cimetière...

On ne lui a fait qu'après sa mort le succès qu'il méritait. Succès d'estime, naturellement, comme il convient à un styliste, et qui l'est avant tout. Ce sont d'autres qualités que les siennes qu'il faut pour plaire au grand public. Il manquait de l'une des principales qui est de se prendre très au sérieux. Oh ! il avait beaucoup trop de goût pour affecter quoi que ce fût, et notamment un faux détachement de son art, et ce n'est pas lui qui eût tenté de dissimuler sous un sourire de supériorité son amour de la littérature et son espoir d'avoir approché de la beauté quelquefois. Seulement, comme H était l'ironie même, il ne pouvait s'empêcher, lorsqu'il écrivait un roman, de blaguer ses personnages, son sujet, ses lecteurs et lui-même, et le public n'aime pas cela. Le public aime d'être respecté, chacun sait cela. Il aime aussi que l'auteur se respecte. Tous les romanciers à succès (je parle de ceux qui ont obtenu un succès spontané) sont sérieux comme des papes, et ce n'était pas le cas de notre Toulet. D'ailleurs, il écrivait une langue très savante, pleine d'ellipses et de tours rares et exquis, dont il fallait être un peu humaniste pour bien sentir tous les délices. Hélas ! il est peu d'humanistes ! Et Toulet s'adressait à un public restreint. Encore, et même des connaisseurs, pouvait-on trouver ses romans un peu légers dans la main. Mais les Contrefîmes et VAlmanach des trois impostures, je serais bien étonné si des lettrés n'aimaient point cela.

Peut-être, sans M. Henri Martineau, nous n'aurions jamais ces volumes charmants. M. Henri Martineau, qui aime Toulet comme il aime Stendhal, ce qui n'est pas peu dire, s'est dévoué à notre pauvre ami. Déjà,

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en 1914, il avait mis en souscription les Contrerimes et VAlmanach. La guerre est venue interrompre ces projets de publication, mais non le zèle de M. Martineau. Il a réussi à séduire un éditeur ami des lettres et les Contrerimes viennent de paraître (i). On assure que VAlmanach des trois impostures suivra sous peu. C'est un enchanteur, ce M. Martineau.

J'ai dit, l'an passé (2), mon goût pour la prose de Toulet. Mais les Contrerimes, quelles délices ! On n'y trouve que des poèmes très courts, mais tous parfaits, et tous exquis. Quatre parties : d'abord la principale, les Contrerimes proprement dites, généralement en vers alternés de huit et six pieds, sur ce modèle que l'on aimera sans doute :

L'immortel et l'œillet de mer

Qui pousse dans le sable, La pervenche trop périssable

Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres.

Ne vous en souvient-il, Ni de la brise au sel subtil

Qui nous brûlait aux lèvres?

Et sur celui-ci :

Toute allégresse a son défaut

Et se brise elle-même.

Si vous voulez que je vous aime.

Ne riez pas trop haut.

C'est à voix basse qu'on enchante

Sous la cendre d'hiver Ce cœur, pareil au feu couvert

Qui se consume et chante.

(i) Chez Émile-Paul.

(2) Voir ...Mais l'art est difficile! i™ série.

Puis viennent quelques Chansons et Dizains octosyllabiques parmi lesquels je cueille cette merveille :

L'un vainqueur ou l'autre battu

Ces beaux soldats qui vous ont faite

Gardaient jusque dans la défaite

Le sourire de leur vertu.

Vous, pour avoir rendu les armes.

Je vous trouve fondue en larmes

Et qui m'insultez entre tant.

Que si l'on doit toute sa vie

Déplorer l'éclair d'un instant.

Mieux vaut coucher sur son envie.

Enfin les Copies, suite de quatrains et de distiques alternés, en alexandrins :

J'ai connu, dans Séville, une enfant brune et tendre. Nous n'eûmes aucun mal, hélas! à nous entendre.

Jamais, depuis Moréas et Mallarmé, on n'avait vu poète plus sensible à la cadence que notre Toulet, et qui fasse davantage ses vers pour l'oreille. Ce n'est pas qu'à la rime, il sacrifie la raison ; ce n'est pas qu'il considère les mots comme de simples notes de musique, à la façon de Mallarmé, ou que, tel Moréas, il estime que le thème du poète, c'est exclusivement le lieu commun. Mais, bien souvent, ses poèmes sont presque sans sujet, et, s'il a quelque argument, c'est si peu de chose qu'autant dire que ce n'est rien. Ah ! il ne donne pas grande importance à « l'inspiration », au sens romantique du mot, ce Toulet, et il n'est pas oratoire et discursif pour un sou ! Le rythme et la rime, c'est tout, pour lui. Mais jamais on n'a fait chanter plus gentiment le langage. Ses plaisanteries mêmes dans les Contrerimes reposent sur le son ; ce sont des traits d'esprit comme en pourrait faire un musicien avec son instrument :

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa .. Jusqu'au jour où l'un vint voir l'autre, et le tapa.

SOUVENIRS DE P.-J. TOULET 237

Ou bien :

Les trois princes Pou, Lou et You,

Ornement de la Chine, Voyagent. Deux vont à machine.

Mais You, c'est en youyou (etc.).

Certes, Toulet ne prétend pas faire entendre les hauts chants d'un Moréas ; il ne touche pas la grande lyre, il se contente de ses pipeaux, mais son fredon est ravissant :

Tandis qu'à l'argile au front vert

Dessus ton front haussée.

Perlait le pletir d'tme eau glacée.

Les dailleurs, à couvert :

« Enfant, riait leur voix lointaine.

Voilà temps que tu bois.

Si Monsieur Paul est dans le bois.

Avise à la fontaine.

« Mais avise aussi de briser

Ta cruche en tournant vite.

Ah! que dirait ta mère. Évite

Son bras. Prends le baiser. •»

...Le temps était couleur de pêche.

Sur le Saleys qtii dort Un oiseau d'émeraude et d'or

Fila comm.e une flèche.

La fantaisie de Toulet est la plus jolie du monde. Et sa langue ! Il use avec la sjmtaxe d'une extrême liberté, mais, jusque dans ses familiarités les plus extrêmes, il ne pèche jamais contre le langage. Il est elliptique presque jusqu'à l'obscurité :

Ces moires dont Zéphire incline la prairie. Ou si quelque déesse invisible a passé. Ainsi courait Camille. Ainsi passa Marie : Sur l'herbe et dans mon âme, ô méandre effacé.

Mais quelle différence avec cette syntaxe arbitraire qu'employait Mallarmé ! Lui, ses hardiesses sont « dans le sens » du français, et il n'oublie jamais le latin. Il use de ni, par exemple, précisément comme les Latins de nec et de necnon; et même où il joue à oser plus, il est défendable :

La nuit fut; ni, rentrés chez moi, Tes fureurs plus de mise.

Aussi bien il rêvait, je l'ai dit, de fonder une académie de grammaire. Il admet les tournures les plus familières auprès des plus rares, et il a bien trop de goût pour exclure même l'argot ; dans plusieurs de ses pièces, il a quelque lointain parfum de Villon, comme dans cette épigramme :

Industrieux fils de Dédale Qui ressuscitez dans Paris — Pourquoi, j'y entrave qtie dale — Tant de singes en vains péris, Et de qttoi sert que Dieu les tue Si vous nous fichez leur statue?

— // faut vivre, se faire un nom. .

— Eh! Qui de savoir s'évertue, Par la racine ou non, Comment vous mangez la laitue.^

Mon Dieu, j'entends bien que notr< Paul- Jean Toulet n'aura jamais qu'un public étroit : ce sont là jeux de lettrés les plus raffinés et exquis. Ainsi les épigrammes alexandrines de l'Anthologie; — et ceci n'en est-ce point quelqu'une?

Étranger, je sens bon. Cueille-moi sans remords : Les violettes sont le sourire des morts.

Rangeons les vers de Toulet, poeta minor, à côté de ses proses, dans la vitrine où l'on dispose pour la postérité les minuscules et précieux bibelots de nacre, d'émail, d'ivoire et d'or.

DEUX DANDYS (il

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