PREFACE XI
ne considère que les résultats et les conclusions, bien qu'on n'ait, d'ailleurs, aucune balance sûre pour les peser.
Je dois le dire : cette manière de juger Sainte-Beuve me parait un peu sommaire, et ce point de vue exclusivement utilitaire sur la critique me semble de tous le plus dénué d'intérêt. Il est pourtant traditionnel : cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Boileau n'a jamais pensé que la critique eût d'autre prix que celui de ses arrêts. Pour lui, comme pour La Bruyère (i), elle est une science, celle des « règles de l'art » auxquelles tous les classiques ont cru, et un tribunal. Sainte-Beuve lui même, s'il n'avait plus foi aux « règles », il s'est toujours considéré essentiellement comme un juge et un mentor. Et l'on continue généralement aujourd'hui à faire jouer à la critique les utilités; on veut qu'elle n'ait pas d'autres mérites que pratiques, soit qu'elle serve à morigéner les artistes, à régenter le monde des lettres, à distribuer bonnets- d' ânes et médailles, ou à faire l'éducation du public, ou à « encourager les jeunes », que sais-je? Au total, on donne au critique du juge et du professeur, on lui assigne pour devoir de rendre des arrêts définitifs au nom de la beauté absolue, comme s'il était certain qu'elle existât; — et in petto les écrivains d'imagination regardent le critique comme une sorte de tambour de ville, chargé d'annoncer leurs dernières productions. Enfin, si l'on fait une enquête sur la critique, c'est pour déterminer si elle est utile ou non, et à quoi elle sert au juste. Mais je crois bien qu'elle ne sert à peu près à rien.
Dieu merci! Elle n'a point à se galvauder dans le
(i) « La critique souvent n'est pas une science, c'est un mctier où ii faut plus da sauté qut d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de géaie. » [Des ouvrages de i'esprif.)
réel. C'est un art. Et si elle a quelque utilité, c'est d'abord l'utilité de l'art. Elle divertit les esprits livresques et qui goUtent les idées, comme un roman divertit ses lecteurs. Et comme une fable est plus intéressante que sa morale, en critique les considérants sont plus intéressants que la sentence. Non, certes, que la critique n'ait du tout pour objet de juger, de déterminer les œuvres laides et vulgaires et de reconnaître les plus belles, mais ses catégories sont larges, et dans la dernière qui comporte heureusement de nombreux ouvrages, il est bien malaisé d'établir objectivement un rang d'excellence. Pour ma part, je ne m'en pique guère. Si Hugo, Shakespeare et Dante doivent être classés ex œquo, et si Goethe, malgré son puissant esprit, est un poète tout à fait aussi grand que ces trois-là, c'est une question que le critique du Temps, qui se la pose dans son feuilleton du 21 avril dernier, saura résoudre mieux que moi. D'ailleurs, je ne distingue pas bien, je l'avoue, en vertu de quel principe objectif il procédera. Au nom du Goût? — Mais qu'est-ce donc, enfin, que le Goût?
« Rien du tout », disait Rémy de Gourmont; trahit sua quemque voluptas. // ajoutait qu'il n'y a pas de goût absolu puisqu'il n'y a pas de beauté universelle et immuable. Mais il nous suffit qu'on reconnaisse qu'un certain sentiment, une opinion de la beauté peuvent être communs à tout un peuple, et que, s'il n'y a pas une beauté universelle, il existe du moins, une beauté occidentale, européenne et, sûrement, française. L'âme collective des Français a un sentiment de cette beauté littéraire qui forme l'essentiel de notre goût, et que nous nommons le Goût, par excellence; en ce sens, il y a une beauté française comme il y a un esprit français, et la conscience