JOSEPH BÉDIER
textes ce que l'archéologue fait pour les peintures, les statues, les objets, les monuments. Il les rassemble, il les déchiffre, il en rajuste les morceaux, il restitue leur aspect, leur sens obscurci par les erreurs, les mauvaises explications, l'incompréhension des glossateurs, l'ignorance des idées courantes à l'époque où l'ouvrage fut écrit... que sais-je? et il les publie « critiquement », c'est-à-dire de manière que l'on puisse en comparer les rédactions diverses, connaître les corrections successives de l'auteur, etc. Tout cela demande de la culture, des soins et une patience infinie. L'érudition est voluptueuse ; elle porte sa récompense en ellemême : ne plaignons donc pas l'érudit, mais soyonslui reconnaissant.
D'autre part, on ne dit pas assez que la pratique de l'érudition, de la critique historique et philologique, est pour l'esprit une discipline de premier ordre. Peutêtre l'histoire n'est-elle pas une science ; peut-être ne saiurait-elle avoir pour fin dernière que de contenter la curiosité ; mais la critique érudite est un merveilleux instnuTient de culture intellectuelle à cause de la prudence, de la mesure, de la sobriété qu'elle exige. Le souci de n'avancer aucun fait qui ne soit établi avec toute la rigueur possible, comme aussi de ne point généraliser et conclure à la légère ; enfin, selon le fameux procédé qu'indique Taine dans ses Philosophes classiques, de toujours formuler ce qui séduit et qu'on n'est pas trop sûr d'entendre : voilà un sport excellent pour l'esprit. Il est bon de s'astreindre à donner ses références et justifier ses allégations : la note au bas de la page, c'est un remède efhcace contre l'éloquence. Et puis l'érudit n'ignore pas qu'il ne saurait rien faire de définitif, puisque ses travaux ont précisément pour fin d'être dépassés et d'offrir des points de départ solides à ses confrères ; seuls, les résultats comptent.
en érudition, non les auteurs ; cela est fort propre à guérir de la vanité littéraire. Rien n'est plus hygiénique, vraiment, que l'érudition.
M. Joseph Bédier, qui incarne les meilleures méthodes historiques, en a prouvé la valeur dans des domaines très divers. Quand il a pesé des textes de Diderot ou de Chateaubriand aux mêmes balances minutieuses, mais un peu trop mécaniques, qui servent à examiner les textes plus naïfs, moins humains, moins sensibles du moyen âge, et voulu montrer un peu trop rationnellement, peut-être, que l'auteur d'Atala n'a pas accompli en Amérique, à beaucoup près, le quart des voyages qu'il raconte (i), on peut contester en partie ses conclusions, mais c'était la première tois qu'on appliquait si rigoureusement à ces textes modernes les méthodes scientifiques, et les résultats ont été intéressants. De même, ses beaux travaux sur l'Effort français durant la guerre, ses études de l'infanterie, de l'artillerie, de l'aérostation sont composés selon les plus sévères r'gles de l'érudition qui, d'ailleurs, s'y appliquent à merveille, et ce sont là de bonnes leçons pour les critiques littéraires imprécis et sentimentaux à l'excès, et surtout pour ces malheureux « historiens » militaires qui ignorent jusqu'à l'art d'examiner et de classer les documents. Mais où il est amusant de suivre les conséquences de
(i) M. Bédier exagère un peu lorsqu'il prête à Chateaubriand, parce que celui-ci dit qu'il « peint d'après nature » le pays d'Atala, l'intention formelle de nous faire croire qu'il est allé jusque-là. Les romanciers ont bien des droits et ne sont pas tenus à la véracité qui sied à des historiens.