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la formation historique de M. Bédicr, c'est dans le domaine de l'art.
A force de chercher l'exactitude des termes et la clarté de la composition, d'élaguer les ornements littéraires et les considérations accessoires, de purs érudits ont parfois écrit des morceaux d'une limpidité et d'une vigueur remarquables ; il en est de tels jusque dan les études les plus techniques d'un Paul Meyer dans la Romania, dont il serait amusant de recueillir certains fragments pour leur beauté (le mot n'est pas trop fort). M. Ch.-V. Langlois a donné un véritable modèle de ce style historique dans son histoire de saint Louis et de Philippe le Bel (t), et il faut voir l'art en apparence involontaire dont, par exemple, il peint le caractère de saint Louis, dynamiquement, en le montrant en action, par les faits, d'une façon absolument objective, comme le meilleur romancier r^^aliste ferait le portrait moral de l'un de ses héros. Mais c'est dans l'adaptation célèbre que M. Bédier a donnée de Tri tan et Iseult que l'on peut admirer l'effet de c tour d'esprit.
Parmi les divers poèmes qui ont retracé au moyen âge l'histoire de Tri tan, les plus connus et les meilleurs sont ceux de Béroul et de Thomas. Qu'on veuille bien les prendre en mains ; ils sont tous deux accessibles et le second a même été traduit en français moderne (2). C'est d'eux que M. Bédier s'est le plus servi. On verra avec quelle finesse il a su choisir les épisodes les plus charmants, abréger les discours et les narrations, trop longs et diffus comme dan toute cette littérature médiévale qu'un peu d'atticisme rendrait parfois si agréable. Il a repensé le récit, en quelque sorte,
(i) Histoire de France, dirigée par Ernest La visse, ÎII, 2*^ partie. (2) Le Roman de Tristan et Iseult, par Thomas, trad. par Jules Herbomez et Rémy Beaurieux. (Renaissance du Livre).
classé les traits selon leur caractère et leur importance, écarté les moins bons, et conservé l'exquis avec une sûreté remarquable. Aucun romancier, fût-il le plus habile, le plus roué, n'aurait fait mieux. Ce n'est pas mal pour un savant romaniste, dont je ne sache pas qu'on cite aucun récit d'imagination ! Mais la méthode historique et les habitudes de sobriété qu'elle imprime à l'esprit, cet art de classer, d'ordonner, de peser minutieusement et de choisir, qu'elle donne, lui ont suffi, avec ce goût littéraire sans lequel il n'est pas de bon esprit et qui manque trop aux savants germains.
On procède en histoire comme en physiologie, en chimie, en physique. Tout ouvrage d'ensemble, toute découverte est fondée sur une quantité de recherches, d'expériences et d'essais. C'est « la cuisine », comme on dit, que les profanes n'imaginent guère. Quels dépouillements il a fallu faire pour cette étude des Fabliaux (1893) qui est le premier grand ouvrage de M. Bédier ! Ces contes de notre moyen âge appartiennent de plus ou moins près, comme au reste tous les récits d' « imagination », à un fonds commun à tous les hommes, où puisent les auteurs sans guère se douter qu'ils se répètent toujours. M. Bédier l'a montré mieux que personne, mais c'est aux découvertes qu'il expose dans ses Légendes épiques qu'il doit sa célébrité.
M. Renan est mort trop tôt ; le manifeste des intellectuels allemands en 1914 lui aurait donné beaucoup à penser ; mais surtout les plus récentes théories sur l'origine des récits épiques, en changeant tous ses principes, lui auraient fourni l'occasion de l'une de ces études étonnantes de souplesse où il excellait. Ah ! comme il y aurait bien su concilier les contraires !...
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Ainsi que tous les historiens du dix-neuvième siècle, il était imbu de cette théorie qui est d'une grande beauté, il faut le reconnaître, lancée par un Français, l'abbé d'Aubignac, au dix-septième siècle, reprise par Herder, par les frères Grimm, par Wolf, par Schlegel, introduite chez nous par Fauri 1, adoptée par le romantisme avec enthousiasme et jusqu'à nos jours admirée : que les grandes épopées par lesquelles débutent toutes les littératures naissent spontanément dn peuple, anonjmies et collectives. « Non pas à tâtons et par des approximations nécessaires, mais d'un seul coup et sans effort, par la vertu d'une intuition immédiate et qui est la manifestation du divin dans l'homme, le génie populaire a créé le langage, le mythe, la loi, la poésie. » Des chants courts apparaissent d'abord, que des rapsodes, des jongleurs colportent oralement, et qu'enfin des scribes notent en les combinant, en les agençant, en les développant. Voilà, du moins, ce qu'on a cru durant un siècle, et ce que Léon Gautier rapportait encore dans ses Epopées françaises.
En 1902-1903, toutefois, M. Victor Bérard publiait deux beaux volumes sur les Phéniciens et l'Odyssée, où il montrait que le retour d'Ulysse est l'œuvre d'un artiste savant, composée pour récréer les marins grecs, mais aussi pour les renseigner sur la géographie de la Méditerranée (i). A son tour, en 1903, Michel Bréal, combattant la thèse ancienne et consacrée de Wolf, établissait que les poèmes homériques, bien loin de peindre les mœurs les plus brutales et les plus archaïques, brillent au contraire de civilisation et datent
(i) M. Bérard a identilié l'île de Calypso, celle des Phéacieus, etc. On peut désormais illustrer VOdyssée par la photographie. Il est curieux de rapprocher de ces résultats ceux auxquels M. Abel Lefranc est arrivé pour les Navigations de Pantagruel (H. I.eclerc, éd.).
d'une époque relativement récente (i). En 1908 enfin, M. Bédier donnait le tome premier de ses Légendes épiques, où il commençait de montrer que nos chansons de geste sont l'œuvre d'auteurs individuels, qui les ont élaborées, travaillées, rimées, la plume à la main. Depuis lors, tous les travaux sur nos anciens poèmes ' ont confirmé ces vues.
Mais la Chanson de Roland, par exemple, composée au onzième siècle, rapporte des faits antérieurs de trois cents ans, et il en va de la sorte pour presque toutes les autres. A cela, il n'y aurait peut-être pas besoin d'explication historique : la poésie épique — tragique même, le plus souvent — retrace des histoires anciennes parce que le recul dans le temps stylise le sujet ; si Racine situe ses personnages dans l'antiquité (ou tout au moins en Orient), c'est qu'il sait que l'éloignement dans la durée (ou dans l'espace) les ennoblit. Mais M. Bédier observa (comme naguère M. Bérard l'avait fait pour VOdyssée) d'une part que les chansons de geste abondent en renseignements topographiques, de l'autre que les héros épiques avaient laissé des souvenirs légendaires dans un certain nombre de lieux où s'élevaient presque toujours des établissements religieux (ainsi, à l'abbaye de Gellone, on voyait le tombeau de Guillaume d'Orange, par exemple, ou, aux Aliscamps, celui de Vivien). Or, en pointant sur une carte tous les éléments topographiques fournis par le cycle de Guillaume, on trouve qu'ils jalonnent la route des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, comme tous ceux qu'offre le cycle de Roland marquent les voies qui menaient les pèlerins à Roncevaux.
Voilà les faits. Qu'est-ce à dire? Probablement que c'étaient les clercs qui conservaient les traditions
(i) Pour mieux connaître Homère (Hachette, éd.).