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dis-je, à lin fanatique de votre beau talent, de saluer en vous un lever d'étoile et daignerezvous accepter, en hommage d'une ferveur toute littéraire^ ce bibelot qui naqitiin mérite, celui d'avoir servi jadis à M""" de Scvigné, legs d'un écrivain de race à un écrivain de génie.
Mon ami, M. de Farenbourg , m'affirme que mon âge et ma situation au Laurier d'Or me permettent la hardiesse de ce geste, geste d'aïeul, hélas! vers la radieuse jeunesse qui fleurit en vous.
Et c'était signé : Albert Agrado.
— Mais qu'est-ce que celui-là ? interrogeait Emile. — Lis maintenant ce mot de ton ami Henri.
Madame, écrivait de Farenbourg, ne vous alarmez, ni ne vous effarouchez, je vous en prie, ni de la lettre, ni de l'envoi de mon ami Agrado, C'est im vieil original et un vieil ami du Laurier d'Or, presque le fondateur de la maison. Immensément riche et épris d'art et
d'artistes, fanatique du beau, cest lui qui a eu ridée de notre Revue et en a fourni les -premiers fonds ; cest lui qui^ il y a cinq ans, m'en confia la direction, le Laurier a prospéré depuis. Cest lui qui, président du jury, s'est enthousiasmé de votre poème et a exigé la mention hors concours. Il brûle de connaître Florise d'Ellébreuse et vous dînerez ce soir avec lui; je n'ai pu lui refuser cette faveur. Je vous en supplie, madame, ne vous formalisez ni de sa lettre ni de son envoi. Il ne vous connaît pas, ce n'est donc pas à la femme que s'adresse son enthousiasme, mais à la poétesse. D'ailleurs cest un vieil enfant. Il faut lui passer quelque chose et M. Farnier ne peut pas s'alartner ; mon ami Albert aplus de soixante ans. Je vous dis donc à ce soir et je mets à vos pieds les hominages de votre...
— Eh ! bien, tu vois... — Je vois que c'est complet et de Farenbourg fait un drôle de métier de s'entremettre entre toi et ce vieillard. — Mon ami, il faut te soigner, tu es
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vraiment trop de la province. Allons, vas t'ha- Liller, il est plus de sept heures, — Mais...
— Il n'y a pas de mais, sommes-nous venus ici, oui ou non, pour ma carrière ? Est-ce de ^jme parnier ou de Florise d'Ellébreuse qu'il s'agit ? — Est-ce que le monde distinguera ?
— Le monde est à plat ventre devant le succès ; rimportant est de réussir. La poétesse inconnue a su plaire à M. de Farenbourg et à M. Agrado; c'est à la femme maintenant de les conquérir. — Ah ! tu les conquerras. »
Le matin même, pour complaire à sa femme, M. Farnier s'était résigné à acheter trois chemises de soirée à plastrons plissés et mous, le dernier cri, lui avait affirmé le chemisier, plus une cravate 1830 et un gilet de moire. Il était entré dans la voie des concessions ; il se laissait pousser par Emma dans sa chambre.
— L'automobile de madame est en bas, venait annoncer le garçonp.
Florise d'Ellébreuse rentrait de sa soirée,
troublée, énervée et perplexe, M. de Farcnbourg ne l'avait pas éblouie. Elle n'avait pas été la dupe de son obséquiosité impertinente el de ses salamalecs sur sa beauté, son talent et son génie. Si vaniteuse que fût Emma, l'encens était par trop grossier. Elle avait goûté davantage la délicate flatterie et la timidité, peut-être voulue, de M. Agrado. Le sexagénaire avait paru vraiment ému, sinon décontenancé, par sa présence. La jeune femme sentait qu'elle avait fait sur le vieillard une vive impression et lui en était reconnaissante.
Elle avait trouvé à M. de Farenbourg un physique de bellâtre et une élégance de dentiste. Comment Emile avait-il pu s'en laisser imposer par ce luxe rastaquouère, il avait accordé à ce pitre une distinction de diplomate ! Florise commençait à mépriser son mari. Par contre, M. Agrado, volontairement effacé, le teint r(èse et les cheveux comme poudrés à frimas, tant leur neige était légère, lui avait plu par la réserve de ses manières et
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la malice atténuée de fort beaux yeux noirs, deux yeux en vérité demeurés éloquents on dépit de l'âge.
Le ménage avait trouvé les deux hommes au premier, dans un salon du cabaret. M. de Farenbourg s'y cambrait, impeccable dans un liabit à revers de moire, évidemment coupé à Londres. Un gilet de velours blanc épingle le pinçait à la taille comme un dandy de 1830 ; la haute cravate de mousseline et le col carcan étaient d'un personnage de Balzac. Les boutons de turquoise du gilet et les perles grises du plastron avaient offusqué la jeune femme, et puis M. de Farenbourg avait trop de bagues. La tenue de M. Agrado était celle d'un vieillard soigné ; son linge éblouissait dans l'échancrure d'un gilet de velours noir ; le diamant, qu'il portait au petit doigt, jetait des feux d'escarboucle. C'étaitune pierre d'au moins trois mille. Emma, dans la matinée, avait arpenté la rue de la Paix et s'était déjà documentée sur la valeur des bijoux.
On s'était mis à table sur des compliments
réciproques ; le menu était des pjus soigné : les deux potagesj crème de laitue et bisque, les ris de veau pointes d'asperges, les croustades de homard et le pintadeau sur canapé avaient été commandés par un raffiné. Le château Yquem et la tisane de Moët les arrosaient, M. Agrado blâmait les cailles en caisses comme faisant double emploi, mais Emma ayant déclaré qu'elle les adorait, il avait retiré ce qu'il avait dit et galamment lui avait baisé la main. M. de Farenbourg renchérissait en commandant une salade de truffes. Emile se récriait. Ce vieil Henry voulait donc les faire mourir. Emma, les joues allumées, une pointe de griserie dans les yeux, riait maintenant à tous les propos de M. de Farenbourg, la glace était rompue. En entrant, M™* Farnier avait senti que le journaliste la détaillait et la trouvait mal mise. Il avait eu une moue significative en lorgnant de haut le boléro de jais blanc ei le collier de rubis roses. Maintenant on était bons amis.
— Voyons, vieux camarade, faisait-il à
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M. Agrado, n'ai-je pas eu raison de faire venir cette petite femme à Paris? C'était un crime que de laisser un tel joyau en province. Ici M""^ Farnier est dans son cadre. » Le sexagénaire avait un sourire discret : — Moi, je trouve que M"*' Farnier est partout chez elle. Dans un musée, c'est le portrait qui fait la fortune du cadre et non le cadre qui fait la valeur du portrait. » Emma savait gré au vieillard de sa réflexion, elle posait sur lui deux grands yeux veloutés de caresse.
M. de Farenbourg avait demandé l'addition, les autos les attendaient en bas, celui du directeur du Laurier et celui du sexagénaire. Le banquier montait dans le sien avec la jeune femme et M. dé Farenbourg prenait avec lui le mari. On arrivait au théâtre à la fin du deuxième acte ; dès le vestibule, Emma ôtait vivement son manteau, qu'elle sentait mesquin et le regrettait aussitôt. Elle était la seule femme qui errât, les épaules nues, dans les couloirs.
M. de Farenbourg l'installait sur le devant
de la loge à côté de M. Agrado et entraînait Emile au foyer. C'était l'entr'acte.
Le banquier devait être très connu, car, à peine assise auprès de lui, Emma s'était sentie le point de mire de toutes les lorgnettes des fauteuils et des loges. La provinciale rougissait, très gênée ; quelque chose la suffoquait. Dans l'auto, le vieillard l'avait remerciée en termes très émus d'avoir accepté son éventail; il lui était on ne peut plus reconnaissant d'avoir bien voulu s'en servir au dîner du soir. Il en avait une collection admirable et espérait bien que la jeune femme lui ferait l'honneur de la visiter un jour, et, dans un mouvement de coquetterie, Florise avait appuyé le dos de sa main gantée sur les lèvres du vieillard. Elle les avait eues au même instant sur la chair nue de son poignet. On arrivait au théâtre.
Maintenant dans le tête-à-tête de la loge, Emma regrettait son élan de tout à l'heure, M. Agrado avait reculé un peu sa chaise et posé sa main dégantée sur le dossier de son
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fauteuil. Florise sentait cette main au creux de ses épaules. Un hasard, qu'elle savait ^l'être pas un hasard, l'avait posée sur sa nuque et de là assez bas dans le dos ; la jeune femme très rouge n'osait dire au banquier de retirer sa main, elle s'inclinait le plus quelle pouvait en avant, mais la main suivait son inclinaison et elle devinait les yeux de M. Agrado plongés dans son corsage, explorant avidement le vallonnement de ses seins.
Son mari rentrait et le banquier retirait sa main. M. de Farenbourg rapportait un sac de fruits frappés. On picorait des fraises et des alizés ; la pièce continuait, M. Agrado remettait sa main.
Après le théâtre, l'auto du banquier jetait le ménage à son hôtel. M. de Farenbourg ramenait dans le sien M. Agrado. Le directeur du Laurier d'Or avait offert d'aller souper chez Durand ou chez Larue, M""" Farnier avait refusé.
Dans l'auto, qui les ramenait rue de Beaune, Emma, un peu nerveuse, cherchait
querelle à son mari. — Qu'est-ce que M. de Farenbourg pouvait bien avoir à lui dire et pourquoi l'avail-il laissée seule à tous les entr'actes, — Âh ! justement, c'est une commission que j'ai à te' faire de la part de ce cher Oscar, voilà! » M. de Farenbours: l'avait pris à part pour le complimenter sur son élégance et sa beauté à elle, Emma, mais il ne lui avait pas caché que les robes, qui étaient de mise à Avignon, ne convenaient pas du tout à Paris. Florise d'Ellébreuse allait devenir du jour au lendemain le point de mire de toutes les curiosités et de toutes les admirations, il fallait que la lauréate hors concours du Laurier d'Or se montrât digne de sa réputation de beauté et de génie. Or, à Paris, la réputation d'une femme est dans les doigts de son couturier ; trois robes d'une bonne maison et l'on est à la mode. Par exemple, à la soirée que le Laurier allait donner en l'honneur de ses lauréates, il fallait que Florise d'Ellébreuse eût un triomphe. C'est là qu'elle serait officiellement présentée à Tout-Paris ; une
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robe étourdissante de luxe ou de simplicité s'imposait. Il fallait en plus une robe de ville et une robe de dîner; celle que M"** Farnicr avait ce soir était bonne pour les petits théâtres, ceux où l'on va en baignoire grillée, ou les scènes de Montmartre.
Les deux époux étaient rendus. M. Farnier prenait les bougeoirs et les clefs dans le premier casier et montait en avant, éclairant sa femme. Le bon hôtel Fiorian s'éteignait à partir de onze heures. — Ah ! il a dit cela ?» et la voix d'Emma stridait un peu brève, « et qu'a-t-il décidé, ce cher M. de Farenbourg.
— Voilà ! » Emile venait d'ouvrir la porte.
— Le Laurier d'Or a un traité de publicité avec Millaux sœurs, les grandes couturières de l'avenue de l'Opéra, Oscar va leur téléphoner demain à la première heure et prendre rendez-vous pour toi. Il faudra que tu y sois à quatre heures. M"* Millaux cadette t'attendra avec la comtesse des Glaïeuls. — Qui ça, la comtesse des Glaïeuls ? — Le courriériste mondain du Laurier^ la rédactrice chargée
des modes. Elle a, paraîl-il, un goût précieux. — Et celte dame va diriger mon goût? » M. Farnier ne voyait pas que sa femme était devenue très pâle. — Sans doute, cette dame a plus l'habitude que toi. — Et ces robes, qui est-ce qui va les payer, demandait la jeune femme d'une voix sifflante? — Mais ton compte ouvert au Laurier, puisque tu vas y collaborer. Oscar te commande un roman, et puis Millaux sœurs nous traiteront en amis, nous sommes de la maison, elles nous feront des prix spéciaux. » Le mot d'imbécile montait aux lèvres de Florise, elle le retenait entre ses dents. — Alors, c'est dit, demain à quatre heures, ma mie ? » demandait ce bon mari. Emma s'était brusquement levée : — Demain ù quatre heures, impossible, je serai à Bellevue, je donnerai séance à M. Robert ; et puis je trouve que M. de Farenbourg dispose trop à son gré de mon temps ; je ne suis pas sa chose, que diable, non. C'est trop fort, c'est trop fort. » Et mordillant entre ses dents la batiste de son mouchoir, M"'' Farnier éclatait
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tout à coup en sanglots. Le Conservateur des hypothèques demeurait abasourdi; il ne comprenait rien à cette crise de larmes. — Tu as bu trop de Champagne, tuas bu trop de Champagne, chérie. Allons, couche-toi. Demain il n'y paraîtra plus ! »
j^jrae Farnier revenait de Bcllevue avec M. Robert. M. de Farenbourg avait mis complaisamment une de ses autos à sa disposition. Dans la matinée, la jeune femme, encore toute vibrante des événements de la veille, avait été elle-même au bureau de poste téléphoner au Laurier d'Or. Elle ne pourrait être à quatre heures chez Millaux sœurs. A quatre heures, elle serait à Bellevue à donner des poses de plein air à M. Evimore. «Qu'à cela ne tienne, chère madame, avait répondu M. de Farenbourg, nous allons téléphoner aux sœurs Millaux de vous attendre à cinq heures. Vous n'allez pas aller à Bellevue en chemin de fer, mon auto est à vos ordres. A quelle heure
YOli lez- VOUS qu'elle aille vous prendre à l'hôtel ? Nous allons prévenir Evimore. »
Toute velléité d'indépendance échouait devant l'inaltérable amabilité de M. deFarenbourg. Emma n'avait pu s'empêcher de sourire, et, naturellement, elle avait accepté.
Elle rentrait de la banlieue, émoustillée comme une escapade, et grisée de grand air et de liberté. Le bagout de M. Robert l'amusait. Il avait dépouillé ses grands airs professionnels, pris par la bonne humeur de la jeune femme, puis ces photographies, tirées vis-à-vis des horizons de Sèvres et de Saint-Gloud et qui, da.nsle Laurier cVOr, allaient devenir ceux de Toulon et d'Avignon, la divertissaient telle une comédie. M. Robert lui avait expliqué le truc des superpositions.... Enfin, aucun des chapeaux de M"" Farnier ne satisfaisant M. Evimore, il avait pris surlui d'emporter à Bellevue un tricorne en velours pensée, ayant appartenu à M"*" Sorel. La pensionnaire de M. Claretie l'avait oublié dans son atelier après une séance; l'artiste avait gardé le tricorne de la
Maison, comme une relique, et coiiïuil volonliers les clientes auxquelles il trouvait du montant; le chapeau de l'artiste préférée de lorchestre avait prêté à Florise d'Ellébreuse une physionomie piquante. Le photographe et la jeune femme en avaient -ri comme deux enfants.
On était maintenant avenue de Versailles, l'auto roulait sur le pavé du Roi. Emma avait amené la conversation sur M. Agrado. Elle avait d'abord raconté son dîner de la veille, mais en ne disant que ce qu'elle avait voulu perdre. M. Robert, très documenté,^se déboutonnait : M. Agrado était l'àme, le fondateur et le bailleur de fonds du Laurier (TOr; M. de Farenbourg n'était que son homme de paille. Amateur éclairé, très épris de littérature et de srand art, érudit même et o:rand connaisseur en peintures comme en mobiliers anciens, M. Agrado était un vieillard charmant. Ses millions lui permettaient le luxe des collections et il en avait de superbes; on citait surtout sa galerie de pastels du xviii" siècle et ses
bS MAISON roun dames
vitrines de bonbonnières, de tabatières et de bijoux anciens. Son rôle dans la vie parisienne, où il occupait une place, et non des moindres, (Hait celui d'un Mécène. Il encourageait les artistes et les arts, mais ce bon M. Agrado était un juponnier féroce. Il avait un goût persistant pour les jolies femmes. Après avoir longtemps fréquenté les coulisses de l'Opéra et les loges d'artistes, M. Agrado en tenait maintenant pour les femmes du monde. II avait facilité auLaitrie?' rf' Or les débuts de plusieurs poétesses qui, disait-on, ne s'étaient pas montrées ingrates; mais lui-même était d'un caractère reconnaissant. Sa générosité était proverbiale; outre ses habitudes de magnificence, ce vieillard avait, disait-on, des séductions particulières et des enveloppements paternels auxquels on ne résistait pas.
jyjrae Pai-nJer écoutait, une ride soudain creusée au milieu du front. « Mais, au fait, il est tout à fait entiché de vous, ce bon M, Agrado. Vous avez fait sur lui l'impression la plus profonde . — Comment ? — Niez donc :
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le fait de se faire inviter à ce dîner offert par M. de Farenbourg prouve assez le désir qu'il avait de vous connaître, puis j'ai été témoin du choc. — Vous dites ? — Je dis, du choc ! Avant-hier, quand j'ai été au Laurier d'Or porter les épreuves de mes clichés, les clichés deThôtel, M. Agrado se trouvait chez Farenbourg. A la vue de vos photographies, il a changé d'expression; ilestdevenu tout rouge. Ces vieux, ça a le sang si léger ! Comment ! c'est là Florise d'EUébreuse, la nouvelle poétesse, une toutejeune femme et mariée, dites vous"?... 11 n'en revenait pas. Ah! il était impressionné ! »
^jrac parnier s'expliquait bien des choses. Il y eut un silence; on traversait la place de la Concorde, l'automobile avait ralenti l'allure; Paris montait et descendait du Bois. « Et la comtesse des Glaïeuls, demandait la jeune femme, quelle femme est-ce? — Quelle femme 1 et le photographe s'esclaffait de rire. Vous connaissez celte chère des Glaïeuls? — Non, maisje vais faire sa connaissance chez Millaux
^œiirs, — Ah ! vous allez vous commander la robe de gala pour la fête du Laurier, et quelques chiffons indispensables. C'est l'engrenage; les sœurs Millaux sont commanditées par M. Agrado. — 'Gomment l'engrenage? — Oh! je me comprends, elles vous' feront des prix d'ami; on ne vous ruinera pas, rassurezvous. Ah ! cette chère comtesse sera là pour la commande, naturellement. — Mais quelle femme est-ce, enfin? — Cette chère comtesse, mais c'est un homme. — Comment! la comtesse est...? — Mystères des rédactions, exigeances de la publicité. Cette chère des Glaïeuls est un petit monsieur boutonneux, pustuleux, bas sur pattes, qui se hausse sur des talons de quinze centimètres. On l'appelle les, Bottes de sept lieues. Fieleux, venimeux, il rédige les échos mondains au Scandale et les modes au Laurier. M. de Farenbourg en a une peur bleue; c'est un homme qu'il iaut toujours employer quand on s'en est servi. Il est d'ailleurs expéditif et d'une activité redoutable en affaires. Je suis sûr que, sur ses commissions.
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il prélève plus de bénéfices que n'en touche la caisse de la Revue. Il est soupçonné d'avoir écrit quelques romans à. clef signés par des demoiselles connues; Noirmont ne répugne à aucune besogne, il dilFame ses contemporains et appelle cela des mémoires; le clan des Lianes et des Gladys les publie sur leur nom; Noirmont se prépare là des rentes sûres, c'est un monsieur qu'on ne déloge pas facilement des maisons où il a su s'imposer. C'est lui qui écrira sûrement votre biographie au L«i<n>>'. Gare ! il a le miel suri et l'éloge perfide ; il va falloir suivre à la lettre ses avis, et le pis, c'est qu'il n'a aucun goût. Je vais monter là-haut avec vous pour vous défendre. Oh! n'essayez pas de le séduire, Noirmont n'aime pas les femmes. — Mais alors? — C'est justement jiourcela qu'on l'a mis aux modes. Une troublera, ni ne mettra à mal mannequins ni essayeuses. Oriane de Mauves, qu'il a remplacée, était plus périlleuse; elle débauchait ces demoiselles et contaminait même jusqu'aux clientes: on ne commandait plus chez
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Millaiix que des costumes tailleurs. On l'a mise aux sports. Elle signe Contran de Maufrigan. Avec elle on est sûr des jockeys et des coureurs de vélodrome; elle ne fera manquer la course de personne; elle est d'ailleurs délicieuse, et vous aurait été d'un secours précieux. » Mme Farnier écoutait avec une stupeur ce débinage effréné de la rédaction du Laurier. M. Evimore remarquait cet effroi. «Oh! remettez-vous! rien n'est plus courant que ces aberrations. Ce sont des phénomènes de décadence. La littérature aide beaucoup à ces sortes de dégénérescences.
Les orchidées sont décidées aux plus étranges fantaisies.
Des orchidées cérébrales, comme les a définies M. de Montesquiou, qui est un maître... et un connaisseur. Ce sont des particularités qu'il faut savoir, mais qui n'ont aucune importance. »
L'auto stoppait à mi-hauteur de l'avenue de l'Opéra; M. Robert aidait Florised'Ellébreuse
à descendre. Il la suivait dans l'escalier. « Parlez beaucoup de M, Agrado; exagérez même l'intimité devant des Glaïeuls. C'est un pleutre qui ne respecte que la caisse. »
M'"" Emma Farnier était en proie à une irritation sourde. Emile, lui, était atterré; le coup de massue était asséné si violent et si dru qu'il n'avait pas su entrer en fureur. Il était là, hypnotisé, les prunelles arrondies, retournant entre ses mains le dernier numéro &yx Laurier. La jeune femme, non plus, n'en croyait passes yeux. Elle lisait et relisait le texte et déchiffrait les légendes imprimées sous ces portraits, sans comprendre. Oîi avaient-ils été dénicher les bourdes qu'ils racontaient là au public ! Les narines palpitantes, les yeux durs et le sourcil froncé, Florise d'Ellébreusc avait l'air d'une cavale hennissante. C'était le numéro consacré à sa gloire qui avait jeté les deux époux dans cet état, l'un d'accablement, l'autre d'exaspération. Ils avaient reçu
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le premier numéro par le courrier du matin de neuf heures; il était une heure de l'aprèsmidi, et ils n'étaient pas encore remis du choc. En sortant de table ils avaient repris le damné numéro pour l'étudier encore, et pourtant l'avaient-ils assez feuilleté et manié depuis neuf heures du matin ! Emma avait déjà envoyé trois télégrammes à M. de Farenbourg et raturé, déchiré et recommencé une lettre de rectification, avec prière d'insérer, puis elle l'avait froissée en boule et jetée à l'autre bout de l'appartement.
M. de Farenbourg allait trop loin; son médaillon en épaules nues, en tête de l'article, l'avait d'abord offusqué. Elle n'avait jamais posé ainsi; les épaules et la gorge exhibées là n'étaient pas les siennes, mais elle reconnaissait le truc des photographies superposées et elle devait s'y résigner, toutes les poétesses -du Laurier étaient représentées ainsi. Ses poses dans la vaste chambre aux hautes boiseries de l'hôtel Florian l'avaient charmée, celle à la fenêtre surtout, avec son profil perdu
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sur le ciel. Elle y était pensive et mélancolieuse, avec une grâce touchante de jeune exilée, et Florise d'Ellébreuse se voyait ainsi. Ses portraits sur le rocher du Dôme, au pied du château des Papes, et sa silhouette en ombre chinoise sur les roseaux de l'île de la Barlelasse, avec, à l'horizon, la vallée du Rhône et de la dernière arche du pont Benezet, l'avaient fait sourire, car elle savait toute cette documentation topographique puisée dans des albums de la rue Bo:iaparte, avec adaptation de clichés tirés à Bellevue.
Ses paupières avaient commencé à battre et son nez à frémir à la photographie consacrée à son enfance à Toulon. Une petite fille y avait posé, à laquelle on avait prêté vaguement ses traits; on l'avait représentée auprès du fort Saint-Jean, sur le remblai du Mourillon, dans le cadre presque japonais des montagnes échancrées en golfes et en promontoires. Elle était debout, causant avec deux matelots échoués sur un banc. Quelle enfance M. de Farenbourg lui avait-il prêtée? Jamais
la fille cadette de M. Adalbert Glavcrie n'était sortie seule à travers les rues de la villecaserne. L'enfant avait posé, tête nue, les cheveux libres sur les épaules et les mollets à l'air, gantés de chaussettes de garçon. Florise d'EUébreuse avait ainsi l'air d'une gamine du port ou de pis. Dans le Midi il n'y a pas d'âge pour la prostitution. M""^ Farnier allait immédiatement au texte. C'était écrit en toutes lettres : « Toute enfant, déjà avide d'infini et d'une sensualité inconsciente qui la portait vers les grands spectacles de la nature, tels que la montagne et la mer, il lui arriva souvent de tromper la surveillance de ses bonnes et de s'échapper de la maison. Elle courait, éperdue, droit devant elle, au hasard des rues, instinctivement attirée vers la solitude de la grève ouïe mouvement du port. Toute jeune, Florise d'EUébreuse avait la curiosité des foules. Un tel amour delà vie était en elle; les humbles la passionnaient; elle aurait voulu connaître leur histoire. L'existence des marins la fascinait avec la poésie des pays lointains
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visités par eux et le mirage hallucinant des escales et des traversées, celles surtout dont on ne revient pas; et bien souvent on la retrouva assise sur quelque banc de promenade avec des matelots, qui se laissaient interroger complaisamment. C'était une nature nostalgique, instinctive et indisciplinée, n'ayant conscience ni des préjugés, ni des conventions. La durée, l'espace seuls l'enivraient; l'espace, ce vertige des grandes Ames, et cette àme de passion et de révolte, la Jeune femme l'avait gardée dans toute la violence de ses sentiments d'enfant. »
Ça y était. Quels cris son père et safamille n'allaient-ils pas jeter en lisant cet impudent mensonge. On allait l'accuser ou d'hvstérie ou d'imposture. M"*^ Farnier lisait fiévreusement le reste de l'article; sa sensualité revenait à tout bout de champ ; elle était profonde, inconsciente et spéciale. On aurait dit que le signataire du portrait avait pris un malin plaisir à signaler cette qualité, qu'il jugeait la première d'une femme et d'un écrivain.
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Les épithètes de Florise étaient savoureuses, ses comparaisons ardenteset pourtant mouillées de tendresse ; il y avait comme une prière amoureuse dans le tour de ses phrases, et la cadence de ses vers était une volupté. Une flamme nostalgique brûlait dans cette âme, la nostalgie du passé et de la Grèce antique où, dans une vie antérieure Florise d'EUébreuse avait dû être courtisane, à moins qu'elle n'eût été prêtresse d'Arthémis, car sa poésie était à la fois passionnée et chaste. »
La rougeur était montée aux joues de Florise; ce pathos éhonté l'indignait.
Commentée monsieur avait-il osé, s'était-il permis ? comment M. de Farenbourg avait-il laissé ?... Cet article était une trahison.
Le dithyrambe continuait : « D'ailleurs, chez Florise d'EUébreuse, le masque était un sûr indice du tumulte de son âme. Elle était d'une beauté bestiale et tragique; combien affinée pourtant ! Ses yeux enfoncés, son front bas, son menton volontaire et ses narines vibrantes étaient d'une statue d'Egine
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OU d'une cire de musée llorenlin; mais l'intensiléde son masque la faisait surtout Italienne. Avait-elle vécu sous Néron ou à la cour des Borgia? L'éclat de ses yeux cruels et la pourpre de sa bouche étaient d'un Luini et aussi d'un Mantegna, et pourtant son corps souple et long était chaste, Béatrice d'Esté ou Polymnie, la Joconde ou Hérodias? »
Ça y était; elle était à jamais compromise. Comment rentrer à Avignon, après ce dernier coup ! et Paris, qui allait la juger d'après ce portrait ! Dire que c'est sur ce fatras de mensonges et d'épithètes hyperboliques qu'artistes et mondains allaient baser leur opinion sur elle. Et la fête du Laurier cTOr avait lieu le surlendemain. La jeune femme respirait péniblement; un combat se livrait en elle; elle se levait tout d'une pièce. « Si on faisait ses malles et si on partait ce soir? »
M. Farnier avait un mot de situation : « Puisque tes robes sont commandées, maintenant ! »
« Et nous allons voir enfin cette merveille !
— Est-elle aussi bien que ses photographies, Evimore? — Avouez que vous Tavez flattée.
— Vous ai-je flattée quand vous avez...? ripostait le pholographe. — Oh ! moi, je ne suis la favorite de personne, nul intérêt à m'embellir. — Qu'entendez-vous par là? — Rien, je me comprends. — Vous avez de la chance, soulignait un jeune reporter égaré dans le groupe. — Dites donc, vous ! Et puis notre cher artiste n'aime que les femmes minces, les élégies, les princesses Iris-mégistes. L'influence du modern-style, et nous sommes toutes grasses, mesdames. — Les raisins sont trop verts, sont bons pour les goujats. — Trop verts, trop mûrs, rectifiait, in-petto, une moustache insolente. — En effet, la table est mise, faisait M. Evimore en se penchant galamment sur le corsage en offrande de ces dames. — Allons, n'insistez pas mon cher, et allez rejoindre votre jeune femme qui se morfond toute seule, là-bas. Vous ne la présentez pas à M. Agrado, vous, votre femme? Vous.
êtes un mari prudent, Ah ! M""^ d'Ellébreuse vous doit un beau cierge! Vous savez jouer adroitement des épreuves de photographies. » M. Evimore s'était arrêté, interdit: « Comment, vous savez? — Nous savons tout, nous sommes de vieilles potences. — Non, il n'y a pas de secret pour nous. -- Allez, allez, mon petit, M. de Farenbourg vous fait signe; le devoir avant tout ! )>
Des vieilles potences ! elles ne croyaient pas si bien dire. Le photographe quittait avec un soupir de soulagement le groupe qui l'avait arrêté au passage. C'était quatre dames de lettres déjà chevronnées, toutes écrivant dans d'innombrables revues et collaboratrices, sinon lauréates, du Laurier d'Or. Leurs héroïques campagnes en faveur du féminisme et de l'amour libre étaient écrites dans la lassitude de leurs bajoues et le découragement de leurs seins. Leurs hautes coiffures en boucles serrées de bandelettes, la coupe spéciale de leurs robes fastueuses, autant que défraîchies, et leurs joyaux ésotériques les marquaient
toutes du sceau de la littérature; trois étaient costumées à la grecque; une seule, Ida de Fanarise avait osé arborer, sur ses bandeaux trop noirs, le turban de M™® de Staël. Une aigrette, que dis-je, une fontaine lumineuse le surmontait.
La fleur de grenadier au soleil étincelle.
Je veux m'en couronner pour te paraître belle.
M"'° de Fanarise était redoutable aux débutants; ses ardeurs l'avaient rendue célèbre ; Tàge ne les avaient pas éteintes. Elle encourageait les jeunes poètes, mais les menus de sa salle à manger n'étaient pas à la hauteur des coussins de son boudoir. M™" de Fanarise avait deux surnoms : le Cimetière d'enfant et Y lie déserte. L'/Ze^/eser/e était le plus récent.
Les salons du Laurier d'Or commençaient à s'emplir; on s'abordait avec des yeux narquois et des sourires complices; les hommes surtout, que ces exhibitions de bas bleus amusaient. Les journalistes, les littérateurs, les gens du métier trouvaient toujours de la bonne
copie dans ces assemblées de Muses; lesmoindains aussi. A tort ou à raison, toutes ces femmes de plume passaient pour très faciles; quelques hommes avouaient cyniquement venir là comme au mnsic-hall. Les femmes étrangères au bâtiment y apportaient un visage plus fermé et des yeux moins souriants. Une même préoccupation les tenaillait toutes ; elles venaient juger et toiser une rivale, cette poétesse inconnue que le dernier numéro du Laurier venait d'imposer à Paris.
« Eh bien, votre protégée n'est pas encore arrivée? — Vous ne nous avez pas dérangées pour rien, j'espère, hein ? mon petit de Farenbourg : pas de lapin ! » Le directeur du Laurier se débattait, accaparé par trois nouvelles venues. Longues traînes de gazes brodées, épaules nues, des perles et des diamants, trois jeunes femmes de lettres, mais si peu, toutes trois mariées et entretenues, trois authoresses dans le mouvement : « Vous avez la main heureuse, il paraît qu'elle est adorable. — Vous verrez. — Et vous l'avez découverte en
lOi MAISON POUR DAMES
province? Il n'y a que vous ! — El elle a du talent- — Ça nous change : une femme jolie qui a du talent. — Et jeune? — Ah ! mon cher ami, vous avez ici une collection de trumeaux, c'est pis qu'une vacation à la salle des Ventes ! — Voyons, de l'indulgence, mesdames ! Celle qu'on a pour nous, peut-être — hein ? — Vous avez la Nivelli, ce soir, et Delvau des «Français ». — Non. CoraLaparcerie. — Ah! Laparcerie chantera et la Nivelli dira des vers? » M. de Farenbourg menaçait du doigt la jolie moqueuse. « Et puis, j'ai une surprise à vous faire : M""® de Hamarande viendra peut-être; elle m'a promis. — M""^ de Hamarande ! Vous vous vantez, mon cher, ce serait une défection; M""^ de Hamarande ne trahira pasFewzma, — Elle a promis. — Le désir, alors, de voir sa rivale, car vous venez de lui jeter un boulet dans les jambes ! — Oh ! si elle vient, elle sera très aimable; elle comblera votre d'Ellébreuse de prévenances; l'entrevue de deux reines, ah! il n'y a que vous pour organiser une fête à Paris, mon petit
de Farenbourg ! Est-ce que Florisc d'EUébreusedira ces vers? — Oh! soyez tranquilles, M""' de Hamarande en dira. Mais, voilà mon mari, je vous quitte. — Votre mari et M. Férard? faisait le journaliste^ heureux d'accoupler ensemble le mari et l'amant, — En attendant votre Muse n'arrive pas ; vous lui avez envoyé une habilleuse; elle ne saura jamais mettre sa robe. — Et puis, les nouveaux corsets; en province, on ne sait pas. — M™*Déliaz, je ne publierai pas votre pièce de vers, si vous êtes si mauvaise. — C'est vrai, votre amour-propre est engagé. J'ai vu les sœurs Miilaux, c'est vous qui avez habillé M"^'d'Elléi)reuse. —Et qui la déshabillez. — Mais non, ma chère, vous savez bien quo c'est M. Agrado qui s'en occupe. » Et les deux jeunes femmes s'esquivaient en riant.
M. de Farenbourg se précipitait vers la porte du second salon. Un des gros actionnaires du Laurier dOr venait d'y entrer, un ancien épicier retiré des affaires, que le désir de se frotter à des gens de lettres avait attiré dans la galère du journalisme. M. de Farenbourg se frayait péniblement un passage; tout le monde voulait lui parler, mais lui ne voyait que son commanditaire. Tout bousculé qu'il fût, ce cher Oscar n'en gardait pas moins son sang-froid. Il découvrait, écroulées sur un pouf, au milieu du salon, trois masses de chairs enjoaillées, empanachées, du plus déplorable effet. Il y avait beau temps qu'il connaissait ces trois énormes Jézabels. C'étaient trois irréductibles bas bleus qui
n'avaient renoncé ni à écrire, ni à plaire. De fondation dans toutes les soirées de la Revue, leur laideur commune les réunissait; partout, un invincible aimant les attirait l'une vers l'autre, les groupant en gerbe monstrueuse au beau milieu des appartements. M. de Farcnbourg faisait un suprême appel de l'œil à une jeune femme assise à l'extrémité du salon et, du même regard, lui désignait le groupe.
M""* de Farenbourg (c'était elle) se levait et se dirigeait vers les trois mastodontes; elle les bousculait sans façon : « Pas ensemble », leur disait-elle, et elle les faisait lever l'une après l'autre. « Quelle idée de vous fourrer toujours à la même place, toutes les trois? Si vous croyez passer inaperçues, mais vous attirez l'attention! » Les trois grosses dames se séparaient à regret.
L'incident faisait rire aux larmes toute une société de jeunes couples installés dans le second salon. C'était une bande d'artistes : les maris, dessinateurs ou peintres, plus ou moins
attachés à la rédaction du Laurier^ venus là en partie avec leurs jeunes femmes. Cette foire aux vanités les divertissait; les jeunes femmes frémissaient dans celte atmosphère d'intrigues, y llairant comme une odeur de poudre : « Ecoutez, faisait une blonde en robe de tulle bleu pâle, Farenbourg a raison ; elles impressionnaient, ces trois Parques! — Et puis, les rassemblements sont interdits sur la voie publique. — Vous en avez de bonnes, vous. — En fait de rassemblement, si vous voyiez le salon du fond ! De Farenbourg y a réuni les lauréates; elles trônent sur des fauteuils de soie cerise de chez Belloir. Parole, il ne manque que l'estrade et le velours rouge à crépines d'or; il y en a déjà sept d'arrivées, de vraies haquenées et décolletées plus qu'à soif; on dirait la faillite d'un b... » et Zisko lâchait le mot tout à crac; toutes les femmes baissaient le nez derrière leur éventail. « Sali! faisait le mari de la dame bleu pâle, ici on croit toujours y ttre. — Sept d'arrivées? demandait une
no MAISON POUR DAMES
brune grasse en satin couleur paille; il en manque encore trois. — Dont l'héroïne et la triomphatrice, la belle personne annoncée à la porte. — L'unique, la seule Florise d'Ellébreuse. — Moi, je crois qu'elle ne viendra pas.
— Pourquoi? interrogeait une barbe rousse en i pointe. — Dame, il faudrait qu'elle ait un certain culot, après l'article qu'on a publié sur elle, avant-hier. Moi, je serais morte de honte.
— Le fait est qu'elle a eu une enfance plutôt orageuse. Ces confessions de matelots qu'elle provoquait sur les promenades de Toulon!... J
— Ah! vous ne connaissez pas les femmes. Je * vous dis, moi, qu'elle viendra. — Naturellement, je les connais moins que la belle personne qui entre là. » Toutes les têtes se i tournaient vers la porte. Une longue femme mince à la charpente osseuse, une face étroite au menton carré, avec, sous le front têtu, deux yeux de clarté intense, venait d'apparaître au milieu d'un groupe empressé d'habits noirs.
Oriane de Mauves! le nom courait de
bouche en bouche : c'était Oriane de iMauves, alias Gontran de Maufrignan, la chroniqueuse des sports. Une foule de jeunes mâles se bousculait sur ses pas, la complimentait sur son décolletage et lui demandait des tuyaux de courses.
— Tiens, elle n'a pas amené sa petite amie, remarquait une des jeunes femme de la bande artiste. — Elle a eu peur qu'on ne la lui souffle. — Il y a peut-être eu une rafle au Palais de glace », insinuait cette bonne pièce de Zisko. Gainée dans une robe de faille noire cuirassée de jais bleu, d'un décolletage étrange qui montait très haut et laissait les bras entièrement nus, le cou et les clavicules émergeant au-dessous d'une liune droite, M"' de Mauves promenait une insolence hautaine au milieu des sarcasmes et des curiosités. Uriane de Mauves était très blanche, d'une blancheur d'hostie ou de chose Iri's froide. Deux prunelles verdàtres vivaient
lies dans cette face immobile, d'une prenante pâleur. Son profil heurté était celui
d'un jeune Florentin, un Lorenzo de Médicis enfant. Une petite calotte de velours noir posée sur des cheveux acajou précisait la vision. « Elle est très belle, risquait un jeune peintre. — Oui, très Fleur du Mal; elle vient des villes maudites. — Oh! elle vient surtout pour Florise d'Ellébreuse. Les photographies d'hier ont dû l'exciter. — A propos de villes maudites, tenez, voilà Fautre, ce cher des Glaïeuls. Oh! est-il assez laid, ce Noirmont ! Oui, lès contraires s'attirent, Sodome et
Lesbos. »
Le chroniqueur des modes venait de faire son apparition. Lui, c'était une foule de femmes, jeunes et vieilles qui l'assaillait. Toutes voulaient se renseigner sur le bijou de ce soir ou le chapeau de demain. Cette chère des Glaïeuls les toisait de haut et les écartait de la main. Un frac impeccable, un o-ilet de brocart blanc à boutons de lapis exagérai^ent encore sa hideur. La sanie de son teint boutonneux suppurait plus violente dans la blancheur du linge. Une petite barbe en
LA CONSÉCRATION li3
bouc, d'un blond pâle, mettait un bouquet d'herbes sèches à son menton fuyant. Sa petite tète plate et venimeuse se redressait sur des épaules étroites; toute sa petite personne frémissait et se cambrait sur de hauts talons. D'une main il s'éventait avec son chapeau claque et de l'autre il remettait en valeur une lourde mèche d'un blond fade sur l'acnée de son front. La main du chapeau était splendidement baguée; des femmes gloussaient d'admiration; « Du Lalique », faisait-il, en abandonnant ses doigts aux admiratrices
D'autres femmes se pressaient, mais il était préoccupé d'atteindre un gros garçon roux à la tête bouclée et au torse d'athlète qu'il venait de découvrir à l'autre bout du salon. C'était un jeune sculpteur Norvégien, que Noirmont s'était mis en tête de lancer et d'imposer à Paris. Jusqu'ici, Ostenberg (c'était le nom du jeune homme) n'avait commis que des maquettes et de vagues bijoux d'Art Nouveau. — Trahit sua quemqiie voluptas, faisait remarquer l'incorrigible Zisko. — Formosum pastor
Corydon ardebat Alexim, ripostait une jeune femme. — Ah! vous entendez le latin; mes compliments. — Mais je n'entends pas le grec. — Je le regrette... 11 faut croire qu'ils étaient mieux que cela en Sicile. »
Cette chère des Glaïeuls avait lâché son sculpteur; elle venait d'apercevoir M. de Farenbourg et se précipitait vers lui. « La voiture de M""^ de Hamarande a été vue dans la cour de Timmeuble, lui chuchotait-il à voix basse ; le valet de pied a demandé à la livrée si M"* Farnier était là. Sur la réponse que non, le coupé est reparti. Reviendra-t-elle ? » La figure du directeur se décomposait : « Quel contre-temps, M""^ de Hamarande! un clou pareil! ah ! jamais il ne pardonnerait à cette petite sotte de Florise si la comtesse ne revenait pas. — Oh! elle reviendra. — Qu'en savez-AOus"? — J'en suis certain.
M"'® de Hamarande a huit salons où se montrer chaque soir; elle n'y vient que pour entrer et sortir; apparitions sensationnelles. Elle veut venir ici la dernière. — Et c'est
son droit avec sa fortune, sa situation, sa naissance, et cette petite Farnier qui n'arrive pas! » Des craintes travaillaient M. de Farenbourg. Depuis deux jours, Florised'Ellébreusc ne lui avait ménasré ni son mécontentement, ni les télégrammes. Dans tous, elle lui avait signifié qu'elle ne viendrait pas. Le Laurier cVOr avait répondu par des pneumatiques suppliants et des envois de fleurs; lui ne doutait pas qu'au dernier moment, la jeune femme ne revînt sur sa décision; cette soirée devait être son triomphe, et voilà qu'il était dix heures et demie et Florise d'Ellébreuse ne paraissait pas.
« Fais chanter la Nivelli, disait-il, en passant, à sa femme; ils doivent la trouver mauvaise ; ça les occupera ». Et il se dirigeait vers son bureau, hésitant s'il devait envoyer son auto à l'hôtel Florian ou rédiger lui-même un télégramme annonçant une subite indisposition de Florise; il traversait le salon, où on avait parqué les lauréates du concours ; le palmarès au grand complet trônait là sur des
fauteuils de souverains en représentation. La salie était relativement déserte ; la voix de la Nivelli, clamant la douleur d'Orphée, avait ramené la foule dans les premiers salons ; celui des Muses était devenu une solitude. Quelques vieux messieurs s'attardaient seulement autour de leurs biceps opulents; un groupe ii-ouaiileur d'habits noirs aosuenardait dans un& embrasure de porte. L'inutile exhibition de ces malheureuses abandonnées dans ce salon lointain aux entreprises de galants vieillards frappait M. de Farenbourg. Oscar avait la sensation d'une parade de foire, en même temps que le souvenir des dames en corbeilles des anciens cafés-chantant. Il flairait le grotesque et offrait gracieusement son bras à une des Muses; il engageait les autres à le suivre dans le salon de musique, quand il aperçut M. Agrado, il pressentit immédiatement des nouvelles. Il assit la dernière Muse et se précipita vers le banquier : « J'en arrive, fit M. Agrado, ça a été dur, mais ils viennent. — Vous l'avez vue? — J'en ar-
rive, vous dis-je, ah! j'avais deviné, juste ! Après l'article et ces télégrammes, je pensais bien que ça n'irait pas tout seul. Ah ! on a versé quelques larmes! — Elle a pleuré, elle va être laide. — N'en croyez rien, elle est plus jolie que jamais; elle a l'air d'une victime que l'on traîne à l'autel. Vous pouvez me remercier; mais vous allez me faire un plaisir, c'est de flanquer ce Noirmont à la porte. Tenez, les voici, n'est-ce pas qu'elle est divine? »
Florise d'Ellébreuse venait d'apparaître au bras de son mari, son nom courait déjà, murmuré de bouche en bouche; des têtes de femmes se dressaient étincelantes de diamants, éclaboussées d'aigrettes; un remou se creusait dans la marée des habits noirs.
M"* Farnier déchiffrait distraitement la carte qu'on venait de lui remettre. « La comtesse de Hamarande! C'est elle-même qui est en bas. » Ce petit morceau de bristol l'avait
arrachée à sa torpeur. « Mais oui, cette dame est en bas dans son auto, répondait le garçon; elle fait demander si madame peut la recevoir. » M"" de Hamarande! la jeune femme avait comme un éblouissement. Elle ne comprenait pas cl devinait pourtant que, dans la détresse où elle se trouvait, cette visite avait quelque chose de providentiel! elle considérait le désarroi de la chambre, le désordre de sa toilette, ce lit pas fait, ce peignoir qu'elle traînait depuis midi, et, devant la médiocrité de ce logis d'hôtel : « Non, non, faisait-elle brusquement, dites à M™* de Hamarande tous mes regrets. Non, non, je ne peux pas la recevoir, — Cette dame désire vivement voir madame; elle est descendue de son auto elle-même, pour s'informer au bureau de l'hôtel. » Et Florise se rappelait que, dans la matinée, la comtesse avait déjà fait prendre de ses nouvelles. Elle avait trouvé sa carte sous enveloppe avec une quantité d'autres, • d'inconnus ou de relations de la veille. Tous avaient mis une certaine élégance à venir
s'enquérir de l'état de la poétesse, après le ridicule contre-temps qui avait clos la soirée de la veille, cet évanouissement quasi théâtral 011 elle s'était laissée aller, dans l'atmosphère de curiosité hostile dont elle s'était sentie l'objet.
Elle n'oubliait pas, non plus, ce que M^Me Ilamarande avait fait pour elle. Acculée dans une position difficile, devenue le point de mire de tous les yeux, harcelée de prières et sommée de réciter elle-même ses vers couronnés, elle s'était sentie défaillir, le cœur lui avait manqué. L'imprévue, la généreuse intervention de la comtesse de Hamarande l'avait alors sauvée.
Florise d'Ellébreuse ne pouvait pas ne pas la recevoir.
Le garçon attendait toujours. « Dites à cette dame que je suis couchée, que je me lève. Je suis au regret, mais je ne peux la recevoir que dans vingt minutes, un quart d'heure. Si elle peut repasser... » Le garçon s'éclipsait, il revenait presque aussitôt : « Cette
dame prie madame de ne pas se presser; elle repassera dans trois quarts d'heure. » Et il remettait à la jeune femme trois merveilleuses roses Niel.
Emma se levait brusquement. Vite que Ton fît son lit, qu'on rangeât cet appartement et qu'on lui envoyât la femme de chambre pour l'aider à s'habiller. Elle gagnait péniblement la grande glace ovale de la psyché, elle était encore tout étourdie des événements de la veille.
Ah! cette fête du Laurier d'Or, dont elle s'était fait tant de joie et qui devait être son triomphe, elle en revivait maintenant toutes les phases effarantes et comiques comme celles d'un cauchemar! C'est dans la persistante oppression d'un mauvais rêve, qu'elle se visionnait son entrée dans les salles de rédaction, transformées en galeries de fêtes. Elle s'était laissé traîner là comme une ci-devant à Téchafaud. Jusqu'à la dernière minute, elle ne voulait pas y paraître; il avait fallu la visite de M. Agrado à l'hôtel Florian pour
forcer sa décision.. Le banquier l'avait adjurée, au nom de sa carrière, de tenter ce suprême effort; il y allait de son avenir. On l'avait annoncée à Paris. Paris l'attendait. Paris ne pardonnait pas les déceptions. Elle ne paraîtrait qu'une minute; l'important était qu'on la vît. « Mais, après cet abominable article? avait soupiré la pauvre femme. — Cela, c'est une autre question; j'en fais mon affaire. J'ai plus que voix au chapitre au Laiirier; j'exigerai le nom de ce monsieur et, je vous le promets, justice sera faite. » Emile, pris à parti par M. Agrado, s'était alors joint au vieillard; tous deux l'avaient suppliée. « Mais on a annoncé que je dirais moi-même mes vers, sanglotait Florise, qui avait lu l'écho, le matin, dans un journal. Je ne pourrais jamais, jamais... je suis perdue. — Cela, c'est un enfantillage, faisait le millionnaire, puisqu'il y a une comédienne de l'Odéon commandée pour déclamer vos vers. »
M"" Farnier tirait le dernier argument des femmes : » Mais je suis laide, laide à faire
peur, j'ai pleuré; j'ai les yeux machurés, le teint bis ! — Vous ! vous ! ! ! répondait le banquier, en l'entraînant devant une glace. Mais regardez-vous! mais c'est votre triomphe que la pâleur et l'éclat des yeux que vous avez ce soir! »
Le fait est que M""' Farnier était, ce soir-là, très belle. Sa crise de révolte et de larmes l'avait dramatisée, élevée à un degré d'intensité plastique qu'elle n'avait pas d'ordinaire. Une tunique à la grecque, dont ses bras pales émergeaient complètement nus, la faisait, chose étrange, idéalement chaste. Un péplum de gaze argentée la drapait ; des couronnes de myrthes, en soie brodée, en égayaient la trame de feuilles vertes; pas une bague aux doigts, pas un bracelet aux bras, pas un collier au cou. L'eurythmie des lignes était conservée intacte, absolument pure; posée sur ses bandeaux châtains, une couronne de myrthes verts, en émail translucide, la diadémait.
C'était Hypatie et c'était aussi Erato; c'était une nymphe et c'était une muse, mais une
nymphe douloureuse et blessée; c'était Iphigénie en Tauride et M"^ de Sombreuil au Temple. A la clarté des bougies son image lui avait souri. « Puisque vous vous mettez tous les deux contre moi!... » Et elle avait demandé sa sortie de bal.
« Ne craignez rien, je serai là tout le temps auprès de vous >), lui avait chuchoté M. Agrado, et, dans la tiédeur obscure de l'auto, la main du banquier avait furtivement serré sa main.
Ah! son entrée dans les salons du Laurier d'Or... Au moment oi!i elle en passait la porte, la Nivelli y chantait, debout, -au piano:
Tu m'as pris mon cœur dans tes griffes d'or, Tu m"as pris mon cœur dans tes mains de soie.
La mélodie d'Holmes courbait toutes les têtes sous une haleine ardente, mais le nom de Florise d'Ellébreuse avait couru dans la foule ; la jeune femme l'avait deviné au mouvement des bouches, et, tout à coup, elle avait eu tous les youx et toutes les curiosités sur
elle. Elle s'était sentie dévisagée, déshabillée, scrutée dans son âme et dans sa chair, par des milliers de prunelles goguenardes et inquiètes; il y en avait de si hardies, qu'il lui semblait qu'on la dénudait. Une atmosphère raréfiée l'avait prise à la gorge ; les tentures du salon avaient tournoyé autour d'elle ; elle avait eu un mouvement de recul, mais M. de Farenbourg lui avait pris le bras et l'avait entraînée à travers les groupes.
La Nivclli avait cessé de chanter.
Ce fut une promenade sensationnelle et triomphale. Toute l'assistance s'était portée en masse au-devant de la poétesse. Emmaavançait avec peine entre deux rangs de spectateurs ; on se bousculait pour lavoir; des cous se tendaient avides, des souffles chauds lui effleuraient la nuque, desmonoclesimpertinents plongeaient dans son corsage; et Florise avait la sensation d'être livrée vivante aux bêtes. Elle avait fermé. les yeux; M. de Farenbourg la soutenait ; des réflexions, faites à voix haute, la souffletaient au visage : « C'est la lauréate,
LA CONSÉCRATION 12o
la petite femme au tempérament si chaud. — Elle a le masque! — Pas si jolie que cela!
— Eh! eh! son mari ne doit pas s'embêter.
— Ah! moi, en voilà un que je plains, le mari! »
Emile, ahuri, prenait pour lui une partie de ces boutades; il avait grand'peine à suivre
sa femme à travers les groupes C'était
l'insulte publique et officielle : la consécration.
Florise avait gagné le fauteuil qu'on lui réservait. Maintenant, M. de Farenbourg faisait les présentations. C'étaient des inclinaisons de crânes chevelus ou chauves, des flexions d'épaules et des robes plongeantes en des révérences. M. de Farenbourg nommait à mesure; les femmes et les hommes se succédaient. M"^ Farnier ne voyait personne. Toutes ces faces s'avançaient sur elle, grimaçantes et grossissantes comme dans les cauchemars. Elle se sentait étouffée dans un cercle, de plus en plus resserré, de visages menaçants ou hilares : une farandole de masques,
et les présentations continuaient. C'étaient des noms et des noms, et, à jet continu, la banalité des compliments clichés et des félicitations plates. Un nom. lui faisait relever la tête : M. Maxence Noirmont, notre baronne des Glaïeuls. Un petit homme, pustuleux et goguenard, bafouillait des hyperboles ; la jeune femme avait un mouvement de recul : c'était lui l'auteur de l'article. «Ne vous troublez pas, lui chuchotait une voix dans la nuque; il ne perdra rien pour attendre; nous l'exécuterons, et de main de maître. » C'était M. Agrado, discrètement insinué derrière son fauteuil. « Non, non, suppliait la jeune femme, il est si dangereux! — Il n'y a de dangereux que ce que Ton redoute. Celle-là est bien plus à craindre. » Une jeune femme, très blanche aux yeux étrangement verts, était debout devant elle : « J'aime tant votre talent et j'apprécie tant votre beauté! » murmurait l'inconnue d'une voix chaude et rauque. M. de Farenbourg présentait M"* de Mauves, mais un mouvement venait de se
produire dans la foule et Florise d'Ellébreusc se trouvait tout à coup seule. Les groupes, tassés en une grande vague, se précipitaient au-devant d'une nouvelle entrée : « M*"* de Hamarande, la comtesse ! »
La nouvelle arrivante possédait mieux le maniement des foules. Avec un sourire à droite, un regard à gauche, elle maintenait les gens à distance, écartant au besoin les gêneurs du bout de son éventail. Les plus obstinés s'effaçaient devant son seste. Pour M""® de Hamarande lescuriosilés s'étaient faites déférentes, les impatiences respectueuses. C'était une petite femme menue et mince que grandissait un admirable port de tète. Un profil d'oiseau de proie, un nez en bec d'aigle et des lèvres fines étaient rachetés par d'inoubliables yeux nocturnes, des yeux veloutés et bleus, ombrés de longs cils noirs. Très brune, coiffée de bandeaux à la grecque, la comtesse de Hamarande imposait la vision d'une sta-
tuette d'Égine portant sur ses épaules un visage précis de peinture persane. On sentait sa majesté voulue, sa grâce apprise, carnaturellement elle devait être vive, saccadée et preste, et c'est par esthétique qu'elle avait adopté cette sage lenteur. Des ovations l'accueillaient au passage ; le Tout-Paris du Laurier d'Or l'acclamait. La comtesse se faisait désigner Florise et cette fois c'était Florise d'Ellébreuse que l'on présentait. La poétesse du Faubourg adressait à la lauréate de province un compliment lapidaire et précis, dont la belle tenue avait la pureté d'une épilaphe grecque. M'"^Farnier balbutiait; elle n'avait rien entendu. M. de Farenbourg, qui avait présenté les deux femmes, les faisait asseoir sur deux grands fauteuils. Maintenant la comtesse de Hamarande parlait à mi-voix à Florise ; elle avait une diction merveilleuse servie par la voix la plus chaude et la mieux timbrée ; l'écouter était un délice, et sans rien comprendre, Florise d'Ellébreuse écoutait.
Mais, bon faiseur de gloires, M. de Farcnboiirg organisait le triomphe du Laurier d'Or. K Silence, Mesdames, un peu de silence, Mesdames ». M'"" Gora Laparcerie, del'Odéon, allait réciter la poésie primée au concours, les Lauriers roses de M""" d'Ellébreuse ; mais M"" Gora Laparcerie n'était pas là, au dernier moment elle s'était fait excuser. Une actrice du Vaudeville offrait de la remplacer; on acceptait. Récemment sortie du Gonservatoire c'était une jeune personne aussi nue que le permettait l'indécence de la mode : des yeux pochés tant ils étaient bleuis de kohl, et une bouche saignante de fard. Un maquillage spectral en faisant une stryge de Rops. Qu'allaient devenir les Lauriers roses de Florise déclamés par cette goule ! Gela faisait frémir.
L'ingénue du Vaudeville demandait à lire les vers pour se familiariser avec ; on lui passait un numéro de la Revue. M"" lUyne Hasp la feuilletait, puis elle avait un brusque sursaut de tout le corps ; elle arrivait à rougir
SOUS son blanc gras et ses paupières meurtries tombaient jusqu'à ses oreilles. — Non, vraiment elle ne pourrait jamais dire cela en public, c'était trop chaud, trop passionné, trop véhément; il y avait des passages... Et M"^ Illyne rentrait dans le rang, tout un groupe d'habits noirs excités suivait cette ingénuité de lupanar. M"" Emma Farnier était devenue blême ; un tremblement l'avait prise; personne ne voulait dire ses vers. « L'auteur, l'auteur ! » réclamait des voix goguenardes. « Oui, c'est cela, que madame d'EUébreuse dise elle-même ses vers !■ » Et toute l'assistance réclamait et criait ; le public était redevenu l'enfant mal élevé des entr'actes trop longs et des premières houleuses. « L'auteur I Fauteur ! » Et M""^ Farnier, le cœur chaviré, sentait une sueur froide lui perler aux épaules, elle croyait qu'elle allait mourir.
La comtesse de Hamarande s'était levée. « Eh bien, ces vers, je vais les dire, moi. Qu'on me donne le manuscrit. » Et la statuette de Tanagra s'avançait le plus simplement du
monde. Et un silence se faisait tel que Ton eût entendu bourdonner une abeille. Dans le recueillement de tous, M*"" de Hamarande commençait. La jeune femme était peut-être la plus admirable diseuse que possédât Paris; seules Julia Bartet, Marguerite Moreno ou jadis Sarali Bcrnhardt eussent pu lui être opposées dans l'art de souligner, et de mettre en valeur un rythme. Des vers de Florise d'Ellébreuse perlés par la comtesse de Hamarande, Paris ne s'attendait pas à un pareil régal.
Mais quand la diseuse se tournait vers la poétesse pour quêter un regard de gratitude, elle ne trouvait que deux yeux clos et une pâleur de morte. La tête renversée, raidie par l'hypnose, M"^ Emma Farnicr s'était évanouie... Une réflexion de goujat, passée pardessus son épaule, avait porté le dernier coup. Ce fut un désarroi, un tumulte; on se pressait autour de la jeune femme, on emportait Florise, inanimée, dans le cabinet du Directeur. Ce Farenbourg, quel génie, quel
dentiste ! Tout cela a-t-il été assez bien réglé! « C'est plus beau qu'au théâtre », ricanait Zisko, le peintre hongrois.
Le lendemain M""® Emma Farnier ne pou- Yait refuser de recevoir la comtesse de Hamarande.
La poétesse grande dame prenait congé de la lauréate de province. Qu'est-ce que lacomtesse de Hamarande avait bien pu dire à M"'^ Farnier? Elle avait dans les yeux une décision inaccoutumée, et tout son pauvre visage dévasté par le désespoir s'était soudain retrempé d'énergie. Elle sonnait pour avoir une lampe, car il était près de sept heures. Elle écoutait l'auto de la comtesse déraper sous ses fenêtres, et presque aussitôt la porte de sa chambre s'ouvrait. Qui se permettait... ? et M. deFarenbourg entrait suivi de son mari. 11 se précipitait sur les mains de la jeune femme... Ses compliments; M""® de Hamarande chez elle! Mais c'était une consécration, après ce qui s'était déjà passé dans la
nuit, M""' de Hamarandc et elle devenaient les deux outsiders de la liUérature féministe. C'était inespéré, autant qu'imprévu, il allait pouvoir publier son portrait avec celui de la comtesse dans le prochain numéro de la Revue.
La jeune femme regardait avec mépris ce marchand de réclames. « Je m'y oppose formellement, faisait froidement M"" Farnier ; c'est spontanément que la comtesse de Hamarande m'a rendu visite, spontanément qu'elle a dit mes vers hier soir, j'entends ne pas en informer le public. — Mais moi, j'entends faire votre réputation, chère madame, et faire monter le tirage de mon journal. D'ailleurs, il est trop tard, un instantané a été pris hier, dans nos salons, de votre présentation à la comtesse. Sa visite m'autorise à la publier, — Soit, je vous désavouerais dans une lettre ouverte à la comtesse de Hamarande, et cette lettre je la publierais dans Fémina. — Oh ! comme elle est nerveuse ! Monsieur Farnier, calmez un peu votre femme! Oui, je sais, les
événements d'hier vous ont un peu énervée, mais rien de mieux ne pouvait arriver pour votre gloire. Il ne faut pas ruer comme cela dans les brancards. » Emma ne haussait même pas les épaules ; ni M. Farnier, ni M. de Farenbourg ne voyaient ses dents serrées ni ses yeux fixes et durs.
« M. Agrado est venu prendre de tes nouvelles, faisait Emile ; nous étions avec lui dans le salon de l'hôtel ; il n'a pas voulu monter. — Il a bien fait, ripostait la jeune femme. — Comment ! — Mais oui, il a bien fait, intervenait M. de Farenbourg, puisque madame n'était pas seule. » Le directeur sentait l'orage dans l'air. M. Farnier reprenait : « Agrado nous invite à dîner pour jeudi, un grand dîner qu'il donne en ton honneur, et il compte sur nous, samedi, dans sa loge de l'Opéra, pour une première. — La première du Crépuscule des dieux, soulignait le journaliste. — J'ai accepté insistait Emile. — Et tu as eu tort, car je n'irai ni à ce dîner ni à l'Opéra. — Pourquoi? — J'ai dit. »
M. de Farenbourg, devenu prudent, s'absorbait dans la lecture de cartes de visites, dont un plat de Chine était rempli ; il y découvrait celle d'Oriane. « Tiens, tiens, M'^^de Mauves, vous l'avez reçue? — Non, c'était ce matin. Elle est venue prendre de mes nouvelles. — Vous avez bien fait. » Florise levait la tête. « Pourquoi? » Le journaliste avait un geste vague : « J'ai dit ! » Et là-dessus il se levait. « Voyons, Emma, M. Agrado attend ta réponse ; M. de Farenbourg a promis de la lui porter. — Non, non, je reviendrai demain, cela ne presse pas, concédait ce parfait homme du monde; madame d'Ellébreuse est un peu énervée ce soir. »
Le diplomate s'esquivait. «Voyons, Emma, tu n'es pas raisonnable, reprenait Emile ; M. Agrado a pour toi une véritable affection ; il m'a parlé de toi dans des termes...; tu serais sa fille, qu'il ne t'aimerait pas davantage ; tu sais qu'il m'a promis de faire flanquer à la porte le petit écrivaillon de ton article. » ^jme Parnier tournait vers son mari son beau
profil douloureux autant qu'ironique : « Mon ami, il vous faudra acheter des lunettes bleues, vous devenez tout à fait aveugle ! »
Le lendemain matin, une heure après le second courrier, le garçon de l'hùtel montait à Florise d'Ellébreuse une immense gerbe de lilas blanc et d'orchidées bleues ; une carte aposlillée sous enveloppe, accompagnait l'envoi ; M""^ de Mauves y prenait des nouvelles de la jolie malade et imploraitla faveur d'être reçue dans la journée vers les cinq heures; M"^ de Mauves avait un véritable service à rendre à M"^ Farnier. « On attend la réponse en bas ? demandait Emma. — Non, on est parti. — Ah! » Et, développant le papierqui entourait les fleurs, la jeune femme faisait bouffer la gerbe dans un vase : le lilas, savamment vaporisé, embaumait.
M^'Me Mauves ! M. de Farenbourg, la veille, l'avait approuvée de ne pas l'avoir reçue : la chroniqueuse sportive était donc un danger? Un danger pour elle, ou pour M. de Farenbourg? Emma était piquée au jeu ; son ima-
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gination travaillait, une curiosité l'obsédait de '.onnaître maintenant M"'^ de Mauves. Elle se rappelait très bien cette face pâle, expressive, si étrangement éclairée par deux larges yeux verts ; c'était la seule femme présentée dont elle se souvînt.
Un chasseur du Laurier d'Or venait interrompre sa songerie; il apportait une lettre de M. de Farenbourg et toute une liasse de coupures de journaux sous une grande enveloppe. Le journaliste s'informait de la santé de Florise et la félicitait, une fois de plus, de son grand succès; elle n'avait qu'à dépouiller les bulletins de presse qu'il se permettait de lui adresser. De M. Agrado et des invitations do la veille, pas un mot. Le fin limier avait flairé le vent ; un malheureux post-scriptum gâtait la situation : M. de Farenbourg revenait à la charge au sujet de sa collaboratrice ^|me Oriane de Mauves : « Si elle se présente chez vous, soyez souffrante. Un bon conseil, évitez-la. »
Cette recommandation décidait la jeune
femme à recevoir la personne qu'on voulait lui faire évincer, et puis elle se mettait à dépouiller Jes bulletins : tous y célébraient à l'envi la pureté de son profil, l'éclat de son teint, la souplesse de sa taille et la sensualité passionnée de ses vers.
Mais Florise d'EUébreuse était déjà blasée sur les éloges de presse. Elle n'en ignorait plus la cuisine. Tout cet encens brûlé en son honneur n'était que des communiqués et des prières d'insérer de M. de Farenbourg; Distribués la veille au soir, ils avaient paru le matin... complaisances réciproques de rédaction vis-à-vis les unes des autres, la lauréate du Laurier d'Or en possédait maintenant l'énigme, d'ailleurs le nom de la comtesse de Hamarande habilement accolé au sien ne lui permettait pas un doute, c'était un nouveau bluff de ce cher Oscar. Il préparait le texte et l'illustration de son prochain numéro : l'entrevue des deux Muses. Ah ! le bon manager ne perdait pas son temps, c'était organisé de mains de maître autour de ses faits et gestes,
la réclame ù jel continu d'une étoile en tournée.
Horripilée, M'"'' Farnier repoussait du doigt toutes ces paperasses et sonnait la femme de chambre. Avait-elle fini de préparer son bain? — Les hommes de la Samaritaine venaient de le monter, de l'installer dans la chambre de monsieur. L'hôtel Florian n'avait pas de salle d'hydrothérapie.
Pendant la première semaine de son séjour Emma, tôt levée, courait les magasins du quartier, musant au Petit Saint-T hojnas pour s'attarder au Bon Marché et de là passant les ponts poussait jusqu'au Louvre.
En quittant l'étouffement des salles de vente, la fraîcheur des hauts ombrages de la Samaritaine entrevue du haut des quais la tentait. L'eau du fleuve et le vent dans les feuilles lui rappelaient vaguement le perpétuel émoi des peupliers de la Barthelasse. . . La Barthelasse aujourd'huilointaine comme Avignon, elle traversait d'un pas ralenti la place Saint-Germain-l'Auxerrois, s'accoudait une
minute au parapet pour admirer le Pont- Neuf et ses six arches pleines et la terrasse en proue de sa pointe où s'immobilise la silhouette équestre du Vert-Galant, à Thorizon c'était la flèche ajourée, on eût dit en filigrane d'or de la Sainte-Chapelle et puis plus loin dans la travée du fleuve comprise entre le quai de Gesvres et celui de l'Horloge, l'H. d'améthiste gigantesque et violàtre des tours de Notre-Dame. Florise s'absorbait dans cette vision dont s'enivrait son âme artiste et puis souriante à l'avenir, elle descendait l'escalier qui conduit à la berge et s'engageait sur la passerelle qui relie la rive à l'établissement, c'était la dernière étape de sa matinée.
Maintenant M""^ Farnier faisait apporter ses bains rue de Beaune et les prenait à l'hôtel ; j^jmc pjirnier ne sortait plus le matin, ses soirées la rendaient paresseuse, la provinciale devenait Parisienne.
Vers trois heures un quart la jeune femme s'étiraiten bâillant sur sa chaise longue. Après
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son bain elle avait déjeuné dans sa chambre et s'était ensuite endormie, lentement envahie par la douceur de la sieste, un léger toc toc heurté à sa porte venait de la réveiller; c'était timbré d'une cire argentée qu'elle connaissait déjà trop, le bristol azuré de M. Agrado, Florise avait un geste excédé, elle ne décachetait même pas l'enveloppe. — C'est pour le dîner. Invitation officielle cette fois : « ah ! il est tenace. Pas plus que moi ! » et elle poussait la lettre sur la table parmi les papiers épars sur la table, son mouvement en faisait tomber un sur le tapis, Florise le ramassait, et, hasard, c'était la lettre de M. Farenbourg, son billet du matin, machinalement Emma le relisait, elle s'arrêtait longtemps au post-scriptum consacré àM™^ de Mauves. — Si elle se présente chez vous, soyez souffrante, un bon conseil, é citez-la.
Ces quelques lignes lui remémoraient sa décision d'avant le déjeuner, M'°^Farnier était devenue pensive, sa bouche entr'ouverte hésitait, mais ses prunelles riaient. D'un bond
elle se mettait debout et se dirigeait vers une grande caisse en bois blanc, dernier envoi des sœurs Millaux. Elle l'ouvrait avec précaution et en tirait une délicieuse robe d'intérieur, toute en gaze de soie mauve sur dessous do satin souple, quelque chose d'impondérable et de flou qui fondait et coulait comme une eau sous la main, la jeune femme étalait le chef-d'œuvre sur son lit et l'examinait en détail ; toute la robe embaumait, des sachets d'héliotrope avaient été cousus dans la doublure et une senteur capiteuse et très douce emplissait la chambre. Florise se penchait sur l'étoffe et s'y caressait le visage, un bien-être la pénétrait en même temps que le parfum, elle se redressait et s'approchait de la glace en tenant toujours sa joue appuyée contre l'étoffe, la nuance seyait merveilleusement à son teint, le mauve la faisait encore plus délicieusement blonde, il allumait comme des lueurs d'ambre clair dans ses cheveux châtains. M""" Farnier replaçait la robe sur le lit et s'installait à sa toilette.
Le soir, à quatre heures et demie, M""" Farnier était sous les armes.
L'arrêt d'un fiacre sous ses fenêtres Ja faisait tressaillir ; elle consultait la pendule : M""^ de Mauves était exacte. M""^ Farnier avait donné ordre de laisser monter directement. Le danger, puisqu'il y avait danger, allait apparaître.
La porte s'ouvrait. Le danger était une longue et souple forme veloutée comme une hirondelle de ruine. Une robe de velours ras, gris de taupe, moulait la sveltesse de la jeune femme. Au-dessus de l'étole de chinchilla, c'était bien l'étrange et attirant visage remarqué l'autre soir. Les yeux avaient encore plus d'éclat. Une toque de velours pensée couronnait cette tête de jeune page, et dans un sillage d'odeurs capiteuses et compliquées, M"® de Mauves se précipitait. Florise n'avait pas eu le temps de se lever, la visiteuse lui avait saisi les mains... Comme elle était bonne de l'avoir reçue! Alors elle l'excusait et de l'indiscrétion de sa visite etdel'au-
dace de son envoi, mais une irrésistible sympatliie l'entraînait vers elle. En plus de sa joliesse et de son génie, il y avait en elle une telle candeur, une telle ignorance de l'horrible monde oii elle entrait. C'est son innocence qui l'avait amenée à cette démarche. Elle sentait Florise si neuve et tellement sans défense dans cette effarante existence de luttes et d'intrigues, qu'est la littérature pour une femme : elle ne connaissait que trop cette existence et à ses dépens, hélas ! Et cette odieuse soirée de l'avant-veille, ce gala du Laurier d'Or, quelle honte, quel guet-apens, pis, quel traquenard! Parmi le cynisme des hommes et l'envieuse, hostilité des femmes, Florise lui était apparue comme une sainte Blandine dans la fosse aux lions. Ce Farenbourg était un misérable de l'avoir fourvoyée dans cet affreux milieu de bas bleus aigris, de snobs imbéciles et de gens de lettres aux expédients. Avoir fait d'elle, elle une créature si pure et si noble, un prétexte de bluff, un objet d'attraction ! Ah ! ce Farenbourg ! Mais il en avait
fait bien d'aulres ! Alors devant sa pâleur et sa détresse, un immense attendrissement l'avait prise pour elle, Florise, et, entrée dans les salons du Laurier avec une secrète jalousie de sa beauté et de son talent (toutes les femmes étaient jalouses d'elle), elle avait, tout à coup, éprouvé pour elle un impérieux besoin d'afTcclion et de dévouement.
Emma FarnierlFécoutait parler avec stupeur. A la jalousie en moins qu'elle n'avait pas avouée, c'était les propos mômes de M""* deHamarande. Les deux femmes s'étaient rencontrées dans la même pitié et le même besoin de lui venir en aide ; toutes deux, émues par sa candeur, avaientcédé à lamême générosité d'élan . C'était pour la prévenir d'un danger et lui rendre un urgent service que M"" de Hamarande était venue la visiler, la veille ; la jeune comtesse l'avait aussi mise en garde contre Farenbourg, « un homme capable de tout », avait dit celle-ci.
La chroniqueuse sportive était plus explicite. Un forban, une canaille, un exploiteur
de femmes, et dont les enthousiasmes littéraires masquaient tnal les spéculations de luflian. D'ailleurs, il fallait l'entendre, dans lintimité, parler de sa rédaction. Mais M™^ de Mauves ne répétait pas le mot. Elle avait repris avec une volubilité passionnée, le thème inépuisé des qualités de House et de ses perfections, et puis elle revenait en termes apitoyés sur la soirée de l'avant-veille et son effarante détresse au milieu des réclamations brutales d'un public, on aurait dit payant. « Lesgoujats, les goujats! s'exaspérait la jeune femme, on ne se conduit même pas ainsi au beuslant! » — « Oh! M™^ de Hamarande a été très bonne, pouvait enfin placer Emma, elle s'est dévouée et m'a sauvée littéralement. ))
Une flamme mauvaise allumait les yeux de la chroniqueuse : « Vous êtes naïve, chère madame, vous avez cru au dévouement de M""' de Hamarande, mais M""" de Hamarande s'est taillé une admirable réclame en vous sauvant. Vous ne la connaissez pas encore.
M"* de Hamarande ne travaille que pour elle ; c'est pour elle, et non pour vous, qu'elle est venue au gala de l'autre soir ; la fête était donnée en votre honneur. Vous en étiez le clou, l'attraction, la reine ; elle a voulu partager votre triomphe. C'est très adroit et très fort, ce qu'elle a fait là. Elle s'est piédestalisée en vous venant en aide. Quoiqu'elle fasse, maintenant, on ne pourra la soupçonner ni de basse envie, ni de compétition. D'un geste elle s'est nimbée d'une couronne. La voilà passée petit manteau bleu, créature d'élite et de générosité. La belle àme et le génie, la double auréole ! »
Florised'EUébreuse écoutait sans bien comprendre encore, mais faisait en elle-même des rapprochements : M™^ de Hamarande lui avait tenu les mêmes propos la Veille, M""" de Mauves les débitait avec une autre chaleur. M"'® de Hamarande n'avait prévenu Emma que contre M. de Farenbourg ; la chroniqueuse sportive s'en prenait au contraire à toutes et à tous ; elle englobait dans la même
suspicion tarouche M. Agrado, un vieux satyre hypocrite qui aurait voulu faire de la rédaction du Laurier son harem, et cette petite crapule de Maxence Noirmont, cette chère des Glaïeuls dont la haine antiphysique s'acharnait sur toutes les femmes ; et sa véhémence indignée dénonçait à Emma les manœuvres frauduleuses du vieux Mécène égrillard, comme les turpitude du jeune maître chanteur. Le vieux banquier n'avait-il rien tenté déjà auprès d'elle? Il la désirait ostensiblement; il était encore plus dangereux que le Noirmont dont l'évidente infamie n'é^alait que l'évidente lâcheté ; pour celui-là, il y avait les exploits d'huissier et la police correctionnelle. Ah! les aigrefins et les porcs, les rancunes et les convoitises que Florise avait ^û déchaîner dans ce troupeau; mais elle l'aiderait à se défendre contre eux et, si elle le voulait bien, armerait sa candeur de toute son expérience. Elle la soutiendrait de ses conseils, l'éclairerait de ses avis, la documenterait sur les choses et les gens, l'initie-
raitaux rusesetaux stratagèmes sanslesquels force, gloire et talent deviennent inutiles à Paris ; elle lui soufflerait son énergie dans les résistances et sa perspicacité dans l'intrigue : bref, elle serait son amie.
M""*" de Mauves avait rapproché sa chaise de celle de Florise, et, tout en lui caressant les poignets du bout effleurant de ses doigts, avait presque posé sa tête sur son épaule. Florise sentait son haleine lui chaufi'er la nuque.
Tant de véhémence l'effarait. C'était en termes moins ardents, la conversation même de la comtesse de Hamarande, la môme sympathie inspirée par son ignorance et les mêmes conseils de se méfier d'un monde d'intrigue et de perfidie; mais au lieu de mettre à son service son expérience pour en triompher, M""" de Hamarande lui avait conseillé de fuir ce monde périlleux et trop compliqué pour elle : Florise n'était pas taillée pour la lutte, elle devait retourner au plus vite à Avignon, se laisser commander un roman par de Fa-
renbourg et rentrer, s'exiler en Provence. Là, dans la solitude ensoleillée de la ville des Papes, au bord des roseaux frissonnants du Rhône, elle mettrait un an, deux ans à faire un beau livre de vers, et, le livre une fois parachevé, elle reviendrait le publier à Paris. M™* la comtesse de Hamarande s'était engagée à trouver un éditeur.
Laquelle des deux fallait-il écouter? L'une lui conseillait le combat, l'autre la fuite, pis que la fuite, l'exil. M"'" de Hamarande n'avaitelle pas un intérêt à la supprimer de sa route? Elle était une rivale, en somme ; une méfiance était entrée en elle depuis que M""® de Mauves avait disséqué en sa présence les motifs plausibles de ce spontané dévouement.
La comtesse de Hamarande paraissait à Emma plus sage. M""* de Mauves plus sincère. Florise reconnaissait, malgré elle, à la poétesse, une nature plus pondérée et plus droite, et il y avait pourtant plus de spontanéité dans la sympathie passionnée de la
chroniqueuse ; et, pourtant^ cette nature ardente l'effarait.
Il y eut un silence. M"* de Mauves avait relevé la tête ; elle considérait le front pensif et les beaux yeux distraits d'Emma. Elle lâchait les deux poignets et reculait un peu sa chaise. Elle venait d'aviser, sur une table, l'éventail de M. Agrado. « Une jolie pièce, faisait-elle, en déployant le velin enjolivé de délicates peintures ; c'est un objet de collection, un cadeau? — C'est M. Agrado qui me Ta offert », et la jeune femme ne pouvait s'empêcher de rougir. « M. Agrado, déjà!... » M™'' de Mauves avait un mauvais rire. Comment, déjà ! — Oui, c'est une habitude qu'il a de semer ses éventails. Il en a d'incomparables ; celui-là vaut bien vingt-cinq louis... Vous êtes allée chez lui? — Jamais, il me Ta envoyé le lendemain de notre arrivée ici ; il ne m'avait pas encore vue. — Ah ! La chroniqueuse avait refermé brusquement l'éventail. Et il ne vous a pas invitée à venir visiter ses vitrines? — En effet, mais je n'avais pas de
raisons d'y aller seule. Nous sommes priés à y dîner jeudi. J'aurais eu tout le loisir de les admirer ce soir-là, mais j'ai refusé. — Yoiis avez refusé ? Vous avez eu tort, il faut v aller. Il peut encore être très utile. — Vous me conseillez d'y aller après tout ce que vous m'en avez dit? Etrange! Vous êtes de l'avis de mon mari. La femme de lettres avait un sourire énigmatique : « Je suis toujours de l'avis des maris. »
« Voici, justement, M. Farnier qui rentre », faisait Emma en prêtant l'oreille à un bruit de pas dans la pièce voisine. — Alors, je me sauve, je vous laisse, et M""^ de Mauves se levait. — Pourquoi ? je vous aurais présentée, Emile eût été enchanté. — Non, il est certains conseils que... — La chroniqueuse s'était vivement rapprochée : « Ecoutez-moi, mon amie, vous jouez en ce moment une très grosse partie : vous n'y entendez rien et votre mari encore moins, si c'est possible. Or, je ne veux pas que vous soyez roulée, et vous allez l'être, si l'on n'y met le holà. Allez dîner jeudi,
avenue Friedland, mais ayez toutes les prudences et venez me voir le lendemain, cl^ez moi,, cinq heures. Vous y trouverez deux amies à moi, dont Tune très intéressante. M, Agrado, il y a deux ans, lui a offert quelques éventails: elle vous dira elle-même ce qu'il lui en a coûté; je tiens à ce que vous soyez édifiée. Vous permettez? » Devant son mouvement. M"® Farnier avait tendu naïvement la joue; c'étaient leurs bouches qui se rencontraient. M™" de Mauves lui avait glissé sa carte dans la main ; elle avait déjà disparu.
« Tu avais encore une visite? » faisait Emile en ouvrant la porte de communication.