‹ Maison rustique des dames (volume 2)Chapitre 189 sur 304 · A. CULTURE DES FOURRAGES ET CÉRÉALES EN VERT · texte numérisé non relu

A. CULTURE DES FOURRAGES ET CÉRÉALES EN VERT

La nourriture des vaches doit être abondante et de bonne qualité , de ces deux conditions dépend, en grande partie, la plus ou moins grande abondance de leurs produits ainsi que l’amélioration de leur race. Aussi notre ménagère devra-t-elle chercher à obtenir sur ses terres la culture des plantes qui remplissent le mieux ces données. Je l’engagerai, en conséquence, à cultiver le seigle et 1 orge d’hiver ou escourgeon, pour être consommés en vert à 1 étable par ses vaches. En les semant de bonne heure à 1 automne, par exemple avant la mi-septembre, elle aura dès la fin de mars un

excellent et abondant fourrage; un très-petit morceau de terre suffira pour ce premier fourrage, qui durcit promptement et ne peut rester longtemps en consommation. Le seigle destiné au même usage doit être semé très-épais, afin que les liges en restent fines et tendres; lorsqu’il commence à durcir, les vaches ne mangent plus que la sommité des tiges, mais le reste est mêlé à leur litière et trouve ainsi un heureux emploi. Au seigle pourra succéder le trèfle incarnat, fourrage précieux par sa précocité pour être consommé en vert, car sec il est médiocre; il peut être bon à manger dès la fin d’avril ou dans les premiers jours de mai. Le peu de temps pendant lequel il occupe la terre ajoute encore à son mérite, car il se sème en août, et même en septembre, sur un seul labour après une céréale. Le terrain se trouvant ainsi libre dans le courant de mai, on peut l’abandonner pour une demi-jachère ou le consacrer à d’autres fourrages ou à des récoltes sarclées. Après le trèfle incarnat viendront les luzernes, les sainfoins, les jarosses, les vesces, et enfin le maïs, dont je ne puis trop recommander la culture, pour être mangé en vert; ce fourrage est d’une abondance extrême, et nul autre ne le surpasse en qualité. On le sème à la volée, depuis le commencement de mai jusqu’à la mi-juin, de manière à pouvoir faire diverses coupes. En deux mois le maïs a déjà atteint une assez grande hauteur pour être fauché ou coupé à la faucille ; il n’a pas le même inconvénient que le seigle et le trèfle : les bestiaux le mangent avec avidité lors même qu’il est dur; cependant il est plus avantageux de semer en trois reprises l’espace de terrain consacré à cette culture, afin d’avoir un fourrage plus frais et plus tendre.

Tous ces fourrages, apportés aux vaches à l’étable, peuvent être coupés avec avantage au hache-tout, dont je parlerai .tout à l’heure ; ce transport se fera au moyen de la petite charrette à âne. Je puis affirmer que des vaches nourries à l’étable avec ces abondants fourrages, et ne sortant que pour aller boire, donneront une grande quantité de bon lait.

Après la récolte des prairies naturelles et artificielles, lorsque le sol se sera paré d’une seconde verdure, on pourra, avec avantage et économie, conduire les vaches aux champs, puisqu'elles consommeront sur place un bon pâturage qui ne pourrait pas être fauché, ce qui compensera la perte du fumier. On pourrait encore, si des terres de médiocre qualité, disposées en prairies artificielles, ne

JARDLNAGE ET FERME,

donnaient pas une végétation assez belle pour qu’on pût faucher le fourrage, les faire pâturer d’abord par les vaches, ensuite par les moutons.

Lorsque le moment arrive de faire passer les vaches de la nourriture sèche à la nourriture verte, il ne faut pas opérer ce change* ment brusquement; on commence par mêler quelque peu de four* rage vert au fourrage sec; puis on augmente graduellement la proportion du premier, jusqu’à ce qu’on arrive à le donner pur. On doit consacrer huit jours environ à ce changement. Si on passait subitement du fourrage sec au fourrage vert, on s’exposerait à donner la diarrhée aux vaches, affection très-dangereuse pour la race bovine.

On redoute généralement de donner aux vaches, même à l’étable, du trèfle ou de la luzerne mouillés, parce que la météorisation s’est montrée dans des cas semblables; d’après de nouvelles observations, ces fourrages seraient plus dangereux lorsqu ils ont été flétris par le soleil et fauchés dans cet état pour être donnés en vert à l’étable, ou lorsqu’ils se sont échauffés dans les tas qu’on en forme en les apportant pour la provision d’un ou deux jours. M. Villeroy, auteur de l'excellent Manuel de l’Éleveur des Bêles à cornes , a fait beaucoup d’expériences à cet égard; il en résulterait qu’il vaut mieux, pour la consommation en vert, faucher les prairies artificielles avant le lever du soleil, ou au moins quand elles sont encore mouillées par la rosée. Il recommande de distribuer les aliments par petites portions, afin que le repas se prolonge plus que s’il était composé d’un autre fourrage, car c’est surtout lorsque les vaches mangent avec trop d’avidité qu’elles s’exposent à la météorisation.

Il est fort imprudent de mettre des vaches dans un regain de trèfle ou de luzerne abondant, surtout lorsqu’il est trempé de rosée, à noins qu’on ne les y laisse que quelques instants. Lorsque les premières gelées d’automne ont passé sur ces prairies, le danger diminua. Le sainfoin n'entraîne que très-rarement la météorisation, et a icun autre fourrage ne fournit aux vaches un lait plus abondant 1 t de meilleure qualité. Le beurre fait avec ce lait est jaune et a un parfum exquis ; aussi doit-on toujours réserver le sainfoin pour 'es vaches, leur en faire manger en vert et leur faire consommer sur place les regains quelquefois assez abondants de ce fourrage, qui leur convient si bien. Le sainfoin à deux coupes offre, vers l’au-

tomne, un aliment précieux, qu’on peut faire consommer d’abord à l’étable, et qui, quelques jours après, donne encore un pâturage assez abondant, parce que, la seconde coupe n’étant pas à beaucoup près aussi épaisse que la première, la terre se couvre de feuilles qui se fauchent mal ou qui d’ailleurs se reproduisent promptement dans cette précieuse plante.

Ordinairement, lorsqu’on veut faire consommersur place leregain, soit d’une prairie naturelle, soit d’une prairie artificielle, soit même la première coupe d’une prairie peu fournie, on conduit tout simplement les vaches dans cette prairie, on les y laisse libres, et on les fait garder. Cette méthode est vicieuse et entraîne après elle plusieurs inconvénients: d’abord, celui de la chance des météorisations, puis celui de la perte de fourrage causée par le dégât que faille trépignement d’animaux libres, qui courent çà et là pour satisfaire leurs caprices , etc. Voici un moyen d’obvier à ces inconvénients, qui me paraît simple et ingénieux, et qui est employé depuis longues années dans le pays de Caux, en Normandie :

On attache, soit aux cornes de la vache, soit à un collier ou à un licou, une corde de 2 mètres de longueur, assez forte pour contenir l’animal. On passe le bout de cette corde dans un morceau de bois aplati en palette, de 25 à 30 centimètres de longueur sur 7 à 8 de large, et percé d’un trou à chacune de ses extrémités. On fait un nœud à la corde, qui se trouve alors fixée au bois. On passe dans le second trou une autre corde, de la même longueur que celle attachée à la tète de la vache, et on y fait aussi un nœud, de façon que l’un des nœuds soit au-dessus, l’autre au-dessous de la palette. Les cordes doivent se mouvoir facilement dans les trous, mais les nœuds les empêchent de s’en séparer. Au moyen de ce petit arrangement, la vache a beau tourner, jamais cette corde, destinée à l’attacher dans le pâturage, ne peut se tordre ni s’entortiller autour de ses jambes, ce qui arriverait promptement et inévitablement sans cette précaution. On attache le bout de la corde resté libre à un piquet en fer long de 40 à 50 centimètres, qu’on fiche en terre, et qui est surmonté d’un anneau mobile.

On commence par faucher un espace de 3 mètres de largeur sur le bord de la prairie qu’on veut mettre en consommation ; ce fourrage peut être séché ou consommé en vert à l’étable ; ensuite, vers le milieu d’une des extrémités de l’espace fauché, et au moyen d’un

petit maillet de bois, on enfonce le piquet de fer auquel se trouve attachée la vache par la corde dont je viens de parler ; elle ne peut alors atteindre qu’un très-petit espace circulaire du pâturage qu’on veut lui faire consommer, et qu'elle ne piétine pas, parce qu’elle se trouve placée sur l’espace précédemment fauché. Sa part étant petite, elle mange tout, et sans l’avidité dangereuse qu’elle mettrait à brouter les portions d’herbe qui lui plairaient le plus et qu’elle irait chercher à travers tout le pré, selon son caprice. Lorsqu’elle a bien pâturé la portion quelle pouvait atteindre, on retire le piquet pour l’enfoncer de nouveau en terre à une distance de 60 centimètres environ, toujours dans la partie fauchée, et la vache recommence à dépouiller un nouvel espace circulaire ; ainsi de suite. Lorsqu’on a plusieurs vaches, on les sépare les unes des autres en mettant entre elles la distance nécessaire pour quelles mangent chacune le fourrage précisément à l’endroit que sa voisine ne peut plus atteindre; de sorte que, si on' avait assez de vaches, comme cela se voit en Normandie, pour garnir toute la longueur du champ, le pâturage se trouverait mangé en croissants d’un bout à l’autre à la fois. On place ensuite les vaches sur la partie de terrain dont elles ont consommé le produit pour qu’elles puissent atteindre de la même manière celui qui suit.

Cette méthode est excellente et offre beaucoup d’avantages, tant pour l’animal que pour le pâturage. J’engage fort notre ménagère à la mettre en pratique. Le prix de l’achat des cordes et des piquets de fer est de peu d’importance. On appelle cette méthode le pâturage au tiers ; je ne sais trop d’où vient ce nom, à moins que ce ne soit parce que l’animal mange à peu près le tiers de l’espace du pâturage qui l’environne.

Un des meilleurs moyens d’économiser les fourrages destinés à la nourriture des vaches est l’emploi d’un hache-tout; cet instrument, qui peut être mû à bras d’homme, comme ceux que fabrique M. Mex. Morion-Dombasle à Nancy, ou par un manège, prépare la nourriture, sèche ou verte, des vaches de telle sorte qu’elles ne peuvent absolument rien rebuter ni perdre. Il la coupe à la longueur de 1 ou 2 centimètres et on la leur distribue dans leurs auges. L’emploi de cet instrument procure une économie de 10 à 15 pour 100, et permet de faire consommer des fourrages défectueux en les mêlant à de meilleurs. Les vaches ne pouvant les trier mangent tout; cet

apprêt est en outre très-favorable à la nutrition des vaches. Le hache-tout de Nancy ne coûte pas cher; c’est un instrument très-solide et très-peu sujet aux réparations.

D. Culture des racines alimentaires.

Il faut penser à l’hiver pendant le beau temps, et semer des racines pour la saison où l’herbe des champs cessera de pousser. Cette culture ne sera pas seulement profitable aux vaches; les porcs, les moutons, les volailles en profiteront également.

Je recommande surtout la culture delà betterave, de la carotte, du rutabaga, des raves et du panais pour les vaches; les pommes de terre sont plus spécialement destinées aux porcs, bien que ce tubercule, donné cru, favorise la sécrétion du lait; mais il amène quelquefois la météorisation. Cuit, il favorise la production de la graisse plutôt que celle du lait, et l’engraissement des vaches n’est pas du domaine de la maîtresse de maison. Cependant on peut donner des pommes de terre crues ou cuites, mêlées avec des betteraves, des carottes ou du son. Une excellente coutume encore est de donner aux vaches, en augées ou en soupes, soit des racines, soit des plantes vertes, comme des choux, des feuilles d’ormeaux ou de mûriers, de betteraves, de navets, etc. On fait cuire à moitié ces plantes, on les saupoudre de son, et on leur donne cette soupe tiède en hiver : elle favorise beaucoup la production du lait.

1 . Plantes sarclées. — On ne doit cultiver ces plantes, dont les façons sont très-coûteuses, que dans des conditions à peu près certaines de réussite ; sans cela les frais généraux sont à peu près les mêmes et les produits très-inférieurs. Ainsi, si l’on ne peut parfaitement préparer que le quart du terrain qu’on destine aux récoltes sarclées, il vaut mieux limiter sa culture à ce quart, en alternant, c’est-à-dire en variant l’espèce de plante qu’on y cultive. La terre se fatigue peu des récoltes sarclées de racines. Voici comment on procède pour arriver aux mêmes résultats avec moins de fumier, quand on n’en a pas assez pour fumer abondamment, c'est-à-dire pour en mettre 50 mètres cubes par hectare tous les deux ans. On laboure très-profondément avant l’hiver; en février, on donne un second labour, après un hersage énergique; puis, au moment de la semaille, on ouvre, à 50 ou GO centimètres de distance, des lignes avec une charrue à deux versoirs ou quelque autre instrument qui puisse la rem*

placer. Un charretier suit avec son tombereau plein de fumier, et, mettant le cheval clans une raie et les roues dans deux autres, il jette dans la raie suivie par le cheval de petits tas de fumier trèsprès les uns des autres ; deux femmes suivent, qui étalent ces petits tas. Quand ce travail est terminé, on refend la terre avec le même instrument, c’est-à-dire qu’on remplit les sillons garnis de fumier avec la terre des ados formés par le premier labour ; des femmes sèment à la main les graines sur cette espèce de couche, en ayant soin de les enfoncer un peu dans la terre si ce sont des betteraves. Les rutabagas se sèment à l’aide d’une bouteille bouchée, dont le bouchon est percé d'un petit trou, et dans laquelle la graine est mêlée avec une grande quantité de sable fin. Quand la plante émet ses racines, elle trouve le fumier, et arrive par ce moyen à une magnifique végétation, qui paye amplement par l’économie de fumier les frais d exécution. Après la récolte, en faisant passer, sous le fumier, la même charrue dans la raie où a été récoltée la plante, on le rejette sur les deux côtés, et alors toute la terre en profite. Par un bon heisage en travers on aplanit a peu près les ados formés par ce labour, et la terre se trouve dans la condition d’une terre fumée à l’automne, Celle culture ne convient pas aux carottes, à moins qu’on n’emploie du fumier parfaitement consommé, du noir animalise, du guano ou de la poudrette, seuls engrais concentrés dans lesquels on puisse avoir quelque confiance.

2. Betteraves. — Elles se sèment à la fin de mars et préfèrent une terre substantielle à un sol sablonneux. Cependant, lorsque le sol est fortement fumé, elles y réussissent mieux que dans une terre argileuse et compacte, qui se dessèche en été et n’est pas perméable à la rosée. Dans tous les cas, la terre doit être profondément labourée à la charrue, d’abord avant l’hiver, puis au moment de la semaine. Si on ne procède pas comme je l’ai dit tout à l’heure, on peut fumer à l’un ou l’autre de ces labours. Si le fumier est long, il vaut mieux le mettre au premier. Cette récolte est peu épuisante, et on peut lui faire succéder du froment ou du colz,a.

Lorsque le terrain est labouré, on le herse, et on trace, au moyen d’un rayonneur (fig. 111), d’un araire {fig. 112), ou d’une binette à main, à 50 ou 60 centimètres de distance, des rayons de 3 à i centimètres de profondeur. Une femme suit le rayon et y dépose les "•raines à 4 ou 5 centimètres de distance; le semoir-brouette d§

Ruvillc (fig, 113 et 114) exécute parfaitement ce travail. On recouvre avec un rateau. Notre but. en donnant deux modèles du semoir

cle Roville , est de permettre d’y recourir en différents cas; celui que représente la fig. 113 est employé pour les graines fines, l’autre (fig. 114) pour les graines plus grosses.

La betterave à sucre, dite blanche de Silésie (/?</. Mo), est pré

férable à celle appelée disette ( fig . 116), ou à la variété dite corne de vache; elle ne donne pas, il est vrai, d’aussi grosses racines, mais elle est plus pleine, moins aqueuse, plus sucrée, et par conséquent

MAISON RUSTIQUE DES DAMES, plus nutritive. La betterave globe jaune (fig. 117) dépasse de beau-

Fig. 115.

coup en produit les variétés longues et est aussi très-nutritive; elle convient surtout dans les sols peu profonds et quand on cultive d’après le système appelé méthode Kœchlin , dont je parlerai plus loin. La graine reste parfois trois semaines en terre avant de lever. En mai, si la terre se charge de beaucoup d’herbes, il faut biner et commencer à éclaircir les plants, en arrachant ceux qui se louchent. Ce binage peut être exécuté à la houe à cheval [fig. 118) si les rangées sont espacées comme je l’ai dit; mais si on les avait semées plus près, l’emploi de la binette à la main deviendrait indispensable. En donnant ce premier binage, oh a soin d’arracher à la main les mauvaises herbes qui se trouvent dans les lignes de betteraves, car

les instruments ne doivent pas y pénétrer. La houe à cheval dont

Fig. 117.

nous donnons le modèle est celle dont on fait usage à Grignon.

Vers le mois de juillet, un second binage devient nécessaire ; il

Fig. 118.

est rare qu’il ne suffise pas. La plante alors se garnit de feuilles abondantes qui arrêtent la végétation des mauvaises herbes. On éclaircit, et les betteraves qu’on arrache peuvent être fructueusement employées à la nourriture des porcs; on continue à éclaircir ainsi jusqu’à ce qu’elles se trouvent au moins à 30 ou 40 centimètres les unes des autres. Vers la fin d’octobre on les arrache à la main ou on les soulève à l’aide d’une fourche, et on retranche, avec une serpe ou un couteau, le collet, en formant une espèce de cône, de manière à enlever seulement tous les yeux à la surface ; si on retranchait le collet en entier, on perdrait une portion de racine qui, comme le reste, est consommée par les animaux. On fait cette opération sur le terrain ; après quoi on transporte les betteraves dans un cellier, un silo ou une cave sèche et à l’abri de la gelée ; on les y entasse sans inconvénient. Il faut les arracher par un beau temps et les serrer sèches, lorsqu’elles sont venues dans un terrain argileux

et humide. Au moment où on les arrache, il faut, avec de petits couteaux de bois, les débarrasser de la terre qui les entoure, des femmes sont chargées de celte besogne.

Au moment de l’arrachage, on choisit les porte-graines, dont on enlève seulement les feuilles sans toucher au collet , on réser\ e pour cet usage les betteraves les mieux faites et les plus saines, plutôt que les plus grosses, et on les conserve dans un lieu bien sain. A la fin de mars on les met en terre, à 70 centimètres de distance les unes des autres, en faisant une petite auge assez creuse pour pouvoir les enterrer jusqu’au collet. La graine se récolte en août; on coupe les tiges quand elles jaunissent, on les fait sécher et on les bat. Cette graine doit être conservée dans un lieu bien sec. Les souris en sont très-friandes; elles les mangent de manière à ce qu’on s’aperçoive à peine du dégât ; ce n’est qu’au poids qu on reconnaît qu’elles sont vides. Il faut donc les examiner avec soin avant de semer, si on les a gardées dans un lieu infesté de souris.

Quelques personnes considèrent la feuille de la betterave comme d’une grande ressource pour l’alimentation des bestiaux et la comptent même dans le produit de cette récolte ; c’est une erreur. D abord on fait beaucoup de tort à la plante en la privant de ses feuilles, par lesquelles elle végète presque autant que par la racine, qui a fort peu de chevelu ; puis ces feuilles ne sont pour ainsi dire pas nourrissantes ; elles sont très-aqueuses et peuvent donner la diarrhée aux animaux. Il faut les laisser à la plante et au terrain, auquel elles fournissent un certain engrais. Le produit qu’on retire de 1 éclaircissage est bien préférable à celui des feuilles, et il peut conduire presque jusqu’au moment de la récolte. Les betteraves se conservent facilement jusqu’à la fin d’avril; elles perdent bien un peu de leurs principes nutritifs en vieillissant, mais les animaux les mangent avec le même plaisir. Les porcs mangent très-bien les betteraves crues.

Un autre moyen de cultiver la betterave, et dont M. Kœchlin, agriculteur distingué du Haut-Rhin, a fait usage avec un succès complet, consiste à les semer en pépinière, sur couche et sous châssis, dès la fin de janvier; on peut aussi les semer sur couche, à bonne exposition, bien abritée, à la mi-février. La betterave gèle difficilement lorsqu’elle est jeune. On fait les semis très-épais, ensuite on les éclaircit au besoin, et, en mars ou en avril, par un temps pluvieux,

lorsqu’il n’a encore que deux feuilles et que la racine est comme un (il on repique le jeune plant. Dans les quinze jours qui suivent le repiquage les betteraves disparaissent en quelque sorte, c’est-à-dire que les feuilles se fanent et qu’on n’aperçoit plus rien ; mais, lorsque la racine a émis de nouvelles radicules, les feuilles reparaissent et la végétation de cette précieuse plante devient superbe.

Ces betteraves, ayant plus de deux mois d’avance sur celles semées en place, peuvent atteindre un volume considérable si elles sont transplantées en bon terrain bien fumé. On les repique avec grand avantage sur les ados dont j’ai parlé.

3. Rutabaga. — il peut être cultivé avec le même succès, par les mêmes procédés; il le cède peu en qualité nutritive à la betterave. En suivant la méthode Kœchlin , on les obtient en juin et juillet, époque à laquelle les racines de l’année précédente sont épuisées et où celles de l’année courante ne sont pas encore bonnes à récolter. Les rutabagas ou navets do Suède [fi g. \\ 9) arrivent à leur perfection en bien moins de temps que les betteraves. Lorsqu’on les sème en place à la fin d’avril ou au commencement de mai, et même en juin, ils atteignent encore leur grosseur en octobre. On peut même en repiquer ou en semer en août, par un temps pluvieux ; ils fournissent, avant la fin de la saison, de très-belles racines fort tendres, et peuvent remplacer une récolte manquée. On peut les laisser en terre, car ils ne craignent pas la gelée ; si on les arrache, il ne faut point les rentrer, mais les laisser dehors par petits tas. S’il survient de très-fortes gelées, un peu de paille suffit pour les préserver de ses atteintes. Cette plante offre de très-grandes ressources.

4. Carottes. — La carotte doit recevoir à peu près les mêmes soins que la betterave; seulement elle se sème plus tôt, c’est-à-dire à la fin de février ou au commencement de mars. Avant de semer, il faut frotter fortement la graine entre les mains, afin de la bien diviser, parce qu’elle porte de petites aspérités qui la tiennent en peloton. On sarcle avec le plus grand soin aussitôt que la plante a deux feuilles outre les cotylédons. De petits insectes leur font souvent une guerre acharnée aussitôt qu’elles sortent de terre; il est presque impossible de parer à cet inconvénient dans la grande culture, mais aussi le danger est moins grand en plein champ que dans les jardins. Les carottes demandent un sol encore plus ameubli que les betteraves, exempt de pierres et bien amendé; mais il faut se garder de fumer avec du fumier long, ce qui les rendrait fourchues; il est même préférable que la terre ait été fumée l’année précédente, parce que, les graines de mauvaises herbes contenues dans le fumier germant pendant l’automne et même l’hiver, le sarclage en est plus facile. On herse avec soin le champ avant de le labourer pour la semaille, afin d’enterrer une terre meuble au fond du labour.

La carotte s’accommode plus volontiers que la betterave d’une terre légère, mais aussi elle demande plus de fumier. Les chevaux en sont très-friands et elle leur convient parfaitement, Plus délicate que la betterave dans son jeune âge, elle demande aussi plus de soin au premier binage et au sarclage ; plus tard elle devient au contraire plus robuste. On ne peut guère employer la houe à cheval que pour e dernier binage, à moins que les lignes ne soient très-espacées, parce qu’on pourrait couvrir les jeunes tiges de terre. La fane de carotte est très-bonne pour le bétail, qui la mange avec avidité. Au moment de l’arrachage, ou doit couper les feuilles au-dessous du collet, sans quoi elles continuent à pousser et font perdre à la racine beaucoup de sa qualité.

On arrache les carottes comme les betteraves, mais difficilement sans le secours d’un instrument. Elles ne craignent pas la gelée; il suffit qu’elles soient dans un lieu sain; s’il faisait très-froid on les couvrirait d’une couche de paille un peu épaisse. Les porte-graines se conservent et se replantent comme ceux des betteraves. Lorsqu on voit jaunir les têtes qui portent la graine, on les cueille et on les réunit en bouquets qu’on suspend, la tête en bas, dans un lieu sec ; on ne les détache qu’au moment de la semaille.

Les espèces préférables pour le bétail sont la carotte blanche

(fig. 4 20) et jaune de Flandre à collet vert. Elles sont également fort bonnes pour la cuisine.

5. Topinambours. — Tous les animaux mangent volontiers le topinambour (fig. 124), plante très-rustique, s’accommodant de tous les terrains et donnant d’abondants produits.

Il ne gèle pas. Son inconvénient consiste dans la difficulté de le faire disparaître du terrain dans lequel on l’a cultivé. On peut lui consacrer un champ. Après la récolte, qu’on peut laisser en terre et faire consommer pendant tout l’hiver, on fume et on donne un bon labour. Les topinambours repoussent d’eux-mêmes. Lorsqu’ils commencent à pousser on donne un ou deux hersages vigoureux pour détruire les mauvaises herbes, qui sans cela les envahiraient. On continue ainsi pendant plusieurs Fig. 120. années la même culture à la

même place.

6. Panais. — Pour le bétail, on cultive le panais rond préférablement au long; il s’accommode très-bien d’une terre argileuse et ne craint pas la sécheresse, non plus que la gelée. Il se cultive en ligne et se sème en février. On peut sans inconvénient le laisser en terre pendant l’hiver, ce qui est un grand avantage. On l’arrache à mesure qu’on le fait consommer. Cette racine est très-nourrissante; tous les bestiaux la mangent avec plaisir. Sa culture est celle de la carotte. La graine se récolte et se conserve de la même manière.

Fig. 121.

7. Navets , turneps. — On peut cultiver pour les bestiaux plu-

Fig. 122.

sieurs espèces de navets ou de raves. La rave limousine, les turneps

ou navets d’Écosse (fîg. 122) de différentes variétés donnent les plus grosses racines et paraissent les plus propres à cet usage. En Angleterre on cultive en grand le rutabaga et le turneps pour la nourriture des moutons, qui les consomment sur place. Les Anglais ont porté cette culture à une perfection remarquable, dont je ne puis donner ici le détail. On fera bien de recourir aux ouvrages qui traitent spécialement de cette culture. Je me bornerai à dire que les diverses variétés de turneps ou de navet d’Écosses et la rave limousine peuvent être semées avec succès après un seigle, un escourgeon, une vesce d hiver, ou même après un froment hâtif, depuis la fin de juillet jusqu aux premiers jours de septembre ; le succès sera plus grand si on peut donner une fumure, dans le cas où la récolte précédente n’en aurait pas reçu. On doit donner un bon hersage et un bon labour avant de faire le semis; on profitera, autant que possible, d’un moment où la terre soit humide. On sème à la volée et excessivement clair. La graine est tellement fine qu’il est indispensable de la mêler à 15 ou 20 fois son volume de sable, sans quoi le semis serait très-inégal. La distance à observer entre chacun des plants est de 35 à 40 centimètres ; leur feuillage prend un tel développement qu’un champ semé dans les conditions que je viens d’indiquer en sera entièrement garni. Si l’on est assez heureux pour pouvoir faire son semis par un temps pluvieux, la graine lèvera au bout de quatre ou cinq jours, et, si une grande sécheresse ne vient pas entraver la marche de ces précieuses plantes, elles seront bonnes à manger en octobre.

Lorsque la terre est très-légère il y a avantage à passer un rouleau sur le champ après la semaille; c’est un très-bon moyen de recouvrir la graine et de s’opposer à ce qu’elle soit ravagée par la puce de terre. Si on ne roule pas, il faut faire passer une herse d’épine, qui peut être traînée par un homme, par un cheval ou par un âne. La puce de terre est un fléau pour cette culture; on peut essayer, pour s’en mettre à l’abri, de faire tremper la graine pendant douze ou quinze heures dans une forte saumure, ou, après l’avoir humectée, la rouler dans de la fleur de soufre; ce moyen réussit quelquefois.

Les raves et les turneps ne demandent aucune culture spéciale ; la saison dans laquelle on les sème n’est pas l’époque du développement des mauvaises herbes, et de plus leur luxuriant feuillage étouffe celles qui apparaissent.

Les turneps ou navets d’Écosse, indépendamment de co qu'ils

sont beaucoup plus nutritifs que la rave limousine, atteignent un bien plus gros volume quelle ; j’en ai vu beaucoup qui pesaient de '1 à 3 kilogr. Ils sont aussi bons que la rave pour l’usage culinaire, mais la rave limousine réussit peut-être mieux dans les terres trèssablonneuses.

Je ne puis trop engager notre ménagère à insister pour obtenir la culture de ces excellentes plantes; elles viennent en récolte dérobée, fatiguent peu la terre, donnent d’abondants produits en racines et même en feuilles, sont excellentes pour les vaches et les porcs, et peuvent être consommées sur place ou à la bergerie par les moutons. Il faut ajouter à tous ces avantages qu’elles ne craignent pour ainsi dire pas la gelée ; on peut, on doit même les laisser en terre, car elles perdent une grande partie de leur qualité lorsqu on les arrache.

8. Pommes de terre. — Cette culture est tellement connue en France que je m’abstiens d’en parler; cependant je dirai qu un buttage est plus approprié aux pays secs qu’aux contrées humides, et qu’on ne doit point couper leurs tiges pour la nourriture des bestiaux ; on leur fait grand tort en les mutilant ainsi. Je dirai aussi que, si l’espèce cultivée dans le pays n’est pas abondante et farineuse, il faut s’en procurer une meilleure.

J’engage fortement notre ménagère à cultiver les pommes de terre dites, quoique sans raison, de la Saint-Jean, dont la précocité n’est pas le seul mérite, et qui ont l’avantage d’être moins sujettes à la maladie que les autres espèces.

9. Choux. — La culture de certains choux peut aussi offrir un avantage pour la nourriture des vaches. Celte plante exige beaucoup de fumier ; mais elle a le mérite de pouvoir être donnée en vert pendant tout l’hiver et pendant une grande partie de l’été, en opérant les repiquages à diverses époques. Les choux demandent une bonne terre, plutôt compacte que légère; ils viennent parfaitement dans les terres d’alluvion, dans les sols marécageux, pourvu cependant que l’eau ne reste pas à la surface; je crois que leur culture et le fumier qu’on y emploiera seront grandement payés par leurs produits. Plusieurs espèces de choux peuvent être consacrés à cet usage : le chou brancha du Poitou, cjui parfois atteint une hauteur de 2 mètres à 2 mètres 30, et a en outre l’avantage de porter un bourgeon à l’aisselle de chaque feuille; le chou cavalier ( fty . 123),

qui se distingue par la grandeur de ses feuilles; le chou rouge frisé

et rouge panaché, qui, moins grand que les deux précédents , résiste mieux aux gelées. On sème ces trois variétés de choux au commencement de mars, sur côtière, et on les repique à la fin de juin; on en sème aussi en mai, pour les repiquer depuis le commencement de juillet jusqu’en août et septembre, et en août pour le mettre en place en novembre ; les premiers donnent leurs produits en octobre et novembre et continuent à en fournir tant qu’une très-forte gelée ne vient pas désorganiser leurs feuilles. Ceux qu'on repique en novembre ne poussent, sous le climat de Paris et du centre de la France, qu’en avril et mai ; dans le Midi ils se développent en mars et avril, époques auxquelles ces fourrages verts sont précieux. Les choux fleurissent ordinairement au printemps de cette seconde année. Les feuilles de ces plantes et les jeunes jets qui apparaissent à l’aisselle des feuilles arrachées, cuits dans de l’eau avec un peu de son, fournissent une sorte de breuvage épais qui favorise beaucoup la production du lait chez les vaches.

En parlant de ces diverses cultures, je me suis un peu éloignée du plan de mon ouvrage, la maîtresse de maison ne devant ordinairement s’occuper que de la consommation et non de la culture des aliments destinés à l’étable; mais j’ai pensé que beaucoup de ménagères pourraient habiter des lieux où ces plantes sont à peu près inconnues, et que, si les détails que je donne n’étaient pas utiles à toutes mes lectrices, ils pourraient l’ètre à quelques-unes et parfois même à leurs maris.

C. Préparation et distribution de la nourriture; coupe-racines;

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