Maladies des vaches
Je ne parlerai pas longuement des maladies qui atteignent les vaches, parce que, dans l’art vétérinaire comme dans la médecine humaine, on peut facilement se tromper et prendre un symptôme pour un autre, et exposer ainsi la vie d’un animal au lieu de le soulager. Il sera donc plus sage, lorsqu’une vache sera gravement malade, d appeler un vétérinaire. Je me bornerai à indiquer quelques moyens simples pour les cas urgents, les accidents et les maladies peu graves.
Diarrhée , constipation. — Lorsqu’une vache est atteinte de diarrhée ou de constipation, il faut examiner si cet état n’est pas du à la nature de ses aliments, réformer ce qu’on penserait devoir causer cette indisposition, donner une litière abondante et souvent renouvelée, assainir l’étable, diminuer la quantité des aliments, et, si le mal persiste, appeler un vétérinaire. On pourrait, en attendant, donner quelques lavements émollients.
Indigestion. — Les vaches voraces se donnent des indigestions qui
sont dues aussi quelquefois au mauvais état de l’estomac. Dans ce cas elles sont le précurseur d’une maladie inflammatoire. L’indigestion se manifeste ordinairement après le repas. La bête alors bâille, regarde son flanc, refuse tout aliment, se roule, gratte la terre avec son pied ; les yeux sont larmoyants, la bouche chaude. On peut, dans ce cas, administrer quelques toniques, comme du vin chaud aromatisé avec de la cannelle, du thym ou du girofle, et faire observer une diète absolue. Après ces soins, si l’animal ne revient pas au bout de quelques heures à son état normal, c’est que l’indigestion n’était que le symptôme d’un mal plus grave ; il faut appeler un vétérinaire.
Coliques. — Les coliques sont en général des symptômes d’un mal grave. On peut, avant d’appeler l’homme de l’art, couvrir la bête avec une couverture de laine, lui frictionner le ventre et les reins avec des carreaux chauds, lui donner des lavements émollients composés d’une décoction de graine de lin ou de guimauve, lui faire avaler de l’eau chaude légèrement blanchie de farine. Si la colique ne cesse pas, c’est qu’elle est le symptôme d’une maladie inflammatoire ; il faut avoir recours à l’art.
Météorisation. — Le trèfle et la luzerne ne sont pas les seuls aliments qui occasionnent la météorisation ; les pommes de terre crues, les choux, les navets et d’autres végétaux, mangés trop avidement, peuvent aussi la déterminer. Lorsqu’une vache est météorisée, on s’en aperçoit au ventre, qui est gonflé, surtout du côté gauche; il résonne comme un tambour. L’animal tend le cou, ouvre les narines et la bouche, respire difficilement, éprouve de la stupeur, de l’immobilité ; le mal empire rapidement. Aussitôt qu’on reconnaît ces symptômes, et avant que le mal soit arrivé à son entier développement, il faut tenir la tête de la vache très-élevée; quelquefois cela suffit. On peut aussi lui administrer un breuvage très-salé, ou un litre de lessive de cendre, ou mieux encore de 32 à 45 grammes d’alcali volatil ou ammoniaque liquide étendu dans trois verres d’eau. On peut recourir encore à l’éther sulfurique, qu’on emploie à la dose de 60 à 4 00 grammes dans deux ou trois verres d'eau, ou à une cuillerée d’eau de javelle dans une bouteille d’eau. Pour nous, un verre d’huile de noix, d’olive ou de colza, nous a toujours mieux réussi quo toute autre chose. On peut aussi jeter des seaux d’eau froide sur le dos de l’animal et le faire marcher douce*
ment. Lorsque ces moyens ne réussissent pas, il faut avoir recours à la ponction, qu’on fait avec un trocart , instrument fort ingénieux et qu'on doit avoir toujours dans une ferme. Pour le plonger plus facilement dans la panse de l’animal, on commence par faire une petite incision à la peau avec une lame bien affilée, comme un rasoir ou un canif; puis on applique sur l’ouverture la pointe du trocart et on frappe sur le manche avec un petit maillet de bois. On retire la lame de l’instrument et on laisse dans la panse le tube de cuivre qui lui servait de gaine. A défaut de trocart on fend également la peau ; on enfonce un couteau un peu long ; puis on introduit dans celte ouverture un tuyau de roseau ou de sureau, ou une canule de seringue dont on laisse saillir en dehors une certaine longueur, et qu’on maintient au moyen de ficelles attachées au tuyau et autour de l’animal. Il ne faut pas hésiter à employer le trocart quand la bête s’est laissée tomber une fois ; ordinairement elle se relève ; mais si elle ne le faisait pas on l’y forcerait par tous les moyens possibles : il n’y a plus un instant à perdre ; le moindre retard serait fatal.
L’endroit où il faut plonger le trocart, ou à son défaut un autre instrument tranchant, est assez facile à reconnaître ; on aperçoit entre la hanche et la dernière côte un espace uni qui gonfle fortement dans la météorisation et qui a la forme d’un triangle : c’est au milieu qu’il faut pratiquer l’ouverture, en enfonçant l’instrument de haut en bas.
Les gaz qui se développent par la présence des aliments dans l'estomac s’échappent par le tube, et l’animal se dégonfle facilement, quoique assez lentement, parce qu’il se reforme des gaz à mesure qu’il s’en échappe, ce qui force quelquefois à laisser le tuyau en place pendant deux , trois et même quatre heures. Lorsque le dégonflement est complet, on retire le tube et on lave la plaie avec du vin chaud sucré. Cependant, si l’accident avait lieu en été, il serait prudent de recouvrir la blessure d’une compresse imbibée également de vin chaud sucré, ou enduite de pommade camphrée, et de la fixer au moyen d’une bande qui entourerait l’animal, pour éviter que les mouches ne viennent y déposer des œufs, ce qui arriverait inévitablement sans cela et pourrait occasionner de l’inflammation. Quelques jours suffisent pour cicatriser cette plaie. Si l’animal no pouvait conserver ce bandage par suite de l’agitation à laquelle
il est en proie, il faudrait se borner à couvrir la plaie d'une assez lorte couche de pommade camphrée.
Il y a des vaches que certaines dispositions maladives des organes prédisposent à la météorisation périodique; il faut, dans ce cas, avoir recours au vétérinaire, car la ponction ne les guérirait que momentanément. Le mieux est de les vendre; si elles passent dans une ferme où on ne cultive ni trèfle ni luzerne, elles seront à l’abri de ces accidents et vaudront autant que d’autres.
Enfin, lorsqu’une vache est malade et qu’on ne peut avoir l’aide d’un vétérinaire, il faut se borner à la mettre à une diète plus ou moins sévère, selon son état, lui faire boire de l’eau tiède et blanchie de farine, à laquelle on pourrait ajouter un peu de miel, et attendre du temps la guérison. Ces moyens, bien que simples, sont de beaucoup préférables à l’emploi de médicaments indiqués, souvent à tort et à travers, par des maréchaux ignares ou des gens de la campagne au moins aussi ignorants qu’eux. D’ailleurs, quand on a eu recours à un vétérinaire, il faut se conformer en tout à ses prescriptions.
Des poux. — Il arrive très-souvent, en hiver surtout, que les vaches, et plutôt les jeunes que les vieilles, sont envahies par des poux. Si on n’y porte un prompt remède elles en souffrent beaucoup, tant à cause des plaies qu’occasionne la présence de ces insectes que par le tourment qu’ils leur causent. Nous avons trouvé un moyen simple d’en débarrasser nos jeunes élèves, car les poux s’introduisent même dans les étables bien tenues. On tond, avec l’instrument qui sert à tondre les moutons, toutes les parties atteintes : cette opération seule suffit pour détruire une partie de la vermine ; on enduit ensuite toutes ces parties avec de l’huile ; on peut employer à cet usage celle qu’on brûle dans les quinquets. On voit bientôt les poux tomber morts; mais il reste les lentes, qui éclosent ensuite. On renouvelle les frictions d’huile et on détruit ainsi facilement ces hideux insectes. En général, les poux s’établissent sur le cou et la tête de la bête; cependant ils envahissent quelquefois d’autres parties du corps qu’il faut traiter de la même manière. Toutes les huiles sont d’ailleurs propres à détruire cette vermine.
Vaches taurelières. — Il y a des vaches qui, quoique fort bonnes laitières, deviennent taurelières , c’est-à-dire qui entrent souvent en chaleur, et qui, bien que conduites au taureau, ne conçoivent plus.
Leur lait diminue assez promptement et il est difficile de les faire engraisser. Un moyen parfait de tirer parti de ces vaches, et de rendre même leur lait plus abondant qu’auparavant, c’est la castration. Cette opération, plus facile à pratiquer qu’on ne pourrait d’abord le penser, est presque toujours suivie de succès; il est fort rare que, bien faite, elle entraîne des accidents. La castration ne peut être opérée que par un homme de l’art. La vache alors cesse d’entrer en chaleur, et elle continue de donner, pendant plusieurs années, une quantité de lait à peu près égale à celle quelle fournissait au moment de l’opération. Lorsqu’elle est vieille, elle s’engraisse avec la plus grande facilité. Pour tenter cette opération il faut être certain que la bête n’est pas pleine.
SECTION VI. — De la laiterie.
1. — Choix et disposition de la laiterie ; soins à donner au lait.
La laiterie est la première chose dont on doive s’occuper lorsqu’on a des vaches. Le lieu le plus convenable pour l’établir est celui où la température varie le moins; aussi une cave peu profonde et sèche, et qu’on pourrait éclairer par un soupirail un peu large, serait préférable à toute autre pièce. Cependant la difficulté qu’il y aurait ici à se débarrasser de l’eau qui sert à laver le sol et les tablettes sur lesquelles on pose le lait pourrait être un obstacle à l’excessive propreté qu’exige une laiterie, qui doit de plus ne point être humide. Une voûte au niveau du sol , placée dans un bâtiment qui l’abriterait également contre le froid et le chaud, serait le lieu le plus convenable.
Je ne dépeindrai pas ici les laiteries qui existent dans les pays où l’agriculture et la fabrication du beurre et des fromages sont portées à un haut degré de perfection, et où ces produits forment une partie importante de l’exploitation. Si on voulait organiser une de ces laiteries parfaites, il faudrait avoir recours à la Maison rustique du XIXe siècle. Je me bornerai à donner quelques conseils qui permettront d’apporter plus de soins aux divers traitements qu’on fait subir au laitage, soins trop souvent négligés dans presque toutes
les provinces de France, et j’indiquerai des moyens simples et à la portée de toutes les fortunes et de toutes les localités.
On choisira donc dans la maison le lieu le plus conforme aux dispositions que j’ai notées ci-dessus; si l’on n’avait pas une pièce qui pût mettre le lait à l’abri du froid en hiver et de la chaleur en été, on prendrait, pour cette dernière saison, le lieu le plus frais de la maison, et on y ferait construire une vaste armoire garnie de (ablettes, delà largeur et de la profondeur nécessaires pour y placer les vases deslinés à recevoir le lait. Les panneaux de devant de cette armoire, au lieu d’être pleins, seraient garnis de forte toile métallique, afin que l’air pût y circuler; j’aimerais même que les côtés en fussent aussi pourvus; alors l’armoire ressemblerait à un gardemanger. C’est une grande faute d’enfermer le lait, comme on le fait presque généralement ; il contracte souvent une odeur désagréable, et la moisissure envahit sa surface, ce qui altère beaucoup sa qualité. Les tablettes de l’armoire devraient pouvoir s’enlever facilement; on peut ainsi les laver plus commodément que lorsqu’elles sont fixes. Pour l’hiver, si l’on n’avait pas dans la maison un local dont la température fût convenable, on établirait, dans l’étable même des vaches, une armoire semblable à celle que je viens de décrire ; seulement les panneaux des côtés seraient pleins ; la porte seule serait en toile métallique. Le lait ne contracte point l’odeur de l’écurie, et la douce chaleur qui y règne fait monter doucement la crème, comme il convient pour faire le beurre. Je fais depuis longtemps usage d’une armoire semblable pour l'hiver, et je m’en trouve parfaitement bien. En la plaçant sur un sol de marne, elle aura encore moins l’odeur de l’étable. On pourrait aussi l’établir sur un sol d’argile un peu élevé, ce qui empêcherait l’humidité de pénétrer dessous ; dans tous les cas il faut qu’elle soit placée sur deux madriers qui l’isolent du sol.
La plus excessive propreté doit être maintenue dans l’armoire : les planches doivent en être lavées souvent avec de l’eau de lessive ou du savon noir et une brosse de chiendent, comme je l’indique à l’article Cuisine (t. I, ire partie). La table sur laquelle on pose les vases à lait pour écrémer doit être tenue avec la même propreté; la moindre goutte de lait qui y tombe doit être lavée avec de l’eau et une éponge, dont l’emploi doit être fréquent dans une laiterie, et que rien ne peut remplacer.
On doitéviteravec soin déplacer dans la laiterie ou dans l’armoire au lait des matières en fermentation ou ayant une odeur forte. En été, la fenêtre de la pièce où elle est établie doit être fermée le jour et ouverte la nuit; des lavages fréquents, faits à l’eau de puits en été, rafraîchissent convenablement cette pièce.
Le peuplier ou le hêtre sont les bois qui conviennent le mieux pour faire l’armoire et la table à écrémer, parce que ces bois se lavent facilement et que leur blancheur naturelle offre un moyen facile de s’assurer de leur propreté.
Les vases destinés à contenir le lait ne doivent pas avoir plus de 10 à 12 centimètres de profondeur; s’ils sont trop creux, en été la crème n’a pas le temps de monter à la surface avant la coagulation du lait; en hiver, au contraire, elle est trop longtemps à arriver, et le lait court risque de se corrompre avant la montée de la crème. Enfin il est essentiel qu’en toute saison le lait se refroidisse promptement, parce que, bien que la crème ne se sépare pas convenablement quand le lait est à une température trop basse, elle ne monte que lorsqu’il est froid, ce qui nécessite une température douce.
Les vases en grès non vernissés sont préférables à tous les autres ; la séparation de la crème parait s’y opérer mieux. Il ne faut pas qu’ils soient vernissés parce que le vernis offre quelques dangers, à cause de la réaction que peut exercer, sur le plomb employé au vernissage, l’acide contenu dans le petit-lait, ce qui pourrait causer des coliques et devenir à la longue tout à fait malsain.
Il faut absolument rejeter l’emploi des très-petits pots de grès et des pintes qui sont généralement en usage dans le Poitou et dans la Touraine; l’entrée de ces vases étant plus étroite que le ventre, la crème en montant setrouve retenue sur les parois inférieures et ne
peut arriver à la surface.
Les terrines dont la base est étroite et l’ouverture très-large (fig. 128) sont, sans contredit, les vases les plus convenables pour favoriser la montée de la crème; elles n’offrent point l’inconvénient des autres pots, qui est d’être très-difficiles à écrémer lorsqu’ils ne sontpas entièrement pleins. Cependant on peut en avoir
Fig. 128.
de différentes dimensions, afin de proportionner le vase à la quantité de lait; car on ne doit jamais mettre du lait nouvellement trait sur celui qui est refroidi : on troublerait la montée de la crème.
Tous les pots ou terrines à lait doivent être tenus avec une extrême propreté. Dans beaucoup de pays on les écure avec du sable et des orties en été, avec du sable et du foin en hiver, ce qui les nettoie très-bien. A défaut de ce moyen, il faut toujours les laver à l’eau bouillante, les rincer à l’eau fraîche, les faire bouillir tous les dix ou quinze jours dans une eau de lessive et les rincer. On les renverse pour les faire égoutter; car s’il y restait de l’eau elle contracterait une mauvaise odeur qui se communiquerait au lait.
Si on emploie des pots au lieu de terrines , il faut avoir un égouttoir à peu près semblable à celui que j’ai décrit pour les bouteilles (t. I, ire partie, Tenue du ménage du maître ), mais plus lourd et moins chargé de branches.
On peut avoir, pour faire égoutter les terrines, une planche percée à jour et placée le long d’un mur. Cette planche est garnie au bord d’une petite baguette; on y pose les terrines debout, le fond en .(Jehors.
Dans quelques localités on emploie pour mettre le lait des vases en bois; il est très-difficile de maintenir ces vases parfaitement propres, et il est impossible de leur enlever la mauvaise odeur qu’ils contractent par le séjour du lait aigre ; on doit rejeter leur usage. Dans les laiteries perfectionnées, comme en Angleterre, on emploie des vases de métal, qui sont, il est vrai, d’un prix assez élevé, mais dont la durée balance la dépense au bout de quelques années ; ceux en étain ou en fonte polie sont préférables à tous les autres. Le cuivre étamé offre quelques dangers ; ceux en fer-blanc ont l’inconvénient de donner au lait un goût détestable pour peu que l’étamure soit altérée. En Piémont, on se sert de vases de zinc ; ces vases sont de la forme des terrines de grès dont il a été question ci-dessus, mais quelquefois le lait aigre réagit sur le zinc et il peut en résulter quelques dangers.
Il convient d’avoir pour écrémer une cuiller en fer-blanc ou en fer battu étamé; il faut qu’elle soit fort amincie sur les bords, afin qu’on puisse l’introduire facilement entre la crème et le lait. Lorsqu’on laisse cailler le lait avant d’écrémer, on se sert d’une petite écumoire afin de permettre au petit-lait de s’écouler. La dimension
de cette cuiller doit être un peu plus grande que celle des cuillers ordinaires à bouche et d’une forme plus plate; on peut aussi se servir d’une espèce de petite soucoupe en fer-blanc; dans quelques pays on emploie des coquilles.
Qu’on me pardonne la minutie de tous ces détails. La maîtresse de maison, je le répète encore, ne saurait surveiller trop scrupuleusement la propreté de tous les objets composant le mobilier de sa laiterie, car il n’y a pas à espérer obtenir de bon beurre sans cette extrême propreté.
Si la ménagère habite assez près d’une ville pour y faire porter son lait, à moins qu’il n’y soit à vil prix, elle aura toujours plus d’avantage à le vendre qu’à le convertir en beurre ; dans ce cas elle s’attachera à se procurer des vaches chez lesquelles l’abondance du lait a plus d’importance que sa richesse en crème ; car, en vendant son lait naturel , il sera toujours plus recherché que celui de la plupart des laitières, qui y ajoutent de l’eau et souvent même lui font subir toutes sortes de falsifications pour lui dortner un meilleur aspect.
Si , au contraire , elle ne peut pas faire transporter son lait à peu de frais au marché voisin , elle devra chercher à se procurer des vaches dont le lait Soit riche en crème, pour convertir celle-ci en bon beurre.