Du battage des grains
Bien que ce sujet sorte un peu des limites de mon ouvrage, je ne regarde pas comme inutile de m’y arrêter un moment; car une fermière peut être appelée à surveiller le travail du battage , qu’il ait lieu par les moyens ordinaires, ou à l’aide des machines.
Le battage à bras s’exécute, au fléau ( fig . 1 87) , à peu près de la même façon dans tous les pays; dans ceux où on coupe le blé à la faux comme dans ceux où on emploie la sape, le battage à bras ne peut jamais être très-bien exécuté, et il devient très-coûteux, à cause de la longueur de la paille. Dans les provinces où l’on coupe le blé à la faucille, à moitié de la longueur de la paille, le battage à bras est plus parfait et moins dispendieux. Dans les deux cas, cette opération exige une surveillance très-grande et de longue durée , soit à cause de la négligence des batteurs qui , abandonnés à eux-mêmes, pourraient laisser beaucoup de grains dans la paille, surtout s’ils battent en hiver, soit à cause de la facilité avec laquelle il peut y avoir des abus de confiance.
Depuis quelques années beaucoup de cultivateurs ont adopté le battage à la machine, tant pour éviter les graves inconvénients que je viens de signaler que pour améliorer le travail; il est en effet souvent important de pouvoir disposer de la récolte à un moment donné, de la mettre promptement à l’abri des accidents qui peuvent survenir lorsqu’on est forcé de l’entasser en meule au dehors, enfin de pouvoir employer ses attelages et son monde au battage des grains dans les courts instants où ils ne sont pas indispensables aux travaux des champs. En quelques jours, avec une machine, on bat des quantités de grains dont le battage à bras demanderait, même avec un grand nombre d’hommes, un trop long espace de temps.
Les opinions sont assez partagées sur l’économie que peut procurer la machine à battre et sur le plus ou moins de perfection de son travail; cependant je regarde comme incontestable quelle procure
de grands avantages dans les pays où l’on a l’habitude de couper les blés à ras de terre, et permet par conséquent d’introduire ce perfectionnement dans les contrées où il n’est pas encore en usage.
Les systèmes sur lesquels est basée la construction des machines à battre sont aujourd’hui en assez grand nombre ; les unes sont fixes, les autres mobiles ; les unes sont mises en mouvement par un manège, d’autres par la vapeur. Chacun doit se rendre un compte exact des besoins de son exploitation et choisir le système qui lui offre le plus d’avantages. Comme chaque cultivateur donne la palme à la machine qu’il emploie, il est difficile de dire quelle est la plus parfaite; mais on peut être bien certain que les prospectus des fabricants indiquent toujours un bien moins grand nombre de bras qu’il n’en faut réellement pour exécuter un travail complet; car il ne suffit pas de mettre la machine en action et de lui faire battre du blé ; il faut encore approcher les gerbes de l’instrument, les donner à l’engraineur, secouer vigoureusement la paille qui sort de la machine pour qu’il . n’y reste pas de grain, enfin se débarrasser et du grain et des masses de paille qui résultent de la promptitude même de ce mode de battage. Tout ce travail, pour être bien fait, nécessite l’emploi de six ou sept personnes pour une machine mue par deux chevaux, et qui ne crible pas le blé.
Il faut arrêter la machine de demi-heure en demi-heure pour la graisser, pour faire souffler les chevaux, enlever le grain battu et le mettre en tas; de plus il faut s’arrêter de temps en temps pour entasser la paille, ou l’emporter et la mettre en meule si on l’a chargée, au fur et à mesure qu’elle est battue, sur une voiture, pour descendre les gerbes du tas ou de la meule et les mettre à la portée de celui qui les fournit à l’engraineur, enfin pour faire manger et reposer l’attelage au milieu du jour. Le travail exécuté par l’instrument est donc, en fait, beaucoup moins considérable qu’il ne paraît devoir l’être lorsqu’on se borne à calculer combien une machine bat d’hectolitres de blé PAR HEURE. Il faut bien se garder de baser ses calculs sur les données théoriques qui sont présentées au public dans les prospectus, car on pourrait être certain à l’avance de se tromper lourdement.
Quoi qu’il en soit, je n’hésite pas à dire que je suis convaincue qu’en fin décompté il y a avantage réel à employer une bonne machine à battre ; maison doit en surveiller presque constamment le
travail, dont l’exécution peut offrir des différences notables, afin,
Fig. 188.
d’une part, qu'on ne perde pas un temps précieux par la somme de
forces employées, et, d’autre part, pour se trouver immédiatement en mesure de parer aux accidents et aux entraves qui peuvent survenir.
Il est absolument nécessaire de recouvrir d’un tablier mobile en planches légères tous les engrenages extérieurs qui peuvent causer des accidents ; car si les machines offrent des dangers dans les usines où elles sont constamment employées, elles en offrent bien plus à la campagne, où le défaut d’habitude, la curiosité, la maladresse, exposent sans cesse les ouvriers ou les visiteurs à des mutilations qui peuvent être excessivement graves.
Nous employons depuis plusieurs années la machine mobile de Renaud et Lotz, de Nantes [fig. 188), qui peut marcher soit à la vapeur, comme le montre la figure, soit avec deux chevaux de moyenne force, comme nous le faisons, sans les fatiguer plus qu’un autre travail. Nous avons été satisfaits de son travail et de sa solidité. Son prix est de 600 fr.
Si la machine à battre ne crible pas le grain, il faut indépendamment un tarare (fig. 189); depuis longues années nous employons
Fig. 189.
celui de MM. Max Moron-Dombasle , do Nancy; il nous a toujours donné de bons résultats. Il coûte 92 francs avec tous les accessoires.
Lorsqu’on emploie une machine à battre, il est nécessaire de procurer un autre travail aux ouvriers dont l’occupation était de battre pendant l’hiver , car, si on a besoin d’employer leurs bras pendant la belle saison, on ne doit point les laisser oisifs pendant les mauvais temps ; mais ce n’est pas une grande difficulté à vaincre, car,
à la campagne, les travaux utiles ne manquent pas, ce sont plutôt es bras qui font défaut pour les exécuter.
Dans beaucoup de localités, en France, au lieu de battre le blé immédiatement après la récolte ou de le rentrer dans la grange, on, le dispose, en plein champ, en meules dont la base repose sur ie sol,
Fig. 190.
recouvert au préalable d’une faible couche de branchages ou de paille ; quelquefois, mais rarement, on employé des planches pour isoler les premières gerbes de la terre. Cette méthode a des inconvénients ;
elle permet aux animaux rongeurs, rats, mulots, souris, etc., de s’introduire dans les meules, où ils ne laissent pas que de faire d’assez grands ravages; en outre l’humidité du terrain se communique facilement à une partie de la récolte ; enfin, lorsqu’on défait la meule, on perd une certaine quantité de grain qui s’éparpille dans la dernière couche de paille.
Pour obvier à ces inconvénients, on a fabriqué, en Angleterre, pour l’établissement des meules, des supports dont nos figures 1 90 et 1 91 donnent le modèle; la vue suffit pour comprendre leur usage. Dans
le premier, les traverses, qui sont en fer dans le second, sont simplement en bois ; dans tous deux les pieds sont disposés de telle sorte qu’il est presque impossible aux animaux rongeurs de parvenir à franchir l’obstacle qu’on leur oppose et de s’introduire dans la meule. Les pieds des supports ayant à peu près 50 centimètres de hauteur, l’air circule parfaitement dans l’intervalle et l’humidité du sol n’est pas à craindre. Enfin, lorsqu’on défait la meule, on peut facilement nettoyer le terrain sur lequel elle est construite, et recueillir, à la fin de l’opération, le grain qui tombe des gerbes pendant qu’on l’exécute.
Depuis que les machines à battre sont devenues d’un emploi plus général , on construit nécessairement moins de meules, puisque la rapidité du battage permet de l’exécuter dans d’autres moments que ceux qu’on y consacrait avant leur invention ; cependant l’usage est loin d’en être abandonné, et nous croyons donner un renseignement utile en fournissant à ceux dont l’exploitation est considérable le moyen de les établir d’une manière moins préjudiciable à leurs intérêts.