INTRODUCTION
J’apporterai dans mes instructions sur la médecine domestique une extrême circonspection. Dans l’art de guérir, art problématique et conjectural, la difficulté principale n’est pas d’appliquer le remède lorsque le mal est connu, mais bien d’acquérir une connaissance exacte de la nature du mal et des symptômes qui le caractérisent. Ces symptômes étant très-variables et souvent trompeurs, l’exercice de la médecine en devient d’autant plus difficile et demande des études soutenues, éclairées d’une longue expérience. Qu’il me soit permis d’exposer ici une opinion qui paraîtra sans doute singulière à quelques-unes de mes lectrices : c’est qu’il serait peut-être difficile à un docteur en médecine de faire un bon traité de médecine domestique. Je dois développer cette pensée.
Lorsqu’on possède bien une matière quelconque, elle nous parait claire, simple, facile à appliquer comme à saisir. Il nous semble que chacun doit ainsi que nous-mème lavoir et la comprendre. Un médecin qui ferait un traité de médecine domestique se laisserait probablement aller, sans s’en douter, à cette pente naturelle de l’esprit; son savoir, qu’il aurait cru mettre à la portée de ses lecteurs, les entraînerait dans une foule d’erreurs provenant de leur ignorance.
Plusieurs traités de ce genre, quoique très-bièn écrits, loin de produire de bons effets, n’ont fait que du mal. On a vu maint exemple do gens qui, croyant avoir bien compris les prescriptions des gens de l’art, se sont appliqué des traitements entièrement cou-
traires à leur état, dont ils avaient fait une fausse appréciation, ou qui sont devenus malades imaginaires.
Un traité de médecine domestique doit plutôt servir à éveiller l’attention sur l’opportunité des secours de l’art que prétendre donner les moyens de se passer demédecin. Il doit enseigner quelques règles desimpie hygiène et des remèdes faciles pour les cas où l’intervention d’un homme do l’art n’est pas rigoureusement nécessaire.
Il importe d’y trouver indiqués les premiers moyens curatifs à employer en cas d’accidents et au début des maladies, le traitement de petits maux apparents manifestés par des caractères tellement tranchés qu’il est presque impossible de s’y méprendre. Enfin ce manuel médical fera comprendre la nécessité de suivre et de diriger avec exactitude et intelligence les traitements prescrits par le médecin.
Tous les esprits saisiront aisément ces instructions qui, je le pense, peuvent être données par une personne habituée à observer et à soigner sa famille et les pauvres de son voisinage. Le peu de portée scientifique qu’elles auront mettra d’utiles bornes aux velléités des personnes qui seraient tentées de donner trop d’extension à la médecine domestique. Telles sont les conditions dans lesquelles je tâcherai de me renfermer, et si je ne crains pas d’aborder une œuvre aussi difficile, c’est que, je dois le dire, depuis longues années, je me suis- trouvée, par nécessité et par goût, en position d’acquérir ces connaissances limitées, mais souvent utiles. Si l’on pense que je suis restée au-dessous de ma tâche, je compte sur l’indulgence générale en faveur de la droiture de mes intentions et de mon vif désir d’être utile. Ce livre est en quelque sorte le tableau de ma vie ; puissé-je réussir à lui donner une forme attrayante pour engager quelques-unes de mes lectrices à suivre mes conseils !