MELON
M. Pansey dit, dans son Traité de la culture du Melon : « Lorsque nous demandons à nos jardiniers des melons ou des conseils, ils nous les donnent aussi mauvais les uns que les autres. » Le melon est, en effet, de toutes les plantes potagères , celle que les jardiniers savent , en général , le moins bien cultiver. Comme nous nous adressons aux dames vivant à la campagne dans toutes les parties de la France, nous décrirons les deux manières de le cultiver sous le climat de Paris et sous celui de la Provence. Au nord de Paris, comme en Belgique et en Angleterre , cette culture est complètement artificielle ; elle ne peut réussir que dans une serre, ou tout au moins sous la protection d’une bâche, avec un appareil de chauffage à l’eau bouillante ou à la vapeur; elle sort donc entièrement des limites du jardinage que peut surveiller et diriger une maîtresse de maison. Dans tout le centre de la France et dans le Midi, au contraire, elle peut être pratiquée facilement avec un peu de fumier et de soins.
Avant d’aborder la culture du melon en elle-même, nous commencerons par dire qu’on ne doit jamais cultiver ni concombres, ni citrouilles dans le voisinage des melons; il faut même les en éloigner beaucoup, c’est-â-dire au moins de 200 ou 300 mètres, sans quoi il se produirait des hybridations qui non-seulement changeraient, en quelque sorte, la variété dans la graine même, mais encore altéreraient le fruit de l'année. Quand on veut conserver pure une variété de melon, il faut l’éloigner des autres ou la cultiver seule ; quand on en place plusieurs variétés près les unes des autres, elles se confondent en s’hybridant mutuellement. La graine de melon peut se conserver sept ou huit ans; les plus vieilles donnent
JARDINAGE ET FERME. l/j9
les meilleurs fruits ; on peut donc en faire provision quand on cultive isolément une espèce.
Sous le climat de Paris , on doit commencer la culture du melon sous cloches, sur une couche tiède ; si l’on peut lui donner l’abri d’un châssis vitré, elle n’en réussit que mieux. Ce n’est pas qu’il ne soit possible d’obtenir de très-bons melons, dans les années ordinaires, sous le climat de Paris, en commençant leur culture à l’époque où cette plante peut supporter l’air libre , c’est-à-dire vers le milieu du mois de mai ; mais alors les fruits n’arriveraient à maturité qu’à la fin de l’automne , après les grandes chaleurs qui rendent ce fruit si agréable ; la consommation du melon coïnciderait ainsi avec la pleine saison du chasselas et des meilleurs fruits à pépins. Telle est la raison essentielle qui oblige à hâter sur couches le premier développement du melon sous le climat de Paris ; cette nécessité subsiste jusqu’au delà de la vallée de la Loire; elle se reproduit jusque trèsavant dans le Midi, partout où l’élévation du sol ou l’exposition du potager rend la végétation lente et tardive au printemps.
Les semis sous châssis peuvent se faire dès la fin de janvier, parce que la protection du châssis est toujours plus efficace que celle de la cloche, le châssis conservant mieux la chaleur de la couche. Si l’on sème seulement sous cloche, il faut attendre mars. L’époque ne peut être rigoureusement précisée ; elle dépend beaucoup des circonstances locales et de la température de la saison.
Les semis se font ordinairement dans des pots de très-petite dimension, dontsept peuvent tenirsous une cloche ordinaire. On place au fond un morceau de tuile taillé en rond, ou quelque chose d’analogue. On remplit le pot de terreau qu’on foule légèrement. On dépose deux graines dans chaque pot, en ayant soin de les placer la pointe en bas pour faciliter la germination. On enterre les pots dans le terreau de la couche pour qu’ils profitent de sa chaleur ; ils sont cou- \erts d une cloche et doivent être arrosés rarement, surtout avant la levée , car les melons aiment peu l’humidité. Quand les graines sont levées et ont deux feuilles outre les cotylédons, on supprime le moins beau plant en le coupant à ras de terre avec l’ongle.
Au moment de la transplantation on couche le pot dans la main gauche en laissant passer le plant entre les doigts ; on pousse avec la droite, à 1 aide d un petit bâton, par le trou du pot, la tuile qui en .^arnit le fond, et on détache ainsi d’un seul coup toute la p.ctite
motte formée par la terre du pot et les racines du plant, sans endommager celles-ci. On retire le pot, et on place la motte tout entière, en ayant soin d’ôter seulement la tuile, dans une petite fosse préparée d’avance à la place que doit occuper le melon. Sans ces précautions il arrive fréquemment que la motte se brise et le plant est perdu.
Voici encore un autre procédé, préférable à notre avis quoique d’une exécution un peu plus difficile.
On lève sur une pelouse ou le bord d’un chemin de petites plaques de gazon fin, de l’épaisseur de 5 à 6 centimètres; on les coupe en petits carrés de \ 0 centimètres de côté ; on taille au milieu de ces carrés, avec un couteau bien affilé, une petite ouverture conique de i à 5 centimètres de diamètre, terminée en entonnoir du côté des tiges du gazon. Ces espèces de pots se placent à 2 ou 3 centimètres de profondeur dans le terreau de la couche et.sous la cloche, la tige du gazon en dessous; il peut en tenir environ quatre ou cinq sous une cloche. On sème les deux graines au milieu, au-dessus de l’orifice du trou, dans le terreau de la couche qu’il recouvre. Lorsqu’on veut opérer la transplantation, après avoir donné aux jeunes plants les soins indiqués plus haut, on cerne le terreau autour de la plaque de gazon, et, en passant une truelle en dessous, on l’enlève avec le plant, qui a disséminé une partie de ses racines dans les parois de son espèce de pot de terre, et on le met en place dans une fosse préparée d’avance, sans rien déranger. Le gazon, en se décomposant, fournit une excellente terre pour les jeunes racines, qui, n'ayant point été endommagées, n’ayant point souffert du contact de l’air, se développent rapidement et vigoureusement dans leur nouvelle demeure.
Les melons doivent être placés, au moment de la plantation, à 1 mètre de distance ; on fait cette opération lorsqu’ils ont trois ou quatre feuilles outre les cotylédons; si on attend plus tard, lorsqu’ils sont dans des pots, ils s’étiolent parce que leurs racines remplissent le vase; s’ils sont dans le gazon, ils étendent leurs racines au delà de l’orifice du milieu et on les brise en les transplantant. Deux, trois ou quatre jours après la transplantation, lorsqu’ils sont bien remis de 1 cette petite secousse, qui, bien que faite avec soin, les fatigue toujours un peu, on les pince , c’est-à-dire qu’on coupe le cœur afin de forcer la plante à pousser des ramifications.
Ou peut laisser quelques pieds de melon sur la couche où ils ont été semés, mais ordinairement elle n’est pas suffisante pour contenir tous ceux dont on a besoin. Il faut, en conséquence, huit ou dix jours avant qu’ils soient bons à transplanter, songer à leur préparer un autre local ; à cet effet on dispose une couche à laquelle on donne une épaisseur de fumier moindre qu’à la première, la saison étant plus chaude; on la recouvre de 10 centimètres de terreau; elle s’échauffe. Lorsqu’elle a jeté son feu , on y transplante les jeunes melons, et on les arrose.
Lorsque la couche est tout à fait refroidie, si la saison n’est pas suffisamment chaude, il faut ranimer la chaleur au moyen de réchauds. Pour cela on entoure la couche de fumier de cheval frais; on le foule fortement tout autour et on l’amoncelle jusqu’à ce qu’il atteigne la même hauteur que la couche. Bientôt ce fumier se met en fermentation et communique sa chaleur aux parties qui l’avoisinent. On l’enlève quand cette fermentation est terminée pour le remplacer par d’autre, si les circonstances l’exigent. Ce fumier, ne servant qu’accidentellement , n’est point perdu pour les autres cultures.
Une fois le melon mis en place, on lui conserve la protection d’une cloche aussi longtemps que la température le demande; mais on lui donne de l’air, soit en soulevant les cloches du côté du midi (fi g. 60), tant qu’il peut loger dessous, soit en la tenant élevée à une plus ou moins grande distance du sol au moyen de trois Crémaillères^. 61), quand il ne peut plus y tenir. On ne doit les enlever tout à fait que
Fig. co.
lorsque la chaleur est très-forte. Les crémaillères se font avec de petites planches auxquelles on pratique des entailles.
l0- MAISON RUSTIQUE DES DAMES.
Les cloches des melons doivent être, soit avant, soit après la transplantation, disposées au moins sur un rang. Au lieu de les recouvrir
Fig. 61.
avec des paillassons, pour les ombrer ou les abriter, il vaut beaucoup mieux répandre dans les intervalles cpii les séparent de la litièr-o longue et sèche, qu’on enlève plus tard. Les paillassons laissent toujours circuler entre les cloches un courant d’air froid qu’on évite avec la litière. Ce moyen exige, il est vrai, un peu plus de main-d’œuvre, mais il est meilleur. Il convient aussi de blanchir intérieurement les cloches avec du blanc de Meudon pour empêcher les rayons du soleil de brûler les jeunes plants.
Comme je l’ai dit précédemment, on pince les melons lorsqu’ils ont leur deuxième paire de feuilles; les rameaux latéraux subissent la même opération à mesure qu’ils s’allongent; plus tard, quand les fleurs mâles (stériles) et les fleurs femelles (fertiles) apparaissent, on laisse la végétation suivre son cours. Lorsque les jeunes melons ont atteint le volume d’une grosse noix, on arrête la branche qui les porte à trois nœuds plus loin ; puis on supprime les ramifications qui ne portent pas de fruits, mais pas dans toute leur longueur, car le melon, de même que tous les autres végétaux, a besoin de feuilles pour absorber les gaz et autres agents atmosphériques comme de racines pour pomper dans la terre les sucs nécessaires à son développement. On ne laisse subsister sur chaque pied que deux ou trois fruits, à moins que ce soit une espèce très-petite et très-féconde, qui peut en porter quatre. S’il y a surabondance de végétation on retranche sans cesse toutes les branches inutiles, et on est quelquefois *orcé d’en supprimer entièrement quelques-unes. On doit visiter
tous les jours les melons pour leur faire subir en temps opportun cette taille; si on négligeait cette surveillance, on se trouverait quelquefois débordé par un luxe de végétation au milieu duquel on ne saurait plus que faire.
Les melons demandent peu d’eau ; il ne faut leur en donner que lorsque la sécheresse a duré quelque temps et parait devoir persister; il faut éviter aussi de les arroser sur les feuilles lorsque le soleil est levé; car elles grilleraient, ce qui nuirait beaucoup à la plante; cependant il est préférable de les arroser le matin, à moins qu’il fasse excessivement chaud. On enlève les cloches, on arrose, et on les replace immédiatement.
Le succès de la culture des melons conduits d’après ces principes dépend ultérieurement des'soins minutieux et assidus dont ils ont besoin à toutes les époques de leur croissance. Ainsi , le plus ou moins d’eau, d’air et de lumière distribués à propos, l’enlèvement régulier de l'humidité condensée à l’intérieur des cloches et la taille des branches au moment précis où l’exige l’état de la plante, sont les vrais et seuls éléments de succès. Les paillassons ou la litière doivent toujours rester à côté de la planche de melons, même en plein été, quand leur secours comme abri n’est plus indispensable. Tout orage peut être accompagné de grêle, et le moindre choc d’un grêlon même peu volumineux fait périr les melons sans remède. Lorsque la grêle a frappé une tige de melon, la plaie n’est pas visible le premier jour; le lendemain on aperçoit une tache noire ; le surlendemain la branche est morte. Il y a quelques années, dans les environs de Paris, beaucoup de melons atteints par une grêle de grosseur médiocre et mêlée de beaucoup d’eau ne périrent pas et continuèrent même à grossir; mais ils contractèrent une maladie qui se manifesta par des plaies internes à toutes les places où les grêlons avaient frappé.
Nous avons cru nécessaire d’insister sur ces détails pour mieux démontrer la nécessité d’être toujours en mesure de préserver à temps une culture dont les produits ont d’autant plus de prix qu’ils ont coûté plus de soins et de peines.
■ nâ i6S départements du centre , et particulièrement dans les jar ins îen abrités, on peut suivre une méthode beaucoup plus simp e. t consiste à creuser de petites fosses circulaires de 10 à 1o centimètres de profondeur sur 60 à 80 de diamètre. On verse ( ans c lacune de ces fosses une brouettée de fumier bien consommé,
qu’on dispose en forme de cône aplati. On laisse le fumier jeter sou feu pendant huit jours; après quoi le tas reçoit une forte brouettée de bon terreau dans lequel on sème les graines de melon, sous la protection d’une cloche, laquelle peut être tout simplement en calicot gommé ou même en papier huilé. Les melons peuvent parfainient réussir de cette manière; mais, pour qu’ils n’arrivent pas trop tard sur la table, il faut que la température permette de les semer à la fin d’avril, ou tout au moins avant le 10 mai ; autrement ils mûriraient à une époque où ce fruit a perdu une grande partie de sa valeur et de son agrément. On traite la plante, quant à la taille, comme s’il s’agissait de la culture sur couche.
Dans la Provence et le Bas-Languedoc la culture des melons est complètement différente ; les couches n’y sont point employées, non plus que les cloches; on sème en pleine terre, ni plus ni moins que des haricots, dans un sillon muni de deux bords saillants pour retenir l’eau des irrigations, car l’usage de l’arrosoir est inconnu. Lorsque le plant; est levé, on éclaircit, pour qu’il se trouve espacé de 35 à 40 centimètres. La croissance des melons ainsi traités, n’étant point activée par la présence du fumier, est assez lente, malgré la chaleur du climat; aussi a-t-on soin de ne pas lui consacrer la totalité du terrain. Les lignes de melons alternent avec des rangées d’autres légumes qui cèdent la place à l’époque où les melons sont devenus assez forts pour occuper tout le terrain. Malgré la température élevée de cette région, souvent les melons, cultivés sans précaution, y sont moins bons que ceux du Nord, auxquels on prodigue tous les soins nécessaires.
La taille est la même que celle que nous avons décrite ; seulement on laisse prendre aux rameaux plus de développement, et chaque pied conserve habituellement deux ou plusieurs fruits. Lorsqu’on ne taille pas les melons ils n’acquièrent jamais la qualité de ceux qui sont soumis à cette opération.
Les variétés de melons sont innombrables ; cela tient à ce que cette espèce s’hybride très-facilement, d’où résultent do nouvelles variétés. Les meilleures sont généralement les cantaloups. On pos-' Ji sède aussi des melons de petite espèce, à chair plus ferme quoique très-tendre et très-sucréo, très-juteux, qui sont excellents à cultiver. Les melons à chair blanche sont très-sucrés, mais ils n’ont pas le même parfum que ceux à chair jaune. Voici les noms de quelques-
unes des espèces les meilleures et les plus rustiques : Langeais , ovale, à côtes peu saillantes, à chair rouge, très-sucré, vineux; — Sucrin, à chair blanche : espèce excellente, d’une réussite facile; — Ananas , à chair rouge et a chair verte, très-petit, rustique, trèsproductif; les fruits se détachent quand ils sont mûrs; — Cantaloup noir des carmes , sans gales, excellent; — Cantaloup Prescott, le plus cultivé et un des meilleurs. — Le Gros de Portugal et le Mogol deviennent énormes, mais ils sont moins délicats que les précédents.
De la cueillette des melons. — Le meilleur moment pour cueillir un melon est celui où, sans être parfaitement mûr, il répand une forte odeur ; on lui laisse achever sa maturation à la cave, où il se rafraîchit. On le mange lorsqu’il cède sous le doigt vers la tête. En le mettant, deux heures avant de le servir, tremper dans un seau d’eau de puits bien fraîche, on ajoute à son mérite.
L’odorat indique qu’il y a des melons mûrs en approchant de la couche; on reconnaît facilement celui qui l’est en le flairant de près.
La conservation des melons est un objet important; on la pratique sur une grande échelle et avec beaucoup d’avantages dans le Midi. Quelques espèces s’y prêtent mieux que d’autres; mais on peut prolonger la durée de toutes en les cueillant un peu avant leur parfaite maturité; on les suspend par un bout de la tige, réservé à dessein, dans un lieu sec et frais, où la gelée ne puisse les atteindre. On peut les entourer d’une sorte de chemise de paille qui contribue à prolonger leur durée. Ce moyen est le plus simple et le moins embarrassant; mais on arrive également à conserver les melons dans des barils remplis de cendre, de son ou de sciure de bois.
Quelques variétés propres seulement aux parties les plus méridionales de la France sont soumises à un mode de culture semblable. Les pastèques , d’un goût assez fade, quoique très-sucrées, sont recherchées des Provençaux à cause de leur salubrité; on peut, en effet, en manger jusqu’à satiété sans s’exposer à la fièvre que donne fréquemment l’abus du melon. Dans l’expédition d’Égypte, nos soldats en avaient éprouvé de si bons effets qu’ils avaient surnommé ce fruit sainte pastèque.
La pastèque ne doit point être cultivée plus au nord que les départements du littoral do la Méditerranée ; partout ailleurs elle peut
artificiellement croître et nouer son fruit, mais non acquérir cette
Fig. 62.
maturité complète sans laquelle elle n’est pas mangeable.