CHAPITRE XL — Des races bovines et de leur élève
Pour me renfermer dans les limites qui me sont imposées, je me bornerai à tracer les caractères physiques et moraux des races bovines les plus remarquables et les plus utiles, désignant en peu de mots les races qui offrent peu d'intérêt. Je ferai connaître les bœufs étrangers qui, soit qu'ils appartiennent ou non à l'espèce de notre bœuf, rendent de grands services, et doivent être introduits un jour dans notre économie rurale.
D'un autre côté,chargé d'exposer les moyens d'améliorations, je ne croirais pas avoir rempli ma tâche après avoir établi les conditions des appareillemens et des croisemens améliorateurs, j'indiquerai encore le choix et le régime des reproducteurs, ainsi que les soins qu'exigent les petits jusqu'au sevrage.
.le n'entrerai point en matière avant d'avoir exprimé un sentiment pénible, c'est celui que j'éprouve depuis longtemps en voyant à quel degré d'infériorité on a placé le bœuf en le comparant au cheval. Les vétérinaires n'y ont pas attaché un grand intérêt, et ce n'est pas sans motif qu'on a reprocbé aux écoles de Boiu'gelat leur prédilection immense pour le noble animal, la plus belle conquête que l'homme ail faite.
Bourgelat s'était illustré dans la science de 1 équitatiou. Lorsqu'il fonda nos écoles, il eut jX)ur but de dérober la médecine du cheval à un empirisme barbare. Peut-être même lui eût-il donné une attention exclusive, si, de son temps, de graves épizooties ne s'étaient pas déclarées sur les bêtes à cornes.
Les vétérinaires qui l'ont précédé ou suivi ont presque tous, ainsi que lui, fait du cheval l'objet spécial de leurs travaux.
Si, au lieu d'un écuyer, un sage agriculteur avait fondé l'école vétérinaire, c'est aux champs qu'il l'eût établi ; il en eût étendu l'enseignement sur tous les animaux utiles, en le dirigeant avec prédilection sur le bœuf, le plus utile de tous.
Si nous possédons quelques ouvrages imporlans sur la pathologie du bœuf, ils sont relatifs aux épizooties et presque tous sortis de la plume de médecins de premier ordre, tels que Ramazini, Sauvage, Yicq-d'Azir.
Quant à l'éducation de cet animal, à son hygiène, au perfectionnement de ses races, peu de vétérinaires en ont parlé, les élémens en sont épars dans les journaux et les ouvrages d'agriculture; c'est là que des faits précieux ont été déposés par Olivier de Serres, Rozier, Tessier, Bosc, Thaër, Pictet, Lullin et Mathieu de Dombasle; à peine possédons-nous des traités spéciaux peu imporlans sur le bœuf, tels que le Parfait Bouvier de Boutrolle, le Manuel du bomner à<^ Robinet, et la Pathologie bovine de mon honorable confrère de Toulouse,Rhodet.L'Allemagne,ritalie et l'Angleterre ne sont guère plus riches que nous" en ce genre.
J'entre maintenant en matière; ce travail se divise naturellement en deux sections, l'une relative aux races, l'autre à leur amélioi-ation.
On peut définir les espèces organiques des collections d'individus qui descendent les uns des autres par un mode constant de générations, et qui, en général, se ressemblent entre eux par les formes et le naturel plus (ju'ils ne ressemblent à tous les autres. Ainsi l'espèce du IxEuf domestique ( bos tauru^) se-
coniposo de tous les bœufs de ce lypc" soumis
à riioinnie ou sauvages.
Les rares sont des modifications survenues dans une espèce par l'effet d'une ou de plusieurs causes, telles que l'influence delà nourriture, du sol, du climat, de certaines habitudes, de la domesticité, du pouvoir immense de l'homme, modifications devenues transmissibles par voie de génération. Ainsi les caractères du bœuf de Suisse et ceux du bœuf d'Auvergne constituent des races.
Les variétés sont des particularités qui distinguent un ou plusieurs individus de la généralité de leur espèce ou de leur race; ainsi presque tous les bœufs français étant pourvus de cornes, les individus nés de ces races et dénués de cornes offrent une variété. Mais si celte variété se fixait dans une suite de génért.tions, une race surgirait : c'est ce qui est arrivé en Ecosse, où s'est formée une race bovine sans cornes. Des différences individuelles ne peuvent constituer des variétés qu'autant qu'elles sont très-sensibles ou qu'elles intéressent beaucoup; s'il suffisait pour cela des plus légères, il y aurait autant de variétés que d'individus, car dans une espèce et même dans une race, il n'est aucun individu qui ressemble parfaitement à un autre.
Les variétés qui se forment sous la seule influence de la nature s'éieignent pour l'ordinaire avec l'individu qu'elles modifient. Les races elles-mêmes ne peuvent subsister que sous l'influence des causes qui les ont produites; encore dans ce cas faut-il que, s'isolant du reste de leur espèce, elles ne se propagent que dans leur intérieur. Vu mol encure des espèces.
Si les espèces ne sont pas de tout temps, on peut dire que leur existence est d'une durée indéterminée. Les descriptions zoologiques d'Aristote, tracées depuis vingt siècles, conviennent encore aux animaux de nos jours; les bœufs comme les chevaux, représentés sur les monumens antiques, les chiens, les chats, les têtes de bœufs embaumés rapportés d'Egypte, ressemblent à ceux que nous élevons.
Bien convaincu de la permanence et de l'invariabilité des espèces, Buffon a dit :
« S'il était une fois prouvé qu'il y eût, je ne dis pas plusieurs espèces, mais une seule qui eût été produite par la dégéuération d'une autre espèce, il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et on n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer avec le temps tous les êtres organisés, que tous les animaux sont venus d'un seul animal qui, dans la succession des temps, a produit en se perfectionnant (ou en dégénérant) toutes les races d'animaux. »
En résumé, les individus sont éphémères, les races peu durables, toujours disposées à s'altérer ou à s'éteindre, les espèces sent éternelles.
En groupant les espèces organiques d'après un ou plusieurs caractères communs à toutes, on a formé des f^enres ; réunissant ainsi le chien et le loup, le cheval et l'àne, le bœuf et le buffle. Les espèces d'un même genre peuvent s'allier, mais presque toujours les produits qui en résultent sont inféconds; on les nomme mulets, tandis que les produits d'une
DES RACES EOVllNES Eï DE LELR ELEVE, m. iiî.
alliance entre dnn\ races sont appelés métis, j et se propagent facilement.
De ce qu'on a vu quelquefois des mulets féconds, il ne faut pas conclure qu'ils puissent être la souche d'espèces nouvelles, comme les métis de races intermédiaires. La fécondité du mulet est fort rare et jamais Iransmissible.
Section i". — Caractères du genre bœuf, espèces domestiques entretenues dans des pays étrangers.
Le bœuf est un mammifère ruminant, et présente : absence de dents incisives à la mâchoire antérieure, huit à la postérieure, toutes larges en forme de palettes et rangées régulièrement;— douze molaires, six de chaque côté, — des onglons derrière les sabots ; — cornes dirigées latéralement et relevées le plus souvent eu forme de croissant; — tête terminée par un large mufle; — fanon ou repli de la peau à la face antérieure de l'encolure; — quatre mamelles inguinales; — queue terminée par un flocon de poils; — corps de grande taille, supporté par des membres épais.
Toutes les espèces de ce genre sont sociables. A l'état sauvage, loin d'être timides comme d'autres ruminans, tels que les antilopes, elles se défendent, à l'aide de leurs cornes, contre les espèces carnassières les plus redoutables; elles paissent en troupes nombreuses sous la conduite d'im mâle; même à l'état de domesticité, un troupeau de bœufs abandonné à lui-même, s'il est menacé par un animal carnassier, se range en un cercle dans l'intérieur duquel se placent les veaux, et présente à l'ennemi un rempart circulaire et hérissé de coines. Les vaches domestiques qui |)âturent en liberté sur les montagnes reconnaissent pour chef l'une d'entre elles.
On a rencontré des bœufs sauvages sur les montagnes du Thibet, dans les vastes forêts de l'Inde, sur les monts Krapach et Caucasiens, au sud de l'Afrique et dans une grande partie de l'Amérique. Parmi ces troupes bovines errant en liberté, il en est qui appartiennent à l'espèce ôomesiique {bos taurus); elles n'en sont pas pour cela la souche, caria domesticité des grandes espèces qui vivent sous le joug de l'homme est de tous les temps. Elles proviennent, conmie les chevaux sauvages, d'animaux abandonnés par aous ou échappés de nos étables.
Les espèces qui, avec notre bœuf domestique, constituent le genre bos sont : le buffle, rarni,.le gour, le gayal, le yungli-glau, l'auroch, le bœuf de Cafrerie, l'yach, le bison, l'ovibos, espèce sauvage américaine, connue depuis peu de temps, qui tient le milieu entre le bœulet le mouton.
Parmi ces espèces, il en est trois qui, quoique n'étant |)as entretenues en France, n'en sont ])as moins domestiques en d'autres pays; ce sont le buffle, l'yach et le bison; nous ne pouvons donc les passer sous silence.
§ 1*'. — Du Buffle (ioj bubalus).
Le buffle a le front élevé, arrondi, le chanfrein concave, les cornes noires et Irè.sécartées l'une de l'autre, avec une crête saillante à la partie antérieure, le fanon peu dé-