LIV, III
aux différens usages auxquels nous les faisons servir, l'expérience est bientôt venue détruire cette opinion.
Nous devons donc nous borner à créer pour chaque genre de service une race type possédant au plus haut degré l'aptitude à cet emploi spécial, ainsi que l’a fait Backwell pour les bêtes d’engrais, les éleveurs de chevaux en Angleterre pour les chevaux de courses, les propriétaires de Naz pour les moutons fins. Toutefois, lorsqu'on peut rendre une même race parfailemeut propre à deux gen-
res d'emploi, elle acquiert un double degré
sont dues à deux genres de causes différens, |
les unes naturelles, les autres artificielles.
Les premières sont : le climat, le sol et la nature des pays où des individus de la souche primitive se sont trouvés transportés, demême que la qualité et la quantité de la nourriture.
Les secondes sont : le genre spécial de services auquel les animaux ont été assujettis pendant loute une série de générations, ainsi que le-choix des individus reproducteurs, l’éducation et le régime, tous trois dirigés dans la vue de rendre la race plus apte à certain usage.
L'influence des causes naturelles, quelque réelle qu’elle soit, n’a dû agir que fort lentement et n’a pu, dans la plupart des cas, se faire sentir qu'après un grand nombre de générations.
L'action des causes artificielles a été beaucoup plus puissante. C’est uniquement à ces causes que nous devons les races si nombreuses et si tranchées de chiens, et parmi les autres animaux domestiques, la plupart des races spécialement appropriées à certains emplois.
Envisagées sous le point de vue de la nature, les races primitives sont les plus parfaites. Mais, considérées sous le point de vue
de notre utilité, elles sont, au contraire, fort
éloignées de la perfection. L’emploi varié que nous faisons des diverses espèces d'animaux domestiques n’a pu avoir lieu qu’en exagérant certaines dispositions naturelles, ou enen faisant naître de nouvelles, par conséquent en nous éloignant de la nature. Aussi est-ce une erreur de croire que le perfectionnement des animaux domestiques consiste à les rapprocher de leurs types primitifs.
La perfection d'une race pour nous, c’est sa plus grande aptitude à remplir nos vues, à nous être utile. L'animal le plus parfait serait donc celui qui réunirait au plus haut degré toutes les qualités qui rendent propres aux divers genres de services auxquels nous employons l'espèce. Malheureusement, il a été jusqu'à présent, et il sera probablement toujours impossible de réunir dans une seule race les qualités souvent exclusives et opposées qui sont disséminées dans toutes les autres. L’éleveur ne doit pas se faire illusion à cet égard. Si l’on a pu croire parfois qu’une race, parce qu’elle présentait de belles formes et qu’elle excellait dans un genre spécial de service, pouvait être employée avec avantage comme type régénérateur de toutes les autres races et les rendre plus propres
d'utilité. A la vérilé, on a constamment remarqué que chez ces races à deux fins, le double but était atteint moins complétement que chez les races spéciales. Ainsi les races
‘de bêtes à cornes, en même temps propres à
l’engraissement et à la laiterie, sont moins aptes à l’un et à l’autre de ces emplois que les races uniquement laitières ou d’eugraissement. il y a cependant avantage dans beaucoup de cas à sacrifier un peu de la perfection sous l’un et l’autre rapport, afin de tirer parti de deux qualités importantes et qui s’avantagent mutuellement.
Plus une race est ancienne et pure de tout mélange avec d’autres races, plus l’action des circonstances qui lui ont donné ses caractères particuliers était énergique et prolongée, et plus les caractères qui la distinguent sont tranchés, durables et susceptibles de se transmettre aux descendans. C’est ce que les Allemands appelent la constance d’une race, qualité précieuse,d’une haute importance dans les croisemens, et à laquelle on ne paraît pas avoir donné, jusqu'ici, assez d'attention en France.
$ II. — Amélioration des races.
Il y a trois manières de se procurer une race plus parfaite et plus avantageuse que celle que l’on possède déjà : 1° en important chez soi des individus mâles et femelles d'une race étrangère possédant spécialement les qualités que l’on recherche et en la conservant dans sa pureté;
2° En croisant la race indigène avec la race étrangère, ou deux races étrangères ensemble;
3° En améliorant la race du pays par ellemême.
$ II, — Introduction d’une race étrangère.
Lorsque la race indigène ne nous convient pas, cette méthode est la plus prompte et la plus efficace pour arriver à la possession d’une race qui remplisse parfaitement notre but.
Toutelois elle est ordinairement coûteuse, et dans certains cas impuissante à la longue.
Lorsqu'on met des individus d’une race sous l'influence de circonstances différentes de celles où cette race s’est développée, on voit ordinairement de génération en génération certains caractères de la race s’affaiblir, disparaître même, et la race étrangère finir par s’assimiler plus ou moins à la race indigène. C’est ainsi que même plusieurs caracières fort constans chez nous, comme, par exemple, la laine de nos moutons et notamment des mérinos, la voix des chiens, etc., se
erdent sous les tropiques. Plus est grande la Eifférence entre les circonstances naturelles des deux pays, plus est prompt et complet le changement qu’eprouve la race. De là cette règle, de tirer autant que possible la race étrangère d'un pays analogue à celui dans lequel on veut l'importer. Du reste, plusieurs causes viennent retarder les modifications que subit une race dans un pays étranger.
Plus une race a de constance, plus est lente la dégénération. Les chevaux de la Camargue, quoique vivant depuis des siècles sous l'influence de circonstances bien différentes de celles où se sont développées les races de l’Orient, ont néanmoins conservé beaucoup de traces de celles-ci.
L'art, qui, dans tant de circonstances, lutte avec bonheur contre la nature, est plus efficace encore que la constance, et peut empécher, sinon tout changement, du moins la dégénération d’une race étrangère en atténuant linfluence des circonstances naturelles défavorables, ou en la contrebalançant par celle de moyens arlificiels dent on regle l’énergie. Il arrive alors souvent que sous l’action de ces diverses circonstances réunies, il se forme une race nouvelle ayant ses caractères particuliers, conservant cependant plus ou moins des qualités de la race primitive, et qui finira par devenir constante si on la conserve dans sa pureté. C’est ainsi que se sont créées 'en Europe plusieurs races de chevaux qui proviennent des races orientales : le cheval de pur sang anglais, le gent andalous, le cheval limousin, et, parmi les autres animaux, le mérinos électoral, celui de Rambouillet, de Naz et du Roussillon, les porcs chinois et tonquins, etc. Plusieurs de ces races importées ont même dépassé sous certains rapports leurs types primitifs. Ainsi, les électoraux et les moutons de Naz sont plus fins que les mérinos d’Espagne ; les chevaux de pur sang anglais sont supérieurs aux chevaux arabes pour les courses de peu de durée. Si les électoraux n’ont pas la taille, la vigueur, l'abondance de Jaine des moutons espagnols; si les chevaux anglais sont bien inférieurs aux chevaux arabes sous le rapport du fond, de la durée, de l'aptitude à supporter la fatigue et les privalions de tout genre, si même ils sont inférieurs sous ce rapport à beaucoup de nos races communes, ainsi que l’a prouvé une multitude de faits, ce n’est point au climat et aux circonstances locales qu’il faut l’attribuer, mais uniquement à la difference des vues qui ont dirigé les éleveurs dans le traitement des animaux en général, et surtout dans le choix des types reproducteurs. Tandis que la vie nomade des mérinos d’Espagne forçait les éleveurs dans ce pays à rechercher pour la monte les mâles les plus robustes et les plus vigoureux, les éleveurs saxons, qui n’avaient pas les mêmes motifs, et qui étaient poussés par les circonstances commerciales à tout sacrifier à la finesse de la laine, préféraient nn bélier petit, chétif, mal conformé, mais d’une haute finesse, à l'animal le plus beau, le plus fort, le plus chargé en toison, lorsque, comme cela se voit ordinairement, sa laine n’était pas aussi belle Tandis que l’Arabe, toujours en guerre, toujours en course à travers des pays arides et déserts, devait reche r-
MULTIPLICATION DES ANIMAUX DOMESTIQUES
cher dans son cheval, outre la vitesse absolue la faculté de pouvoir supporter facilement des marches rapides et forcées et de dures privaüons, qualités essentiellés pour lui, puisque sa vie en dépend souvent, l’éleveur anglais, se conformant au goût de sa nation pour les courses de chevaux,'ne voyait et n’appréciait dans les chevaux arabes importés en Angleterre qu’une seule qualité, la rapidité dans les allures. Négligeant toutes les autres, et ne s’attachant qu'à perfectionner celle-ci et encore seulement pour les courses de peu de durée, il dirigea le régime, le traitement et l’accouplement des animaux de facon à créer des coureurs qui pussent parcourir deux ou trois kilomètres dans le plus court espace de temps possible, sans qu’il s’inquiétät du reste si ces chevaux ne devaient pas précisément leurs succés sous ce rapport, à l’exagération vicieuse de certaines formes, et s'ils eussent pu fournir à une course quelque peu prolongée. Aussi l’Arabe a-t-il créé le meilleur cheval de guerre, de route et en général de selle qui existe; l'Anglais n’a créé que le meilleur cheval de course.
On obvie encore efficacement à toute dégénération et même à toute modification d’une race étrangère introduite dans un pays, en rafraichissant le sang, c’est-à-dire en important de temps à autre des individus mâles et femelles de la race pure élevés dans leur patrie. Ce moyen n’est, du reste, nécessaire que lorsqu'or a croisé la race étrangère avec celle du pays, ou lorsque les circonstances locales sont de nature à favoriser certains défauts que l'on veut éviter. Sans ces motifs, il est souvent mauvais de rafrafchir le sang, surtout lorsque par des soins on est parvenu à développer dans la race importée certaines qualités essentielles, plus qu’elles ne le sont dans la race primitive. On nuiraïit, sans contredit, à Ja finesse de la race.électorale en y introduisant de nouveau du sang de mérinos espagnols. Il en serait probablement de même pour les chevaux de pur sang anglais à l’égard des courses, si on voulait les croiser de nouveau avec des chevaux arabes.
L'introduction d’une race étrangère est avantageuse toutes les fois que la race indigène est trop abâtardie, ou du moins montre trop peu d'aptitude au genre de service que nous avons en vue pour que nous puissions espérer obtenir des résultats prompts et sensibles, soit en l'améliorant par elle-même, soit en la croisant. Ainsi dans le Limousin, lorsqu'on veul se procurer de bonnes vaches laitières, on préfère, avec raison, faire venir des bêtes bretonnes que d'améliorer sous ce rapport, la race du pays qui n’est bonne que pour le travail et l’engraissement. On conçoit, du reste, que la préférence qu’on doit accorder à cette méthode sur les autres, dépendra beaucoup de la facilité qu’on aura de se procurer du dehors une race telle qu’on la désire.
$ IVe — Croisemens des races.
En accouplant des individus du même genre, mais d'espèces ou de races différentes, c’est-à-dire en croisant, on obtient un produit qui tient en même temps du père et de la
mère. Sices derniers sont d'espèces différentes, le produit se nomme bétard ou mulet, et presque toujours il est Inapte à la reproduction. S'ils sont Seulemeut de races différentes, le produit se nomme métis, Croisé, demi-sang. à k Le premier mode de croisement ne S aplique qu’à la production des mulets et des Peaux: Le second s’emploie : 1° pour transformer et fondre une race commune dans une race meilleure; 2° pour créer une nouvelle race participant des qualilés des deux races croisees. £ Buffon, et après lui d'autres naturalistes, se fondant sur quelques faits isolés, prétendaient que toute race multipliée par ellemème et conservée pure de croisemens, de même que toute semence cultivée constamment dans le même pays, devaient nécessairement dégénérer. Cette théorie, dont la conséquence naturelle serait la dégenération complète de tous les animaux sauvages et de toutes les plantes spontanées, et qui du reste est en désaccord évident avec l’existence des races les plus parfaites d'animaux domestiques ét des meilleures variétés de plantes cultivées, cette théorie a malheureusement été partagée par beaucoup de nos éleveurs, et a eu fréquemment de tristes résultats. Le croisement est un de ces moyens dont on n'abuse jamais impunément. Si, bien appliqué, il produit d’excellens résultats, pratiqué sans connaissance de cause, sans principes rationnels, sans but déterminé, il peut souvent détruire les bonnes qualités de la race qu'on voulait améliorer, et rempiacer ses défauts par d’autres plus graves encore. Il est donc de la plus grande importance de connaître les effets du croisement, les cas où il est utile et la manière de l’effectuer.
A.Influence du père et de la mére sur le produit, — L'expérience a démontré que le produit tenait ordinairement du père pour toute la partie antérieure du corps, pour les cornes, le poil, la laine, la voie, pour la durée, la sobriété, la solidite de jambes et de corps, l'aptitude à supporter des travaux longs et pénibles ; et de la mère pour la partie postérieure du corps, pour les jambes de derrière, pour la force, l'énergie, la vivacité, le caracière et surtout pour la taille. Les deux parens influent également sur la robe. On sait, en outre,que les femelles tiennent en général plus du père; les mâles davantage de la mère. Du reste, on a remarqué que celui des parens qui appartient à la race la plus constante, prédomine ordinairement le plus dans le croisement. - Ces règles, quoique susceptibles de fréquentes exceptions, n’en doivent pas moins être prises en considération par l’éleveur qui veut croiser, et diriger son choix, tant que l'expérience ne sera pas venue lui prouver le contraire. Ainsi, dans le choix d’un mâle, il tiendra à ce que la conformation des parties du corps et les dispositions physiques ou morales que le produit hérite plus particulièrement du père, soient exemptes de tout défaut. 11 pourra juger également si la race indigène est susceptible d’être améliorée et rendue plus propre à ses vues par le croisement avec des mäles d'une race étrangère qu'il est à
ANIMAUX DOMESTIQUES : ÉCONOMIE DU BÉTAIL