‹ Maison rustique du XIXe siècle ... Rédigé et professé par une réunion d'agronomes et de praticiens appartenant aux sociétés agricoles de France sous la direction du Dr. Alexandre Bixio (volume 2)Chapitre 370 sur 467 · DU BUFFLE ET DE SON ELÉVE · texte numérisé non relu

DU BUFFLE ET DE SON ELÉVE

les envoya au fond des Landes sur les bords de la mer ; là, ils ne tardèrent point à s’acciimater et à multiplier prodigieusement. Comme ils paraissaient sans destination, puisque l’on n'’utilisait point leurs services, ils finirent par embarrasser le propriétaire qui, n’osant point en disposer, se contenta de les abandonner dans ces plaines immenses, où ils errèrent quelque temps sans maître et sans protecteur. Bientôt ils entrèrent dans les semis de pins, sur les dunes, ou chez les particuliers : on les fusilla, d’abord la nuit, puis le jour, enfin on en conduisit aux boucheries, et ils eussent tous disparu, si un habitant n’eût eu l’heureuse idée de s’en approprier quelques-uns, et d’en former un troupeau. C’est ce troupeau qui à fourni à quelques cultivateurs de ce pays les buffles dont ils ont tiré depuis de si grands avantages. Le buffle (#g. 268) est fort laid ; vu pour la première

Fig. 268.

fois, il est presque hideux; mais il rachète cette laïdeur par tant de bonnes qualités qu’on l’oublie bientôt. Son éducation et son entretien sont trèsfaciles; ïl est extrêmement sobre et peu délicat sur le choix dela nourriture ; à l'étable il s’accommade à merveille de toutes sortes de fourrages, meme les plus grossiers ; aux pâturages il n’erre point, guidé comme les vaches par la gourmandise, il paît indistinctement presque toutes sortes de plantes, ou du moins la plupart de ceiles qui sont dédaignées par tous les autres bestiaux; il mange avec avidité la paille de seigle, la seule qui se récolte dans les Landeset dans les pays pauvres, sans que l’on ait besoin de la hacher, de l'a faire cuire, ni de lui faire subir la moindre préparation ; il en résulte une grande économie de temps, de maind'œuvre, de combustible et de grain. Lorsque la paille a été détériorée par les mauvais temps, que tous les bestiaux la refusent et qu’on ne peut plus l'utiliser que pour!litière, les buffles seuls la mangent sans témoigner le moindre dégoût et sans jamais paraître incommodés de son usage. Dans une exploitation rurale où ils n'ont d'autge destination que le produit et le fumier, il suffit de les conduire aux pâturages pendant toute l'année, excepté dans les temps de neige; les herbages seraient bien stériles s'ils ne trouvaient constamment de quoi se sustenter. Ils se soutiennent en bonne santé dans les grandes Landes, où les vaches, les jumens et les brebis périraient d’inanition si elles ne recevaient un supplément de nourriture. Sans doute pendant l'hiver, lorsqu'ils ne trouvent pour alimens que la grosse bruyère, ils maigrissent; mais au printemps, dès que la végétation a repris de l’activité, ils acquièrent bien vite un embonpoint qui se soutient le reste de l’année.

Lorsqu'ils reçoivent une nourrituresubstantielle, leurs forces s’accroissent, ils engraissent rapidement, et finissent par acquérir un poids prodigieux.

La manière de gouverner les buffles est fort simple ; ils demandent peu de soins et sont rarement malades, surtout lorsqu'ils jouissent de toute leug liberté ; quand il leur arrive un accident, il faut les traiter comme les autres bétes à cornes.

Les buffles sont sensibles au froid, aussi dans

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les temps de neige et de gelée il faut les retenir à l’étable, où on les nourrit avec la paille de seigle mêlée à l’ajonc marin, préalablement concassé avec le maillet.

En été on doit les conduire à l’eau, au moins deux fois par jour, car ils ont besoin de se baigner fréquemment ; la privation du bain les rend tristes ; dès qu’ils ont bu, ils entrent à la nage dans la rivière ou l'étang où on les a conduits.

Quand on les fait travailler, il faut les couvrir avec des couvertures en drap de chanvre pareilles à celles que les bouviers mettent aux bœufs, ce qui a le double avantage de les préserver du vent en hiver et de la piqüre des insectes en été.

La disposition de leurs cornes ne permet point de placer sur leur tête, quand on veut les faire travailler, un joug semblable à ceux dont on se sert pour joindre deux bœufs ; on le remplace par un collier fort simple. Ils doivent être dirigés pendant qu’ils labourent, mais il n’est besoin pour cela ni d’un guide, ni même d’un anneau de fer passé dans les narines. On leur attache tout simplement une petite corde à chacune des oreilles ; ces deux cordes, réunies par leur extrémité dans la main du labourèeur, servent de rênes et suffisent à diriger l'animal dans tous les sens; du reste, quand le buffle est bien dressé, ou qu’on en attèle deux de front pour le même travail, toutes ces précautions deviennent inutiles ; le commandement du bouvier et l’aiguillon suffisent pour diriger lattelage dans tous les sens.

A 4 ans, lorsque les mâles ont atteint toute leur croissance, ils sont extrêmement vigoureux ; un seul traine ici la charge d’une forte paire de bœufs, et une bufflesse, labourant dans les mêmes conditions qu’une paire de vaches, trace avec aisan$e en un jour le même nombre de sillons. Les buffles joignent à leur force une ardeur et une patience admirables, ils labourent autant de temps que l’exige le bouvier, sans paraître s'inquiéter ou se fatiguer. Il ne leur arrive jamais comme à certains bœufs de se coucher dans le sillon et d’y rester insensibles à la voix et à l’aiguillon, ou de se dérober au labourage par la fuite lorsqu'ils sont tourmentés par les insectes, ou qu’ils reconnaissent que l'heure ordinaire du repos est arrivé.

Outre les labourages et les transports, on pourrait encore utiliser les buffles, en remplacement des chevaux, soit pour tourner les meules des moulins à manége, soit encore pour remonter les bateaux sur les canaux et les rivières, etc, Ces animaux sont lourds, mais dès qu’ils sont pressés par l’aiguillon, leur marche s’active et devient bien supérieure à celle des bœufs.

Dans les pays marécageux, les buffles sont les seuls animaux qui puissent s’acclimater ; tous les autres contractent immédiatement une maladie grave, la pourriture, qui, en quelques mois, enlève des troupeaux entiers. Dans ces marais, surtout dans ceux qui sont situés au bord de la mer, on voit se déployer pendant dix mois de l’année un luxe de végétation incroyable, ce qui leur donne Paspect des plus riches pâturages ; mais ils sont si vastes et souvent si profonds, qu’on court toujours le plus grand risque d’y voir périr les vaches et les jumens qu’on y laisse entrer.

Il n’en est pas de même du buffle, il pénètre avec hardiesse dans ces marais qu’il ne connaît pas, s’y enfonce, se relève, y disparait presque tout entier, s’y dirige en tous sens au gré de son caprice, constamment occupé à paitre les plus belles herbes, et toujours menacé du plus grand danger sans paraître s’en soucier 1 profite ainsi d’herbages qui sans lui seraient perdus, et cela sans exiger aucun soin.

Sa viande, quoiqu’un peu dure, est bonne, surtout lorsqu'il est jeune ; les paysans des Landes la préfèrent, à 40 centimes le kilogramme, à celle des vaches du pays. Le fumier qu’il fournit est excellent, son odeur est musquée, surtout en été; le suifest abondant et de qualité supérieure, le cuir est recherché; le produit de ces deux arti-

cles suffit souvent pour payer le prix de l'animal.

Les jeunes buffles naissent ordinairement au printemps, saison où les mères trouvent à se repaître abondamment ; ils deviennent en peu de temps si gros qu'ils paraissent monstrueux ; il suftit pour cela de leur abandonner tout le lait de leur mère et de leur permettre, dès qu’ils ont atteint l’âge d’un mois, de la suivre au päturage. Pour les accoutumer à se laisser gouverner, il faut les attacher chaque fois qu’ils rentrent des herbages, les traiter toujours avec douceur et leur donner à la main quelques grains desel, ou quelques friandises ; avec ces précautions les buffies sont très-doux lorsqu'il s’agit de les dompter, etles femelles se laissent traire facilement.

Les bufflesses ont le lait très-gras et d’un goût assez agréable, quoiqu’un peu musqué ; il est trèsabordant: on emploie avec avantage pour l’engraissement des cochons tout le lait qui west pas utilisé pour la consommation et la fabrication des fromages; leur beurre est excellent.

Les buffles ne s’effraient pas, comme on l’a prétendu, à la moindre explosion ; les chasseurs tirent des coups de fusil à côté d’eux sans qu'ils paraissent s’en émouvoir. Les buffles des Landes pe s’irritent pas non plus à la vue de la couleur rouge; ies paysannes du pays, toujours vêtues de jupons rouges, les abordent sans crainte et sans que jamais il en soit résulté le moindre accident.

IL est encore inexact que le buffle soit toujours sale et qu’il refuse de se laisser nettoyer; aucun animal domestique, peut-être, ne se prête plus volontiers au pansement. Dès qu’on commence à le brosser, il cesse aussitot de manger ou de ruminer,et y prend tant de plaisir qu’il finit par se coucher et étendre ses membres pour mieux se prêter aux frictions.

Ils sont très-dociles. Dans les Landes, comme en Italie, un enfant de 10 à 12 ans suffit pour conduire et diriger dans les lieux les plus déserts un troupeau de 20 buffles. J'ai vu un de ces enfans monter un jeune buffle toutes les fois qu’il fallait traverser un ruisseau ou un endroit boueux, sans que jamais il en soit résulté d'accident. Chaque buffle porte un nom particulier, on a soin de le fui donner d’abord en l'appelant pour lui donner à manger, et au bout de quelques jours il V’a retenu. Il arrive souvent qu’en passant près d’un champ et se trouvant alléché par une belle végétation, il se dispose à y pénétrer ; mais au cri du gardien arre mouret (en arrière maure, ou tout autre nom), il renonce aussitôt à son projet. Combien de fois une telle docilité, comparée à l’insoumission de nos autres bestiaux n’a-t-elle point excité l’étonnementde nos paysans !

Loin d’être violent et colère, le buffle est tout-àfait moffensif ; jamais on ue iui a vu donner un coup de pied, le pied est même pour lui une arme dent il ne sait point se servir. 11 habite au milieu des vaches d'une métairie sans jamais leur faire mal ; il les distingue et les suit dans les pâturages où il rencontre de nombreux troupeaux sans jies attaquer, nis’y mêler. Il arrive souvent que lorsqu'un bœuf ou un taureau aperçoit un buffle pour la première fois, il s’irrite à sa vue, et le provoque au combat, il pousse des mugissemeps et soulève avec ses cornes et ses pieds la terre qu’il rejette au loin.Pendaut tout ce temps le buffle reste impassible et continue de paître, comme si ces provocations ne lui étaient point adressées. Le taureau avance toujours en grondant; enfin, arrive le moment où furieux il s’élance avec impétuosité sur le buffle qui, sans se déplacer, se contente de lui opposer sa tête pour recevoir le premier choc; mais sa résistance est si grande que le taureau en est effrayé, pousse aussitôt un mugissement de terreur, s’élance d’un bond par côté, et s'éloigne, abandonnant ainsi une partie qui ne lui paraît point égale. Le buffie reprend la pâture comme s’il n’eût point été interrompu, et là, se termine un combat qui ne se renouvelle plus de la vie entre les mêmes individus,

Cap. 11. Les buffles doivent être châtrés à l’âge d’un an. Lorsque ceux destinés à la reproduction ont atteint l'âge de 4 ans sans être châtrés, ils deviennent, comme les taureaux, capricieux et souvent dangereux dans les temps de rut; on doit alors les remplacer par de plus jeunes, les tuer pour la boucherie, ou les faire châtrer pour le labourage.

Avant de terminer, qu’il me soit permis de dire quelques mots d’un nouvel essai d’acclimatation tenté dans notre pays-

En 1830, M. Guizot, ministre de l’intérieur, concut l'idée d'introduire des chameaux dans les grandes Landes ; tous les avantages qui devaient én résulter pour le pays furent très-bien démontrés dans une éloquente circulaire ; # chameaux arrivèrent par ses soins à Mont-de-Marsan; mais comme les buffles, ils furent confiés à un seul propriétaire, et là s’est terminé tout ce qui, pour le moment du moins, doit résulter de cet essai.

Aujourd'hui que nos possessions en Afrique nous offrent la facilité de nous procurer un grand nombre de chameaux et de conraître tout ce qui est relatif à leur éducation, espérons que les essais du gouvernement n’en resteront pas là.

Prosper LALANNE, Cultivateur à La Bastide d'Armagnac, près Roquefort (Landes.)

SECTION 11. — Moyens d'amélioration dans l'espèce bovine.

$ IT. — Considérations sur #es améliorations dans les animaux domestiques.

Nous considérons comme améliorés les animaux domestiques qui, par les modifications physiques ou morales que nous leur avons imprimées, ont été rendus plus propres à satisfaire à nos besoins et à nos Jouissances; ce n’est pas à leur profit, mais pour nous, que nous exercons sur eux notre puissance, et en cela nous avons usé de notre droit : car les animaux ainsi que les végétaux domestiques sont faits pour l’homme.

Ainsi nous buvons le lait de la vache; voiià pourquoi nous avons élargi ses mamelles, y attirant, dans tous les temps, par la surabondance et le choix de la nourriture, ainsi que par une mulsion souvent répétée, un fluide alimentaire quela nature avait destiné au nourrissage temporaire et maternel. Quoiqu’à l’état sauvage, la femelle dans l'espèce bovine ne donne pas de lait, et que ses mamelles se flétrissent quand elle n’a pas de petits à nourrir, nous regardons comme améliorées les vaches de la Suisse et celles de la Flandre dont les maméiles, toujours volumineuses, sont des sources intarissables d’un lait abondant. Dans l'ordre de la nature, le bœuf ne prend des alimens que pour se procurer les moyens d’accroissement du corps et de réparation des organes; dans l’ordre de sa domestication, cet animal recoit dans certaines circonstances une nourriture surabondante aux dépens de sa vigueur et de sa santé, et nous regardons comme améliorées les races bovines qui, s’éloignant du type de l'espèce, ont le plus d’'Ap- Utude à changer en viande et en chair les alimens que nous leur prodiguons.

Les races domestiques, produit de notre industrie, sont donc pour nous des améliorations, puisqu'elles contribuent à notre bienêtre. Mais trop souvent nous abusons de la puissance qui nous a été donnée sur ces êtres vivans et sensibles, nous les défigurons inutilement; ce qui est également contraire à la morale et à notre intérêt bien entendu.

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