MOYENS D’AMÉLIORATION DANS L’ESPÈCE BOVINE
Sous cette influence malheureuse, la plupart des animaux domestiques, au lieu de s’améliorer dans notre intérêt, dégénèrent doublement, perdent leurs qualités naturelles, et sont privés de celles qui, à l’état de domesticité, faisaient leur mérite à nos yeux. Le gouvernement dur et absurde auquel ils sont soumis, affaiblit leur constitution, les rend sujets x un grand nombre de maladies, abrége leur existence, et amène, par la dégradation des producteurs, la chétivité des produits.
( 11.—Influence de la nourriture sur l’amélioration.
Le climat et la nourriture influent beancoup plus sur les animaux que sur l'homme.
Des modifications plus profondes sont le résultat de la domestication. Le climat exerce plus d'influence sur le cheval, la nourriture sur le bœuf. Les bœufs auvergnats, par exemple, tant qu'ils travaillent dans diverses parües de la France, conservent leur caractère, mais une fois engraissés en Normandie, ou dans le Charolaiïs, ils perdent les attributs de leur race, et c'est sous le nom de bœufs charolais ou normands qu'ils arrivent aux boucheries de Paris et de Lyon. En Auvergne même, dans les mêmes conditions, on voit les belles vaches de Salers et les vaches chétives de Murat ; les premières sont bien nourries, les secondes alimentées avec parcimonie.
Partout où l'on ne pourra pas les nourrir abondamment, il faudra donc renoncer à former ou àintroduire de belles races bovines; si les bêtes de ces races sont presque toujours les principaux agens et les produits les plus précieux de la culture, leur prospérité suppose une culture vigoureuse. Il n’en est pas de même dans les autres espèces domestiques, l'agriculture est presque inconnue dans les contrées de l'Orient où l’on trouve les plus beaux chevaux de l'univers, et les moutons qui fournissent la laine la plus fine doivent pâturer sur un sol presque aride. En excédant pour le cheval et le mouton la mesure alimentaire d'entretien, on alourdit le premier et on rend la laine du second plns grossière, tandis qu'on double la nourriture si l’on veut pousser le bœuf à l’engrais, tirer plus de profit de son travail, ou augmenter Ja sécrétion laiteuse de ja vache.
$ III. — De l’appareillement comme moyen d’amélioration.
L’appareillement est, dans le langage des haras, l'union de deux animaux reproducteurs, de même ou de différente race, mais dont les formes et les qualités sont sinon semblables, du moins en harmonie ; il faut prendre bien garde de le pratiquer à contre-temps et sans convenance. Des races offrant les caractères qu'on désire doivent être maintenues par de bons appareillemens dans le sein de la race elle-même, sans introduction de sang étranger.
Cette méthode bien peu usitée en France, pour les bêtes bovines, du moins, dont la reproduction est généralement livrée au hasard, est ce que les Anglais nomment sélection.
C’est ce mode que suivit le célèbre éleveur anglais Backewel. La race des bêtes à cornes qu'il créa pour la boucherie se distingue par
ia petitesse des os, ie gros volume des chairs, la rondeur du corps en forme de baril, la brièveté des jambes; d’après cette conformation elle s’engraisse plus facilement, et avec plus d'économie. Ce n’est pas tout : il parvint à procurer un développement extraordinaire aux parties du corps les plus savoureuses, les plus recherchées, et en y dirigeant l’afflux de la nourriture par des lotions et des frictions habilement appliquées ; c’est ainsi qu'il réussit à augmenter le volume des muscles lombaires et dorsaux qui forment ce que nous appelons le filet. Il sut appliquer ce principe aux moutons avec plus de succès encore, et il en résulta la race Disthley-Longwoods, dans laquelle il parvint à diminuer de moitié le poids de la charpente osseuse et à doubler le poids de la chair. On concevra l'importance de ce résultat en songeant à toute la différence d'un bœuf qui, sur 700 livres de viande, en donne 420 bonnes à rôtir et 280 de basse boucherie, à un autre bœuf qui donne 420 de la dernière qualité et 280 de la première, et quand on saura que la consommation du bœuf est relative à son poids total, et qu'il faut autant de nourriture pour former une livre de tète que pour produire une livre de filet.
$ IV.— Dela consanguinité sous ie même rapport, avantages et inconvéniens.
Pour mieux disposer les appareillemens, faut-il choisir les reproducteurs parmi les parens les plus rapprochés, tels que le père, la mère avec les enfans, les frères et les sœurs entre eux? Les Anglais nomment ces unions incestueuses {7 and ir(propagalion en dedans); cette question est vivement controversée. Le premier argument qui se présente en faveur de la consanguinité est que les premières races humaines et animales ont dû de toute nécessité se reproduire par l'union des plus proches parens, el que les premières familles ont dû être au moins aussi belles que celles qui leur ont succédé. Ensuite, comment concevoir qu’une détérioration puisse résulter de l'union de deux individus également bien conformés ? Delaberre-Blaine, vétérinaire anglais, s’est assuré que les chevaux arabes de premier sang sont reproduits par l’2 and in.
S'il n’eût employé le même moyen, Backewel eût-il pu créer ses races? M. Meynell, qui comme veneur est presqu'aussi célèbre, a formé par ce procédé d’excellens chiens pour la chasse au renard.
Cependant Buffon, Bourgelat, et Varron avant eux, proscrivirent ces unions incestueuses.Un agronome anglais, sirJohn Sebrigt, qui a publié des lettres fort estiméessur l’art d’améliorer les animaux domestiques, est opposé à l’z2 and in. 1] a soumis des chiens et des oiseaux à ce mode de reproduction, et toujours il a remarqué qu’une grande dégénération en avait été la suite. Un autre agronome anglais, qui a fait des épreuves de même genre sur des porcs, amena une dégénération telle, que presque toutes les femelles furent frappées desiérilité, et que celles qui portèrent mirent bas des pelits si faibles, qu'ils périssaient presqu’en naissant. Les expériences de Kni- Sat, autre agronome anglais, répétées en guisse. établissent que le premier produit
ANIMAUX DOMESTIQUES : DES RACES BOVINES ET DE LEUR ÉLÈVE. Liv. 1x,
naît bien conformé, mais plus petit qu’un autre de même race ; ses petits se rapetissent de génération en génération, jusqu'a ce que s’éteigne la faculté de se reproduire. Cette énervation, dit Sinclair, est inévitable, quelque soin qu’on apporte pour la prévenir.
$ V.—De l’âge des reproducteurs, du nombre des femelles à donner aux mâles,
L'âge auquel il convient d'admettre les taureaux à la reproduction doit varier d’après la destination de la race qu'on veut maintenir, améliorer ou produire. S'agit-il d’une race de travail conime celle d'Auvergne ? Le taureau sera plus âgé que s’il s'agissait d’une race à lait ou d’engraissement comme celles de Flandre ou de Normandie. Les veaux produits par des veaux sont mous et lymphatiques, mais s’engraissent plus facilement, Les vaches les plus fortes ne sont pas non plus celles qui donnent le plus de lait. Nous ne pouvons blämer les cullivateurs qui, ne faisant couvrir leurs vaches que pour avoir du lait d'abord, ensuite des veaux à envoyer jeunes à la boucherie, mettent en fonction des taureaux de 18 mois à 2 ans; cet âge peut suffire pour faire 1Mitre des vêles qu’on veut élever pour en faire des laitières ; mais si l'on veut propager une race plus propre à soutenir de rudes travaux qu’à fournir beaucoup de lait et de chair, ce n’est pas avant trois ans qu’il faut employer les taureaux étalons. Les femelles pourront avoir six mois ou même un an de moins. Au lieu d'observer ces règles,on emploie des taureaux de même âge, quel que soit le but qu’on se propose; on jette dans les mêmes paturages, vaches, taureaux, veaux et véles, et ces derniers sont libres de se livrer à l’acte reproducteur aussitôt qu'ils éprouvent les ardeurs sexuelles, c’est-à-dire dans leur enfance, à cause de leurs dispositions héréditaires et de la surabondance de nourriture qu'ils reçoivent. Les choses se passent différemment dans l’état de nature : les vieux mâles savent bien écarter les jeunes et les débiles. Le droit de se reproduire y est le privilége exclusif de la force, et c’est ce qui ne contribue pas peu à maintenir l’énergie des espèces vivant dans l’état de nature.
Une autre cause de dégénération est l’ignorance ou la cupidité qui livre à chaque reproducteur un trop grand nombre de femelles.
Il est tel village où il n'existe qu’un seul taureau banal, souvent trop jeune, pour 150 à 200 vaches qu'il couvre au prix le plus modique (50 centimes). Il les féconde presque toutes, mais il est bientôt ruiné et ses productions sont débiles. Ce n’est pas la moindre cause de la chétivité du bétail français.
Un taureau ne doit pas couvrir plus de 50 vaches. ù 4 :
En Auvergne, on voit souvent, à la vérité, un taureau dans unetroupe de 20 vaches ; mais on n’en voit que deux dans celle de 100. Comme elles ne se divisent pas en deux bandes, il est présumable que toutes sont couvertes par les denx mâles. Cependant presque toutes descendent pleines de la montagne avec les taureaux en bon état.
Ce qu'il y a de singulier, c’est que les deux taureaux vivent en paix; mais s’il se présen-
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tait un taureau d’une troupe étrangère, ils se réuniraient pour l’attaquer.
$ VI. — Des croisemens dans l’espèce bovine.
Les croisemens sont comme on sait des alliances entre des individus de même espèce et deraces différentes; les produits qui en résultent, nommés métis, sont féconds. On se propose, par ce mode de propagation, de donner des qualités et d'effacer des défauts. Lorsque le croisement n'est pas poussé loin, les races améliorées conservent leurs types : c’est ce qu'on voit en Angleterre à l'égard des chevaux de gros trait qui, sans perdre leur spécialité, sont ennoblis par du sang arabe.
Un croisement qui s'étend plus loin produit une race intermédiaire participant également de la race amélioratrice et de celle qui est améliorée : c’est ainsi que s’est formée en Normandie la race anglo-arabe. Le croisement poussé à son deraier terme anéantit la race
primilive pour lui subsutuer celle qui sur- |
vient; c’est ainsi qu'à la suile d’un certain nombre de métissages nous avons vu des race ovines indigènes être englouties, si je puis me servir de ce terme, dans la race mérine.
Dans l’espèce bovine, en France du moins, on n’en connaît d'autre exemple que l’établissement en Normandie d’une race bovine hollandaise.
Un croisement léger est plus facile, etquand il est bien concu, agit presque toujours fructueusement pour l’anoblissement d’une race, sur un bétail dépourvu de caractères de races bien distinctes.
Il ne faut cependant pas être prompt à introduire du sang étranger dans une race précieuse, ne füt-elle pas bien distinguée. Lorsqu’une race esl ancienne dans une coutrée,elle y subsiste sous l'influence des circonstances locales, sans être l’objet de soins extraordinaires; elle est en harmonie avec le climat, le sol, lanourriture.Les avantages de cette race étant reconnus, il peut y avoir détriment à la croiser, mêémeavec des races supérieures.On peut craindre d’atténuer les qualités qui en font le mérite, sans trouver des dédommagemens suffisans dans celles qu’on leur donnerait.
D'ailleurs les qualités dans les races doiveut être appropriées à nos besoins et à nos jouissances. Ii nous faut des chevaux massifs, comme des chevaux sveltes; des bœufs pour le travail, comme des vaches pour le lait, des moutons à laine courte et fine, d’autres à laine longue, fût-elle grossière. Toutes ces aptitudes doivent être maintenues et renforcées par des appareillemens judicieux opérés dans les mêmes races à l'exclusion d’alliances étrangères, à moins qu’elles ne soient fort légères.
Aussi, c’est au détriment de la race bovine de Salers en Auvergne, que l’on a tenté son croisement avec l’une de celles de la Suisse. Le volume du corps eût augmenté à mesure que la force et la vigueur eussent diminué, et les pacage d'Auvergne, beaucoup moins succulens que ceux de l'Helvétie, n'eussent fourni à la nouvelle race qu'une nourriture insuffisante. Elle se fût établie imparfaitement et eût dégénéré avec rapidité sans revenir au type primitif. k
Ainsi, avant de chercher par des croisemens