DE L'EDUCATION DES MOUTONS
une grande erreur : l’agriculture française, en suivant cette voie, eût perdu tous les fruits que l’on devait espérer de l'importation obtenue à si grande peine.
Heureusement la direction du troupeau primitif que le gouvernement entretenait comme troupeau modèle, fut confiée à des hommes assez habiles pour éviter soigneusement tous les extrêmes. Ils s'attachèrent à maintenir la finesse des toisons et même à l’accroître; mais en même temps ils firent tous leurs efforts pour conserver à cette race un tempérament rustique, une santé robuste, afin de rendre sa propagation plus facile et plus prompie. Il est probable que, sans cette direction rationnelle, le gouvernement n'eûl Jamais pu faire adopter la race espagnole par les cultivateurs français. Si le troupeau national de Rambouillet n’eût présenté que des bêtes petites, faibles, chétives, la finesse de leur toison n’eût pas suffi pour déterminer la généralité des fermiers à les acheter; ils auraient craint de s'engager dans une expérience trop délicate où ils pouvaient compromettre leur argent et leur temps : mais en trouvant un troupeau aussi vigoureux que les races indigènes, d’un produit égal en viande, et d’un produit incomparablement plus grand en laine, nul ne pouvait hésiter.
Nous ne sortirons point de notre sujet en étudiant un peu ce troupeau de Rambouillet, où les cultivateurs vont, encore aujourd’hui, chercher des béliers de race plus parfaite que les béliers mêmes d'Espagne.
Au commencement de 1786, lorsque les constructions de la ferme s’achevaient, M. Dangivilier, ayant eu connaissance des longues et savantes expériences de Daubenion sur les bêtes à laine fine, se concerta avec M. Trudaine, intendant du commerce, qui avait fait naître et encouragé l’établissement de Montbard, où Daubenton entretenait depuis 1766 un troupeau de race pure espagnole. On fit goûter à Louis XVI le projet de faire venir, pour sa ferme de Rambouillet, un troupeau de mérinos.
Le roi fit demander en son nom au roi d’Espagne, son beau-frère, la liberté d’importer un troupeau de bêtes à laine superfine ; cette demande fut accueillie, et toutes facilités furent accordées à M. de La Vauguyon, notre ambassadeur à Madrid, pour l’achat et la sortie des bêtes; le troupeau fut achetéet choisi par deux Espagnols instruits dans cette partie, don Ramira el André Gilles Hernans; ils prirent des animaux dans les principales bergerlies OÙ Cavagnes ; SAVOIT :
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Le tout formait un troupeau de 383 bêtes, dont 42 béliers, 334 brebis et 7 moutons conducteurs. Réuni dans les environs de Ségovie, il en partit le 15 juin 1786 sous la conduite de Gilles Hernans, comme maître berger, el de quatre autres Espagnols; ils voyagèrent lentement; l'hiver les surprit dans les landes de Bordeaux, beaucoup de bêtes périrent ; mais elles furent, en partie, remplacées par des agneaux nés en route. Enfin, le
trougeau arriva à Rambouillet le 12 octobre 1786, au nombre de 366 individus dont 41 béliers, 318 brebis et les 7 moutons conducteurs : comme il n’y avait point de bergerie à la ferme, il fut placé provisoirement à Mocsouris, dans les bâtimens de la blanchisserie, où il resta jusqu'à la révolution, époque à laquelle on le transféra à la faisanderie; et ce ne fut que lorsqu'on rétablit les chasses à Rambouillet que l’on fit bâtir le corps de bergerié existant aujourd'hui.
Le troupeau se réduisit l'hiver suivant à 331 bêtes, parce qu'il en mourut 35 de ja clavelée qu'il avait gagnée dans le voyage :
lors de l'invasion de la maladie, les bergers espagnols regardèrent ce troupeau comme perdu et ils labandonnèrent aux soins du directeur de l'établissement, M. Bourgeois père, qui dès ce moment le fit gouverner par des bergers du pays. Le maitre berger Hernans et ses compagnons repartirent pour lEspagne le 4 avril 1787. C’est de cette époque que date l’arrivée de Clément Delorme, prenier berger français de l'établissement,dont le zèle et les connaissances pratiques ont constamment maintenu le troupeau en bon état.
A Daubenton appartient le mérite d’avoir conçu le premier l’idée d'améliorer les laines françaises, et d'en avoir donné les moyens en croisant des brebis indigènes avec des béliers mérinos:; mais ce n’est qu'à Rambouillet que l’on est parvenu à identifier tout à fait les mérinos avec le sol : ils y réussirent si bien, qu'après quelques années de soins mieux entendus qu'en Espagne, on put remarquer que les productions élaient supérieures aux bêtes nées en Espagne même.
Ce que l’on avait en vue à Rambouillet, était surtout de naturaliser les inérinos dans les fermes, et de déterminer les cultivateurs à améliorer leurs races du pays par le croisement avec le pur sang espagnol : aussi s’empressa-t on de faire participer la culture au bienfait de la riche importation que l’on venait d'obtenir, et dès les premières années on donna des béliers et même des brebis aux propriétaires et fermiers qui voulurent bien les recevoir; car très-peu en demandèrent ; quelques-uns même Îles refusèrent : on en distribua aussi aux administrations provinciales : il en fut particulièrement envoyé dans la Beauce, la Brie, la Picardie, la Normandie, le Poitou, le Dauphiné, la Champagne, etc.
Généralement ceux qui les reçurent n’en prirent aucun soin ; presque tous négligèrent de les employer àla reproduction; quelques-uns les laissèrent périr de faim ou de maladies : Lant les cultivateurs sont habitués à priser peu ce qui leur a peu coûté.
La révolution vint suspendre l’amélioration commencée; le troupeau n’échappa à la destruction que par suite des courageux efforts de M. Bourgeois père, qui resta seul pour le défendre. Dès que l'orage fut calmé, M. Zessier, qui avait suivi avec intérêt le troupeau de Rambouillet depuis sa création. de-
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vint un de ses plus chauds protecteurs près de la commission d'agriculture dont il était membre : il y fut fortement secondé par plusieurs de ses collègues, hommes éclairés et amis de leur pays, parmi lesquels il faut surtout citer MM. Gilbert et Huzard ; is s’attachèrent à la conservation du troupeau de Rambouillet, et bientôt ils furent chargés de sa surveillance. A partir de celte époque, les suffrages des agriculteurs furent acquis à Rambouillet, et son nom fut porté dans toute l’Europe.
Or, le troupeau prospérant de plus en plus, et les agneaux qui naïssaient chaque année en augmentant le nombre, il fallait penser à en 1irer pari en le propageant par tous les moyens possibles : on n'avait pas réussi en donnant les animaux, on eut le bon esprit de tenter de les vendre. fes succès de l'administration, et le bon état dans lequel les curieux, qui visitaient l'établissement, trouvaient le troupeau, parlèrent aux yeux et suscilèrent quelques imilateurs qui firent leur fortune en s’adonnant les premiers à l'éducation des mérinos.
En même temps que les agronomes démontraient dans leurs écrits les avantages qu'il y avait à propager les mérinos pour améliorer nos laines, M. Bourgeois père, cultivateur dès sa naissance, agissait sur l’esprit des habitans de la campagne et déterminait les fermiers, autant par ia persuasion que par les faits qu’il leur faisait toucher au doigt, à introduire ja race espagnole dans leurs bergeries : il leur faisait voir que les mérinos produisaient des toisous moitié plus pesantes, et beaucoup plus fines que les bêtes indigènes; enfin ces cultivateurs pouvaient se convaincre par leurs yeux que ces animaux exigeaient une nourriture plutôt de bonne qualité que très-abondante, el seulement un peu plus de soins.
| Les propriétaires, d'abord, et quelques-uns | des fermiers les plus intelligens, ensuite, se | déciderent à ac:eter des béliers en petit nombre; comme ils avaient été payés beaucoup plus cher que les moutons du pays, on leur prodigua les soins nécessaires dans la craiute de perdre les fruits des sacrifices qu’ils avaient coûté. Ces béliers transmirent une partie de leurs qualités à leurs premiers descendans, les bénéfices ne se firent pas longtemps attendre, et le goût de cette amélioration agricole gagna de proche en proche. Bientôt l'enthousiasme succéda à l'indifférence; le prix des mérinos s'éleva dans une proportion rapide jusqu’en 1821, au point que, aux ventes publiques de Rambouillet, des brebis furent payées plus de 700 fr., et qu'un bélier atteignit 3,870 francs.
Voici le tableau du prix moyen des ventes publiques faites à Rambouillet depuis 1793 jusqu’en 1834; l'étude peut en être utile pour
| montrer de quelle importance est le choix | d’une race d'animaux domestiques, et com- | bien les cultivateurs doivent réfléchir avant | de repousser une amélioration qu’on leur pro- | pose, quelque contraire qu’elle soit à leurs habitudes.
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