LIV. 11H
avancer le part d’une manière intempestive, et quelquefois, ses organes intérieurs ne résistant point aux secousses violentes causées par la peur, il s'ensuit un avortement, et le fruit de l’année est perdu. Le berger doit donc redoubier de douceur dans la conduite du troupeau ; il marchera lentement, ne laissant aucune bête éloignée, afin qu’elle ne coure pas avec rapidité pour rejoindre les autres ; il modérera l’ardeur de ses chiens, les empêchant de mordre ou même de poursuivre aucune brebis avec acharnement;lorsqu’il les lâchera, il fera tout ce qui dépendra de lui pour éviter que les bêtes ne se poussent et ne se serrent comme cela a souvent lieu; il usera des mêmes précautions à la rentrée, car plus elle s’opérera lentement, moins le flanc des brebis sera froissé. La séparation des béliers que nous avons recommandée plus haut dans leur propre intérêt, doit continuer maintenant dans l’intérêt des brebis pleines : rien de plus despotique que le bélier dans un troupeau, surtout à la bergerie ; sans cesse il change de place pour prendre la meilleure nourriture partout où il la trouve ; il fait ouvrir les rangs des bêtes au râtelier en les frappant avec ses cornes et les force de se tenir à distance respectueuse, et lors même que l’on a rogné ses cornes, les coups qu’il lance à droite à gauche peuvent causer de graves accidens.
À mesure que le part s’approche, la nourriture des mères doit devenir l’objet d’une attention spé ciale ; la qualité doit en être bonne; la quantité ne peut être trop forte ou trop faible sans exposer à des suites fâcheuses. Une nourriture trop abondante, en augmentant excessivement la graisse et la masse du sang, tend à déterminer le décollement du placenta, et occasionne une hémorragie suivie infailliblement de l'avortement : quand on s'aperçoit à la rougeur de l’œil, aux pulsations des artères, que les brebis sont menacées de cette affection morbide (pléthore sanguine), il est nécessaire de pratiquer une saignée qui rétablisse les organes dans leur état naturel. Un semblable effet serait produit par des alimens échauffans, tels que le gland, les gousses de genêt qui activent outre
| mesure la circulation sanguine.
D’un autre côté, il n’y a pas moins de raisons pour éviter la parcimonie qui préside bien souvent à l’entretien des troupeaux : un éleveur doit se dire sans cesse que les brebis après le rut ont besoin de réparer leurs forces et de fournir à l’accroissement de leur fœtus, et s’il se refusait à.satisfaire leurs besoins, il agirait certainement contre ses intérêts bien entendus. Ainsi donc il leur réservera dans les champs de bons pâturages, et si le temps était défavorable pour le parcours, il leur ferait distribuer de la nourriture à la bergerie. Les prairies humides, défavorables à tous les individus de la race mérinos, deviennent dangereases pour les brebis pendant la gestation; les plantes aqueuses surchargent leurs viscères d’une grande quantité d’eau, provoquent le relâchement et souvent le décollement de la matrice, de sorte qu’à la moindre secousse la gestation estinterrompue par un avortement. ”
Ainsi, les deux extrêmes dans le régime alimentaine conduisent au même résultat fatal, à l’avortement : c’est une année de perdue pour la reproduction, et malheureusement des pertes plus graves sont à redouter encore. La mère peut succomber aux maladies qui accompagnent toujours un avortement, elle peut devenir incapable de concevoir de nouveau, et quand elle aura conçu, l’impression que la matrice aura reçue une première fois tendra à se renouveler une seconde et produira un nouvel avortement Une pareille bête doit être envoyée à la boucherie.
Cette dangereuse période a ordinairement une durée de 150 jours; l’approche de lagnellement s’annonce 20 ou 30 jours d’avance, par un écoulement d’abord peu sensible, qui va toujours en augmentant, par le gonflement des parties sexuelles; le pis se forme alors, comme disent les ber-
gers, c'est-à-dire que le lait commence à y affluer. Quand ce dernier symptôme se manifeste sur une brebis, il est prudent de ne plus la mener aux champs, de peur qu’elle ne mette bas hors de la bergerie, ce qui serait tout au moins fort embarrassant pour le berger, et pourrait être fatal à la mère ou à l’agneau dans le cas d’un part contre nature ou simplement dans le cas d’un changement subit dans la température. AT Nous ne reviendrons point ici sur les principes concernant le part qui ont été développés dans l’article Chirurgie : nos lecteurs savent qu’il faut secourir la mère en ce moment, soit par une saignée si l’'agnellement est contrarié par un excès de force, soit par un breuvage fortifiant ou une provende échauffante si la brebis est trop faible pour expulser le fœtus. Les circonstances avec lesquelles se présente l’agneau ont été aussi décrites d’une mauière suffisante; nous nous contenterons donc de mettre sous les yeux du lecteur quatre figures destinées à faire comprendre les positions dans lesquelles se présentente ordinairement l’agneau au moment du part. L’agneau de la figure première
Fig. 300.
est dans la position normale; les pieds de devant au-dessous et un peu au-devant du museau n’opposent aucun obstacle à la sortie du jeune animal; le cordon ombilical est libre et ne peut contrarier les efforts que fait la mère pour expuiser le fœtus : dans ce cas le berger doit laisser faire la nature. La figure 301 montre la mauvaise position des pattes de devant; la jambe gauche s'étendant audessus de la tête et la jambe droite repliée en arrière s’opposeraient complétement à la délivrance ; elles doivent être ramenées à la position de la première figure.
La mauvaise position de la tête est indiquée dans la figure 302; il faut repousser doucement le
sommet de la tête, saisir le museau et le replacer comme il doit être dans l’état naturel, c’est-à-dire en avant et appuyé sur les jambes de devant.
Dans la figure 303, la délivrance serait entravée par le cordon ombilical. qui retient la jambe droite autour de laquelle il est enroulé : on casse le cordon et l’on ramène la jambe dans la position qu’elle doit occuper. Nous renvoyons du
DE LA REPRODUCTION
Fig. 303.
reste à l’article Chtrurgie pour les détails de ces diverses manœuvres.
Les portées doubles ne sont pas rares dans l’espece ovine, M. Tessier s’est assuré que sur 371 brebis communes portières, il y avait 22 agnellemens doubles : ce qui fait plus d'un dix-septième. Cette proportion est beaucoup plus forte dans certaines races, telles que les distley et la flandripe.
L’agneau nouveau né doit être placé près de sa mére, pour qu’elle l’essuje en le léchant ; si elle n’était point disposée à remplir cette fonctiun, le berger devrait l’y encourager en répandant sur le nouvel animal du sel, du son ou quelque substance farineuse. Quand la mère est trop faible pour s'occuper de son petit, ou que le part a eu lieu dans les champs, le petit doit être essuyé et doucement frotté par le berger avec du foin ou avec Son manteau. Quelques heures après l’agnellement, on place l’agneau près du pis de la mère, on lui entr'ouvre la bouche, et l’on y fait couler quelques gouttes de lait exprimé du mamelon ; puis on lui place le mamelon entre les lèvres, et l’on examine s’il tette convenablement. Ordinairement la mère ne se refuse point à se laisser téteret l’agneau lui-même n’a pas besoin d’être longtemps enseigné par le berger pour s’allaiter comme il convient. Cependant il peut arriver que la mère soit trop faible pour pouvoir allaiter, ou que son lait ne soit pas d’une bonne nature, et qu’alors le petit se refuse à accepter cette nourriture. Dans les deux cas, un allaitement artificiel devient indispensable. La mère peut être remplacée, soit par une autre brebis qui aurait perdu son petit, soit par une chèvre qui serait entretenue dans cette prévision. La chèvre acceptera son nourrisson avec facilité, elle accueillera avec plaisir, dès qu’elle aura été tétée une seule fois et présentera sa mamelle sans l'intervention du berger. Les brebis, au contraire,montrent plus de répugnance pour adopter un nourrisson étranger ; on emploie ordinairement un artifice bien connu pour tromper la mère et lui faire croire que l'animal qu'on lui présente lui appartient réellement. On frotte l’agneau délaissé avec la peau de celui qui appartenait réellement à la brebis, ou bien on profite de la nuit pour le coucher entre les pattes de sa mère adopüve qui le lendemain se persuade que le petit lui appartient. Lorsque l’on ne possède ni chèvre, ni brebis dont la mamelle soit disponible, on nourrit l’agneau avec du laît qu’on lui fait boire, soit dans une bouteille munie d’un biberon, Soit dans un plat, ce qui est plus commode. On abaisse la tête de l’agneau sur le plat, on lui passe un doigt dans la bouche, et croyant tenir le mamelon de sa mère, il aspire le lait avec plaisir ; quelques jours après, on lui retire les doigts peu à peu, et il s’accoutume à boire seul, sans qu’on ait besoin de le tenir.
Cet allaitement artificiel a besoin de quelques précautions nécessitées par la différence alimentaire qui existe entre le lait de brebis et le lait de vache que l’on est forcé d’employer Il est prudent de mêler au lait une certaine quantité d’eau, et de le présenter toujours à peu près à la même température qu'il aurait en sortant de la mamelle. Néanmoins le jeune agneau éprouve souvent des coliques qui dégénèrent fréquemment en diarrhée, il est nécessaire alors d’ajouter au breuvage quelque substance légèrement astringente, et l’on recommande comme un bon spécifique l'emploi de la tor-
mentille en iufusion à raison d’une once environ par litre de lait. L’agneau doit cn outre être tenu dans un lieu bien chaud pour suppléer à la chaleur qu’il aurait recue de sa mère; sans cela le froid le ferait promptement dépérir et pourrait inême occasionner sa mort dans les prerniers jours. Si l’on n'avait pas de lait dont on püût disposer pour les agneaux, et que-lon tint cependant beaucoup à leur conservation, il serait possible de les élever en leur faisant boire une décoction d’orge ou de blé, dans laquelle on délayerait un peu de farine, de fécule, de pommes de terre ou de carottes cuites et bien écrasées. Tant que dure l'allaitement, la nourriture des brebis a besoin d’être plus substantielle et leur étable doit être maintenue un peu plus chaudement qu’à l'ordinaire, surtout si les agneaux et les mères manquent de vigueur.
Une semaine ou deux après le part, on peut commencer à faire sortir les brebis qui jusque-là sont restées enfermées avec leurs petits. On trouve à cette sortie un avantage assez marqué pour la santé des brebis ; leurs agneaux, qui restent pour ainsi dire constamment suspendus à leurs mamelles, les fatigueraient et les épuiseraient même tout à fait, si On continuait plus longtemps à Îes laisser ensemble; on peut même profiter de ce moment pour commencer à habituer les agneaux à se passer de leur mère ; la séparation, qui ne dure d’abord qu’une ou deux heures par jour, est augmentée insensiblement au point de durer la journée entière ; cet intervalle augmente Pappétit des agneaux, donne le temps au lait de se reproduire, et assure la santé des mères par l’exercice qu’il leur procure ; 4 à 5 mois après il est temps de penser au sevrage. Il convient de le faire peu à peu en supprimant l’allaitement avec lenteur et en ne laissant plus du tout les agneaux auprès de leur mère. On doit à cet effet éloigner autant que possible la bergerie des uns et des autres, pour qu’ils ne puissent pas s'entendre bêler réciproquement. Cette attention de les mettre hors de la portée de s’entendre est surtout très-importante lorsqu’on les sèvre complétement ; l'agneau privé de sa nourriture habituelle ne s’accoutume pas tout à coup à ce changement de régime; quand l'heure arrive à laquelle on le faisait téter ordinairement, il se tourniente, il appelle sa mère par des bêlemens prolongés, et s’il l’entendait lui répondre, il ne toucherait point à la nourriture qui garnit son râtelier, il maigrirait promptement; un mois entier ne suffit pas toujours pour qu'ils s’oublient mutuellement ; aussi doit-on éviter sérieusement de les laisser se voir ou se rapprocher quand on les lâche pour les faire boire ou pour les affourer. La vigueur»des agneaux quand ils sont devenus adultes, dépend essentiellement dela manière dont ils auront été nourris dans leur enfance ; lésiner à cette époque sur leur nourriture, ce serait se priver de tous'les avantages que leur élève doit produire, ils resteraient chétifs et de peu de valeur, et leur vie ne se prolongerait point autant qu’on peut l’espérer dans la race des mérinos.
« Pour avoir de beaux agneaux, dit Pictet, il faut leur donner dès l’âge de 3 mois une provende ou ration d'avoine mélée de son, le matin et le soir; savoir ; deux poignées de son et une d’avoine par jour jusqu’au sevrage, et une quantité doubie depuis le sevrage jusqu’à 8 mois. Il faut leur ménager pour le moment du sevrage un pâturage à la fois abondant et sec, leur faire manger de très-bon foin ou de la luzerne au râtelier toutes les fois quele pâturage n’a pas été suffisamment abondant, ou que le mauvais temps a contrarié le parcours. Il faut enfin ne rien épargner pour accélérer la croissance des agneaux, car c’est de la rapidité avec laquelle.ils croissent, sans éprouver d’arrêt dans leurs développemens, que dépend en très-grande partie leur beauté comme animaux adultes, et leur vigueur pour toute la vie. »
Une précaution que l’on ne doit point négliger consiste à ne réfourer les agneaux que lorsqu'ils sont hors de la bergerie, ou tout au moins à éten-