CHAPITRE XVIIL — EMPOISONNEMENS ET ASPHYXIE
SECTION 1. — Des empoisonnemens.
On appelle poison toute substance qui administrée intérieurement, ou appliquée à Pextérieur du corps des animaux, détruit leur santé, ou détermine leur mort ; empoisonnement, l'ensemble des effets produits par les poisons.
L’empoisonnement peut avoir lieu:
1° Par négligence dans la prescription, la préparation ou l’äpplication de médicamens ; ainsi un vétérinaire peut par méprise indiquer une substince vénéneuse dans une prescription, un pharmacien peut faire entrer dans un médicament une substance irritante en assez grande proportion pour que l'effet qu’on voulait obtenir soit dépassé, et produise des accidens graves ;
2° Par ignorance. Les charlatans ignorent souvent les propriétés des substances qu’ils emploient, et administrent des narcotiques, par exemple, à la même dose que des corps inertes. Un cultivateur ignorant peut mêler à la nourriture de ses bestiaux, de l’if, de la colchique, de la renoncule scélérate et autres plantes nuisibles;
3° Par méchanceté. Bien des gens par vengeance, ou pour se délivrer de surveillans incommodes, empoisonnent des animaux et surtout des chiens, à l’aide de boulettes composées de substances propres à exciter leur appétit et d’un poison.
4° Enfin, il arrive souvent que les animaux dont la domesticité a émoussé l'instinct s’empoisonnent eux-mêmes en mangeant les plantes vénéneuses qui se trouvent dans les prairies où on les mène paitre. Ainsi les chevaux s’empoisonnent souvent avec l’if, les moutons avec la douve et la nummulaire, des animaux de toutes les espèces avec des cantharides tombées des frênes et des saules dans les mares où on les mène s’abreuver. N
Les poisons peuvent être appliqués à l'extérieur ou à l’intérieur : à l'extérieur, les uns produisent seulement une action locale, de la douleur, de la chaleur, de la rougeur, du gonflement, quelquefois même une escarre ; mais ces symptômes ne s’étendent pas au delà de la partie primitivement af-
fectée ; d’autres, au contraire, outre cette action locale, exercent une action générale, sont portés dans le torrent circulatoire par les vaisseaux absorbans qui s’épanouissent à la surface de la peau, et déterminent les mêmes accidens que s'ils avaient été pris à l’intérieur.
À l’intérieur les poisons peuvent étre introduits, 1° à l’état de gaz par la respiration ; 29 par la bouche, sous forme de breuvage ou de bol; 3° par l’anus, sous forme de lavement ; 4° par injections dans les veines. Ils sont ainsi portés dans toute l’économie et exercent une action générale, accompagnée de phénomènes particuliers qui varient suivant les poisons.
Certains poisons, très-actifs sur certaines espèces, ont une action-à peu près nulle sur d'autre; ainsi il faut des doses énormes de noix vomique pour tuer un cheval, et quelques parcelles de cette substance suffisent pour empoisonner un chien ; ainsi les chèvres mangent impunément la ciguë et les cochons la jusquiame. En outre une foule de circonstances font varier les effets des poisons dans une même espèce, l’âge, la santé, l’état de vacuité ou de plénitude de l’estomac, la nature des aiimens dont ils se nourrissent, etc.; aussi il arrive souvent que de plusieurs animaux qui ont pris les mêmes substances, les uns succombent, les autres sont plus ou moins malades, quelques-uns enfin n’éprouvent aucun accident.
$ I. — Effets des poisons.
On ne peut affirmer qu'il y a eu empoisonnement qu'autant que l’on a démontré la présence du poison ; dans le cas où le poison ne peut pas être découvert, on ne peut établir sur l'existence de l’empoisonnement que des probabilités basées sur les circonstances qui ont accompagné l’accident, et sur les symptômes et lésions des tissus que présente l’animal.
On sera en droit de soupçonner qu'un animal est empoisonné lorsque, sans cause connue, il présentera tout à coup quelques-uns des symptômes suivans : inquiétude et agitation extrêmes, trem-
blement général, angoisses, respiration difficile, toux, haleine fétide, bouche sèche, chaude, laissant quelquefois échapper de l'écume ou une bave visqueuse, langue et gencives tremblantes, tuméfées, livides, jaunes ou noires; signes d’une douleur très-aiguë à la moindre pression sur tout le trajet du canal digestif : chez les animaux qui vomissent, comme les chiens, les chats, les porcs, nausées et vomissemens de couleurs variées, bouillonnant sur le carreau et alors rougissant l’eau de tournesol, ou sans action sur le carreau et alors verdissant le sirop de violette; chez les animaux qui ne peuvent vomir, comme le cheval, le bœuf, le mouton, etc., grands et inutiles efforts semblables à ceux du vomissement lui-même; ventre météorisé, constipations ou déjections fétidcs de couleur et nature variées, pouls irrégulier, soif ardente, frissons, sueurs froides et gluantes, extrémités glacées, urines rares, brülantes, souvent mélées de sang, yeux rouges, saillans, pupilles dilatées ou contractées, perte de la vue et de l’ouïe, mouvemens convulsifs, Surtout à la face et aux extrémités, ou roideur extrême de tout le corps qui souvent se couvre de taches de diverses couleurs parfois gangréneuses, poil hérissé, stupeur, somnolence, prosiration, érections opiniâtres, etc. Si l'animal empoisonné n’est pas secouru, ces Symptômes s’aggravent de plus en plus et il ne tarde pas à périr; quelquefois cependant les accidens cessent et ne reparaissent qu'après un certain temps, comme si l’empoisonnement était intermittent.
Comme notre but n’est pas d’indiquer ici aux experts la manière de procéder à la recherche du poison, nous ne parlerons pas des moyens à laide desquels on peut reconnaître, à l’autopsie cadavérique de animal, quelle est la substance sous l’influence de laquelle il a succombé , nous indiquerons seulement aux cultivateurs les moyens de reconnaître la nature des poisons les plus usités, et d’en combattre les effets pendant la vie de l’animal.
$ 11. — Des antidotes ou contre-poisons.
Lorsque le poison est très-actif ou qu’il a été pris à haute dose, la mort survient souvent si rapidement, qu’il est impossible de porter à l'animal aucun secours : mais ordinairement les effets des poisons peuvent être sinon annulés, du moins sensiblement diminués par l'administration en temps utile de certaines substances appelées antidotes ou contre-poisons qui ont la propriété, en se combinant avec les poisons, de changer leur nature et de former un corps nouveau dont les propriétés ne sont pas nuisibles. Ces antidotes varient nonseulement suivant les poisons, mais, pour le même poison, suivant les espèces d’animaux ; ils sont aujourd’hui en très-petit nombre, mais il n’est pas douteux que les progrès des sciences chimiques n’en fassent découvrir d’autres.
Lorsqu’un animal à été empoisonné, la première indication est de tâcher de reconnaître la nature du poison et delui administrer aussitôt l’antidote ; s'il n’y avait pas d’antidote, ou si l’on ne peut s’en procurer immédiatement, il faut, si animal peut vomir, lui administrer un vomitif léger; l’huile de térébenthine ou de ricin, l'eau très-éthérée, lhuile douce à hautes doses, le sirop de fleur de pêcher, etc., ou le gorger d’eau tiède, froide ou sucrée, ou d’une boisson mucilagineuse, comme le lait, l’eau de gomme, de guimauve ou de graine de lin, etc. Par ce moyen on détermine le vomissement, et le poison est rejeté. Si l’animal ne vomit pas il faut avoir recours aux lavemens et à tout ce qui peut provoquer des évacuations sans augmenter Virritation déjà existante des voies gastriques. On a employé avec succès, surtout pour les solipèdes, la pompe aspirante de Yukes, qui consiste en une grande et grosse canule de gomme élastique ajustée à l’extrémité d’une seringue. On l’introduit
jusque dans l'estomac, on lui adapte la seringue |