TOME II
98 CULTURES INDUSTRIELLES : DE LA VIGNE ET DE SA CULTURE
du moins qu'aucune année ne fut si constamment humide, et qu'en aucune on n’avait si rarement vu régner le vent du nord que l’année 1816, si désastreuse pour les vignobles, autant par le défaut de récolte que par sa mauvaise qualité. Il est même quelques cépages, tels que les muscats, qui exigent cette exposition dans nos départemens du midi. Serait-ce, comme le prétend un auteur champenois (Binir), parce que le vent du nord a la double propriété d’éloigner de la vigne tout ce qui peul lui être nuisible, de la rendre plus féconde et même de donner de la qualité à son fruit? Sans prétendre le décider, mais toutefois en ayant égard à ses observations, nous nous garderons bien de conseiller de ménager ou de créer des abris sur le sommet des coteaux plantés en vignes. Du reste, son opinion est partagée et confirmée par les vignerons de la Gironde qui pensent aussi que les vignobles légèrement inclinés vers le nord ont l’exposition la plus avantageuse, parce que les vents du nord dessèchent la terre, et que l’humidité est le plus grand ennemi de la vigne.
Il n’en restera pas moins constant que l'exposition du midi sera toujours préférable, et que celle du levant sera presque également recommandable, quoiqu’on ait remarqué qu’elle était la plus sujette à la gelée.
Si, en général, les terrains en pente sont
référables, et surtout les flancs des collines, e propriétaire qui n'en aura pas à sa disposition aurait tort de renoncer par cette seule considération à l'établissement d’une vigne; car, quoique le plus ordinairement les vins des coteaux soient préférables à celui des plaines, il est cependant aussi beaucoup d’exceptions remarquables et même illustres, telles que les vignobles du Médoc et des Graves de Bordeaux, et près de nous ceux de Saint-Nicolas de Bourgueil. A la vérité, les vignes dans ces mêmes cantons sont soumises à un mode de culture différent de celui des coteaux, et qui permet aux rayons solaires de les frapper directement.
Le seul soin qu’il y aura alors à avoir si vous avez fait choix d’un terrain en plaine qui réunisse les qualités désirables, sera qu'il ne soit ni trop bas ni trop élevé.
$ IV.—Choix du plant de vigne, ses variétés.
Après avoir arrété le choix du terrain, détermination pour laquelle il aura été sage de réclamer l'assistance d’un paysanintelligent,on s’occupera du choix du plant; et ceite même assistance ne vous sera pas inutile pour apprécier nettement la valeur relative des diverses variétés cultivées dans le pays. C’est un sujet de réflexion d’une grande importance pour le propriétaire qui veut sortir de la route depuis long-temps frayée par des gens qui n’y avaient pas moins d'intérêt que lui; mais la plupart n’ont d’autre but dans cette opération que de faire du vin pour le marchand ; peu s'occupent de fonder leur vigne de manière à en obtenir le meilleur vin possible. Nous ne perdrons pas de vue ces deux considérations qui devraient toujours marcher ensemble, at moins pour
LIV. LL, l'honneur du propriétaire, si ce n’est pas toujours pour son profit.
En général, il sera prudent de se conformer à la loi du pays, de se décider pour les plants de vigne qui y sont réputés doner le meilleur vin, parce qu’il y a trop de dommages à en culliver qui s’éloignent de l'époque des vendanges des vignobles voisins.
Si l’on juge de l’opinion de nos pères sur la préférence de tel ou tel terrain pour la vigne blanche ou pour la vigne rouge, par la composition de celles qu’ils nous ont laissées, nous devons penser qu'il leur suffisait de reconnaître la propriété d’une terre pour la culture de la vigne, pour qu'ils la crussent également propre à la rouge et à la blanche. Nos connaissances sur cetle question ne sont pas beaucoup plus étendues ; car, si nous avons changé de méthode, c’est uniquement pour complaire aux marchands de vin qui nous recommandent toujours de ne pas laisser de blanc parmi le rouge, pour quenous ayons un vin plus foncé en couleur à leur offrir. D'une autre part, on a remarqué que le vin blanc était d’une qualité trèsmédiocre dans les Palus et le Médoc; d’où l’on peut inférer que tout terrain n’est pas également propre pour l’un et pour l’autre.
Nous donrerons quelques courtes indications des natures du terrain qui conviennent à certains plants les plus connus, et nous nous contenterons, dans la nomenclature raisonnée que nous allons donner, d’indiquer de quels vignobles célèbres ces plants sont la base, en désignant si leur maturité est précoce, moyenne ou tardive.
Nous ne pouvons partager l'opinion de Bosc qui affirme, on ne sait trop sur quelle observation, que chaque plante exige un terrain particulier et une culture qui lui soit propre. Sans doute, les variétés douées d'une grande force de végétation conviendront mieux dans les terres maigres où les plants délicats donneraient une si faible récolte qu’elle ne dédommagerait pas des frais de culture. Nul doute aussi que la taille ne doive être différente pour les uns et les autres. On pourrait aussi ranger au nombre de ces soins particuliers aux espèces d’une faible constitution, etces soins n’en sont qu'une conséquence,la nécessité de leurentretien par un provignage soutenu; mais là s'arrêtent les différences de traitement,ou,s’ilenestencore quelques-unes, ce n’est qu'entre les espèces vigoureuses et celles d’une nature plus délicate.
De tout temps on a reconnu l’énfluence de la variété du cépage sur la qualité du vin. Ca- Ton, CELSE, COLUMELLE, chez les Romains, OLIVIER DE SERRES, Rosier, Roxas CLÉé- MENTE, chez les modernes, mettent ce choix au premier rang des considérations qui doivent occuper le plus sérieusement ceux qui entreprennent la plantation d’une vigne. Ce qui en prouve encore plus l'importance, c’est la dénomination de plusieurs vins renommés qui la tirent de celles des plants qui les ont produits; tels sont, dans le midi, les vins muscats, ceux de Grenache, de Malvoisie, de Picardan dans le centre de la France; les excellens vins blancs de Vouvrai, de Saumur et d'Angers pourraient également porter le
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nom de vin de Pineau. car ce sont des plants de vigne connus sous ce nom qui les produisentexclusivement; nous l’avonsreconnu, après une confrontation que nous pouvons faire depuis 25 ans, pour être le même que l’'ugne lombarde du Languedoc; et, sous l’un et l’autre nom, il produit, dans chaque pays, un vin fort distingué, quoique bien différent. Mais qui refuserait de convenir que la modification que ce cépage a pu subir par le changement de climat est tout à son avantage? Nous avons reconnu aussi que le Picardan du même pays est très-commun dans l'arrondissement de Tours, sous le nom de Sudunais. Si le vin n’en est pas estimé, c’est qu'il est très-mélé avec d’autres, et qu'il n'est guère cultivé séparément que par les paysans à cause de son abondance. Plusieurs variétés transportées d’Espagne en France, telles que le Mataro, le Morastel, la Crignane, y ont eu le plus grand succès, mais par-dessus tout le cépage nommé Grenache ou Alicante en France, Arragonais noir aux envirous de Madrid, plant tiré de la Catalogne où ilest fort estimé, et transporté dans quelques-uns de nos départemens du midi où il produit aussi un vin d’une qualité supérieure. Ce même plant a déjà été introduit avec le plus grand succès dans le département de Lot-et-Garonne; ainsi il est douteux qu'’ilait rien perdu de ses bonnes qualités en allant du midi au nord. Si le chasselas, comme nous le dit CHAPTAL, apporté en France des iles de l’Archipel, n’a donné qu’un mauvais vin, pourra-t-on affirmer que la modification qu'il a éprouvéesoitune vraie dégénération, quand on sait que ce raisin, délicieux à Paris et dans nos provinces du centre, est au-dessous du médiocre dans les départemens des Pyrénées? du moins je tiens ce fait d’un homme qui mérite la plus grande confiance (M. JAUBERT DE PAssA).
Si l’on considère en outre que les variétés précieuses qui peuplent les vignobles de Bourgogne et de Champagne sont originaires de pays plus méridionaux, la prétention de la plupart des œnologues qu’il ne faut pas faire venir dans le Nord des plants du Midi, mais au contraire les porter du Nord au Midi, ne paraîtra guère soutenable, surtout si l’on ajoute que plusieurs plants, notamment de la Navarre, la Colgadera et le Tempranillo (1), transportés de la Navarre en Andalousie, y ont perdu leurs bonnes qualités, comme nous l’atteste D. S. RoxAS-CLEMENTE.
La seule considération à laquelle on soit forcé d’avoir égard, c’est la faculté de maturation, dans les années ordinaires ; car il est certain que plusieurs des variétés cultivées dans le midi ne mürissent pas suffisamment pour faire un vin de bonne qualité, à quelques degrés plus au nord : nous connaissons même un plant, le Carbenet du Médoc, presque exclusivement cultivé sous le nom de Breton dans l'arrondissement de Chinon, où il produit une très-bonne qualité de vin, et qui n’a pu être introduit avec succès dans l'arrondissement de Tours, même départe-
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ment, par sa difficulté d'atteindre une complète maturité. Nous attachons quelque importance à ces observations, parce que la plupart des auteurs, en entraînant leurs lecteurs dans un systèine qui ne nous a jamais paru avoir la moindre solidité, parvienneul a les détourner de la véritable voie de perfectionnement ou du moins d'amélioration.
Il est encore un autre point sur lequel je diffère d'avis avec Bosc, qui porte le nombre des variétés à un nombre infini dont 1l connaît déjà, dit-il, plus de deux mille. Pour moi, j'ai beaucoup de peine à croire que ce nombre ne se trouve pas limité entre deux ou trois cents, et j'appuie mon opinion sur l'établissement horticole des frères Audibert, à Tarascon, où sont cultivées à peu près toutes les variétés qui existent en France, et une partie de celles d'Espagne et d'Italie.
Leur catalogue en porte à la vérité 330 variétés sur lesquelles J’en ai reconnu plusieurs sous des noms différens. entre autres une espèce qu'il dénomme Tokai, que j'ai fait venir de chez eux et de chez M. de Bernardy, de l'Ardèche, et que mon vigneron a sur-lechamp reconnu pour être le cépage que nous appelons en Touraine Malvoisie, en Bourgogne Pineau gris, en Champagne Fromenleau, ce que J'ai constaté à la fructification. Je pourrais encore citer le véritable Pineau de Bourgogne que j'ai fait venir des bords de l2 Marne, de l'Yonne, du Jura et de l’Ardéche,sous des nomsdifférens inscrits au même catalogue. Je les ai tous plantés le long de ma vigne noble, appellation propre auxplants fins de Bourgogne dans le canton que j’habite, et je défie le plus habile vigneron de trouver la moindre différence avec le plant ou cépage que nous connaissons sous le nom d'Orléans ou petit arnoison noir.
Maintenant nous allons procéder à la nomenclature des cépages,qui, par leur pluralité évidente dans nos meilleurs vignobles, contribuent le plus paissamment à détermine la bonne qualité du vin qui en est le produit Pineau : Le Pineau noîr, ainsi nommé en plusieurs départemens, Noirien, Morillon en Bourgogne, Petit plant doré en Champagne, Auvernat à Orléans, Petit Arnoison noir ou Orléans aux euvirons de Tours, est partout reconnu pour donner le meilleur vin, et il n’a pas dégénéré sous des latitutes bien différentes, puisque c’est lui qui peuple presque en entier les vignes qui produisent le fameux vin du Cap. Son seul défaut est d’être trèspeu productif, défaut qui en réduit progressivement ja culture, et la restreint aux vignobles des riches propriétaires qui se dédommagent de la médiocrité de la récolte par le haut prix qu'ils en retirent. Ses grappes sont tassées, petites, composées de grains violets, légèrement oblongs etassez serrés quand ils ne sont pas entremélés de très-petits grains, ce qui arriveassez souvent. Lacouleur du vin, après le cuvage, est d’un rouge brillant, mais peu foncé; son bois est menu, et serait traînant, s’il n’était pas ordinairement soutenu par des échalas ou paisseaux. Comme
(4) On pourra voir dans quelques années quelle modification ils auront subie par leur transport d’Anda-
vigne qu’il a consacrée aux plants étrangers.
lousie en Touraine, Car ces deux variétés sont du nombre de celles qu’un propriétaire a plantées dans une
ce plant est d’une nature délicate, il craint le voisinage des espèces vigoureuses et demande a être tenu bas et à être provigné souvent. Il exige en outre une terre un peu forte et qui ait du fond; dans les terres maigres, il ne produit presque rien et ne dure pas longtemps. Il a quelques variétés dont les plus fécondes sont toujours inférieures en qualité. Parmi celles-ci, le Ziverdun s’est acquis une réputation par son étonnante fécondité qui s’unit avec une qualité assez bonne.
Le Pineau gris, Griset, Petit gris, Burot en Bourgogne, Fromenteau en Champagne, Auxois Où Auxerrois en d’autres lieux, Hatvoisie dans le vignoble de Joué près Tours , est aussi le Zokaï des bords du Rhin ainsi que dans quelques localités du Midi; il est généralement estimé, mais surtout dans les vignobles de la Meuse et du Rhin. Bosc affirme, ainsi que les propriétaires du Midi, que c’est bien le plant le plus cultivé dans le vignoble de Tokai en Hongrie. Je J'ai fait venir du Bas-Rhin, des Bouches-du-Rhône et de lArdêche , et il s’est tronvé parfaitement identique avec le Malvoisie de Touraine qui nest pas celui du midi, ni aucun de ceux de l'Espagne. Ce cépage contribue pour beaucoup à la délicatesse des délicieux vins de Sillery et de Versenai en Champagne, seton BipeT, auteur champenois. La couleur de raisin est d’un rouge clair ardoisé qui le fait facilement reconnaitre. Son bois est mince et se soutient mal.
Le Pineau blanc, aux environs de Dijon, Plant doré blanc sur les bords de la Marne, Arnoison blanc près de Tours, acccmpagne dans tous les bons vignobles les deux précédens. Employé seul ou accompagné de quelques autres en petite quantité, il contribue le plus à l'excellente qualité des vins de Chäblis, de Mont-Rachet; l’époque de sa maturité est la même. Quoique le bois ne soit pas gros, il est dur et se soutient bien.
Sans dénier à la nature du terrain ainsi qu'au climat tempéré sous lequel ils parcourent le cercle de leur végétation, leur part d'influence , on peut dire que ces trois plants , dans la réunion desquels il est convenable que le premier domine, et quand les autres circonstances nécessaires y Concourent, donnent partout d’excellent vin : en Bourgogne, en Champagne, où ils font le for ds des vignobles les plus estimés pour Ja délicatesse des vins qu'ils fournissent; sur la Meuse et dans le Jura, ainsi que dans une ou deux communes pres de Tours; mais ils ne sont pas également recommandables par la durée de leur conservation. Disons en passant, et dans la crainte d’omettre cette observation importante, que si quelques propriétaires se sont plaints de ce que ces plants traités à part ne leur ont donné qu'un vin inférieur à celui obtenu d’autres variétés, c'est, en premier lieu, que le Meunier, qui passe à tort pour un plant noble, dominait dans la vigne, et ensuite qu'ils laissaient cuver la vendange aussi longtemps que celle du côt ; ce qui ne lui convient nullement. Ces propriétaires ignorent qu’en Bourgogne la vendange de ces mêmes plants ne cuve que 2 à 3 jours.
Malheureusement on y réunit souvent le
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