CHAPITRE IX. DES ARROSEMENS ET IRRIGATIONS
SECTION 1°. — Des irrigations en général.
L’irrigation est l’arrosementen grand, avec une eau de bonne qualité, fait en saison convenable et sur un terrain convenablement disposé.
Précis historique. La pratique des irrigations remonte à l’origine des sociétés ; ie livre le plus ancien, le livre des livres, la Bible, source et premier registre des connaissances humaines, attribue à l'irrigation la première cause de la fertilité de l'Egypte. Les anciens souverains de cette heureuse contrée en apprécièrent tellement l’importance, qu’ils employèrent des sommes énormes à la construction d’aquéducs, de réservoirs, pour assurer à leurs peuples les bienfaits de l’arrosage. Les Grecs imitèrent cet exemple, et les Romains, témoins des avantages que les pays soumis à leur domination en retiraient,
(1) Mémoires de la Société centrale d’agric., tome 1, page 407.
introduisirent cette merveilleuse pralique en Italie et en Espagne. Cette heureuse importation fut tellement appréciée, qu'avec le temps elle fut considérée comme la plus utile conquête du grand peuple. En France, le Roussiilon a très -anciennement connu la pratique des irrigations. Mais ce ne fut qu’après les guerres d'Italie, sous François I‘,
ue les travaux d’arrosage se multiplièrent ds les provinces méridionales d’abord, puis dans les pays de montagnes. M. Victor Yvarr nous a donné, après une excursion
u’il a faite en Auvergne, en 1819, une staüistique très-instructive des diverses irrigations en France. Quelque nombreux que soient les travaux d'irrigation des modernes. nous sommes forcés de convenir qu'ils sont loin d'approcher de ce caractère de grandeur et d’utilité générale que présentaient ceux du lac Mæris et du canal d'Alexandrie
en Eaypte, etc., qui, tout en satisfaisant aux besoins de l’agriculture et de la navigation, secondaient puissamment l’industrie commerciale.
Avantages des irrigations. L'irrigation est sans contredit une des plus importantes pratiques de l’agriculture ; par elle des sables arides sont convertis en riches prairies, des terres infertiles produisent d’abondantes moissons, du chanvre, du lin, des légumes, etc. De tous les moyens dont la main de l'homme peut favoriser l’agriculture, il n’en est pas d’aussi fécond en bons résultats, d’aussi puissamment efficace que celui des irrigations. Un grand nombre de cours d’eaux charrient des parties fécondantes qui influent puissamment sur la végétation ; tels sont les marcites en Lombardie. Avec des arrosemens nous nous approprions des engrais, et nous donnons à notre sol de nouveaux élémens de végétation. Les arrosemens diminuent considérablement les dommages occasionés par les gelées blanches du printemps. L'eau des sources, par sa température plus élevée, réchauffe le sol et fait qu'il se couvre plus tôt de verdure et présente des prairies nourrissantes, lorsque, dans les terrains non arrosés, l’on n’aperçoit pas encore un brin d'herbes.
Dans certaines localités les arrosages forment la base de la valeur positive de la propriété; ils en doublent au moins le prix et quelquefois ils le décuplent. M.TALUYERS, à St-Laurent (Rhône), dit M.nE GASPARIN, aujourd’'hui préfet de ce département, est parvenu à créer, avec un déboursé seulement de 20,000 fr.. une prairie de 33 hectares dont le produit actuel est de 10,000 fr. Avant cette opération ce terrain ne rapportait que 1200 fr.; c’est ce que nous confirme M. Paris, ancien sous-préfet de Tarascon, arrondissement qui a vu, depuis l'introduction des irrigations, la fécondité enrichir cetimmense plateau de pouddingue, recouvert d’une légère couche de terre sans consistance; la bonification fut telle alors que, tandis que l’hectare de terrain non arrosé ne se vendait que 25 fr., celui de terrain arrosable coûtait 500 fr. L’utilité ou, pour mieux dire, la nécessité des canaux d'irrigation est telle, dit M. pe LA Croix, procureur du roi à Prades, correspondant du Conseil général d’agriculture, que s'ils étaient détruits dans ce canton, les deux tiers des habitans abandonneraient le pays qui ne pourrait plus suffire à leur subsistance.
Theorie et pratique des irrigations. Sans chaleur et sans eau, point de végétation. De l’action de ces deux agens l’agriculiure obtient les plus heureux résultats; sans eux tous les efforts de l’homme ne feraient qu’attester son impuissance. Il n’est point en son pouvoir d'accroître ou de diminuer les degrés de chaleur atmosphérique; mais l’eau peut en tempérer les effets et devenir le principe de toute végétation. |
Les eaux que l’on destine aux trrigations doivent être considérées sous divers rapports et employées d’après le but qu’on se propose. Toutes ne sont pas également bonnes; elles varient en raison des localités qu'elles parcourent, des substances qu’elles
AGRICULTURE : DES ARROSEMENS ET IRRIGATIONS
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entraînent; il en est même qui, par leurs qualités délétères, doivent être proscrites.
Ainsi, M. pe PerTauis signale comme de mauvaise qualité les eaur qui viennent des bois. Selon lui elles doivent être rejetées de toute irrigation par inondation. Troubles, ellesentrainent des graines de bois et deplanies forestières qui Aéténiorent les prairies ; claires, elles deviennent trop crues, et, loin d'activer la végétation, elles la retardent en refroidissant le sol. C’est aux cultivateurs à faire les heureuses exceptions que les localités leur indiqueront. i
Quelquefois en les exposant à l’ardeur du soleil, en les laissant déposer dans des réservoirs,ou lorsqu'elles ont été fortement battues par une usine, elles perdent leurs mauvaises qualités, on les bonifie aussi en y jetant des terres, des fumiers et même, suivant M. BerrTrANp, des tiges de genêt, de fougère, de bouleau, de sapin {Dict. d’agric.). Les meilleures eaux sont celles dans lesquelles les légumes cuisent le plus facilement, qui dissolvent bien le savon et qui s’échauffent et se refroidissent promptement; d’après des exemples que cile M. Yvarr, des eaux qui tiennent en dissolution ou en suspension des parties ferrugineuses n’en sont pas moins propres pour cela aux irrigations dans quelques circonstances, ce qui est peut-être contraire à l'opinion assez généralement répandue.
Les qualités fertilisantes des eaux peuvent devenir communes à toutes les eaux limpides ou troubles, mais elles se développent avec plus ou moins d'énergie suivant les localités et la température habituelle plus ou moins chaude da climat. Cette assertion semble prouvée d’une manière incontestable par les effets prodigieux des irrigations d’eaux limpides qu’on n’éprouve que dans les pays méridionaux. Il en résulte évidemment que les irrigations d'eaux limpides sont moins nécessaires et que leurs effets sont moins grands à mesure que la température habituelle est moins élevée. Les différentes natures de sols, comme les diverses espèces de végélaux,ne demandent pas des arrosemens également copieux et fréquens; car, si une humidité suffisante est constamment nécessaire à la végélation, une humidité surabondante lui est nuisible, et l’on sait que cette humidité suffisante est relative à la nature du sol et à l’espèce de ses produits.
Dans certains cantons on est dans l’usage, en hiver, de couvrir les prairies d’eau pour les préserver de la gelée; dans d’autres on a grand soin de Les mettre à sec et même de bien faire égoutter la terre. L'une et l’autre méthode a ses avantages et ses inconvéniens ; une légère couche de glace qui est gelée jusqu’au sol ne nuit en aucun Cas; mais, lorsque la couche supérieure de l’eau est gelée et non l’inférieure, et qu’ainsi le sol de la prairie reste mou, l’eau, même en hiver, peut se putréfier et nuire aux meilleures plantes des prés. Ainsi, dans les prairies où l'inondation s'élève beaucoup, il vaut mieux, lorsque lhiver arrive, laisser écouler l’eau. C’est l’opinion de THAER.
En été, les irrigations sont généralement favorables, mais il faut savoir les propor-
Cfap. 9°.
tionuer à la nature du sol, à l’espèce de ses produits, à la température du climat et surtout les donner en temps opportun.
Quelque peu considérable que puisse être la déperdition de principes que la végétation annuelle occasione aux prairies, elle n’en est pas moins réelle, et on a constamment observé que leurs produits diminuaient progressivement lorsque leur fertilité n’était pas entretenue par des engrais; et, sans spécifier tel ou tel engrais, je me contente de répéter, avec CRETTÉ DE PALLUEL, que tous les en-
rais sont bons pour augmenter la fertilité des prairies ; le meilleur pour chaque localité est celui qui est le plus économique.
On ne peut assigner aucune époque précise
our les irrigations d'eaux troubles, parce que es débordemens des rivières et des ruisseaux varient selon les localités. Pendant la végétation il faut bien se garder d’arroser les
rairies avec des eaux troubles, parce que es produits rouilleraient, ce qui n’arrive que trop dans les inondations naturelles.
En irrigation on n’est pas toujours maitre de mesurer le volume d'eau, soit trouble, soit limpide; mais si l’on a à sa disposition des eaux abondantes, il faut qu’elles soient appro-
riées non seulement à la nature du sol, à bite de ses produits, à la température du climat, mais encore en considératiou de la pente du terrain. Ainsi, dans les pentes rapides il faut ménager les eaux, empêcher les ravins qu’elles y formeraient si leur volume était trop considérable, adoucir les pentes, les retenir dans des rigoles en zigzag et les multiplier autant que le demande la rapidité du courant.
En plaine, on peut arroser à plus grande eau, pourvu que le sol soit perméable et profond. Ainsi les travaux d’art pour les irrigations consistent à pouvoir à volonté arroser tous les points d’une prairie en temps et saisons convenables, soit avec des eaux troubles, soit avec des eaux limpides, et à vous préserver des dommages lorsqu'elles viennent à déborder; en un mot, à se rendre maitre absolu des eaux.
Taazr donne pour règle générale du m0ment ou il convient de faire l'arrosement, tant
ar inondation que par infiltration, de ne pas introduire l’eau pendant la partie chaude du jour, mais le soir ou le matin de bonne heure. Sans cette attention l’arrosement pourrait être facilement nuisible. Après une
elée blanche ou une température froide, LÉ APE est avantageux, il répare le mal que le froid fait à l'herbe. Lors des dégels, il faut veiller à ce que les écluses s'ouvrent promptement pour donner issue aux eaux, de crainte des déchiremens et des dégradations.
L'herbe d’une prairie soumise à l'irrigation doit toujours être "aintenue ferme et fraiche par le moyen de l’eau; car, si on la laissait upe seule fois flétrir, des plantes accoutumées à l'humidité en souffriraient plus que
les autres. la végétation en serait interrompue, et elles ne se remettraient que très-difficiiement. Il est très-important pour l’arro-
sement de rester dans une juste mesure.
Aussi les prairies soumises à l'irrigation de-
mandent-elles plus que toutes autres une attention suivie.