CHAPITRE X. — DES ASSOLEMENS
SECTION 1'°. — Zhéorie des assolemens.
Le mot 4ssolement est moderne dans notre langue agricole. Ii dérive de so/um, sol, dont on à fait so/e, mot qui indique chacune des divisions de culture établies sur une exploitation. 4ssoler, c'est donc partager le terrain en diverses soles destinées à porter successivement des cultures différentes. — Dessoler, c'est changer une succession de culture précédemment établie.
ANDRE TnouiN définit les assolemens :
L'art de faire alterner les cultures sur le méme terrain, pour en tirer constamment le A grand produit, aux moindres frais possibles.
Les premières plantes qui fixérent l'attention de l’homme durent ètre celles qui pouvaient servir à sa nourriture. Long temps, sans doute, elles furent l’objet presque exclusif des travaux du cultivateur, el de nos jours elles occupent encore la principale place sur nos guérets. Toutefois, on ne tarda pas à s’apercevoir que la terre qui se couvre spontanément d’une foule de végétaux divers dont la continuelle succession ne fait qu’ajouter à sa fécondité, refusait de donner annuellement les mêmes produits, ou du moins ne les donnait qu'avec une parcimonie croissante, indice certain de ce qu’on a souvent appelé sa lassitude. j
Alors que les troupeaux trouvaient,comme
cHaAP. 10°.
THEORIE DES ASSOLEMENS.
au hasard, à la surface du globe, des pâtura- | herbages y change, pour ainsi dire, sans
ges naturels qui dispensaient de pourvoir autrement à leur nourriture; que leur propriétaire, rassuré à cet égard, ne cultivait pour lui qu’une faible partie de ses vastes domaines, toute sa science consistait à choisir des terres neuves, fécondes, qu'il abandonnait à un long repos après en avoir tiré quelques récoltes, et l’art de la culture n’était pour lui que celui du /abourage.
Plus tard, lorsque la propriété commença à être divisée, pour subvenir aux besoins croissans de la population, force fut bien d'étendre proportionnellement les cultures alimentaires, et par conséquent de les ramener plus souvent à la mème place. — Aux labours il fallut joindreles exgrais;et,comme on reconnut encore leur insuffisance, on ne trouva rien de mieux que d'obtenir autant de récoltes successives que le permettait la fertilité du sol, et de le laisser ensuite plus ou moins longtemps inculte. C’est ainsi que s’élablirent sur une grande partie de lEurope l’assolement triennal et quelques autres dans lesquels des céréales succèdent invariablement à des céréales et sont suivies d’une Jachére plus ou moins prolongée.
Jusque la à peine se doutait-on de la théorie des assolemens. Les prairies naturelles et les pâturages sur Jachère continuaient à former toute la nourriture des bestiaux. On ne cultivait que par exception un très-pelit nombre de plantes fourragères,comme s'il eût été déraisonnable ou sans profit de demander au sol des récoltes qui ne fussent pas immédiatement utiles à l'homme ; comme si toute autre plante que celle dont on obtenait directement le prix en argent ne méritait pas les soins du laboureur.
L'introduction des prairies artificielles fut presque partout le premier pas vers un meilleur système. — Les cultures sarclées, binées ou butées vinrent ensuite. — On s’apercut que toutes les récoltes n'étaient pas également épuisantes; que toutes ne se succédaienut pas avec un même succès ; que telles pouvaient revenir plus fréquemment que telles autres sur le même terrain, etc. Une science nouvelle se déroula aux yeux du cullivateur, et, tandis que la pratique lui en dévoilait en partie les principes, l'observation plus attentive des phénomènes naturels acheva de les lui révéler.
$1.— Théorie chimique des assolemens.
Quoique les végétaux qui vivent en famille, c'est-à-dire groupés en masse homogène, ne soient pas très-communs à la surface du globe, on voit cependant diverses espèces envahir à elles seules des terrains entiers et s'y maintenir plus ou moins longtemps sans mélange d’autres espèces. Mais, tôt ou tard leur végétation devenant moins vigoureuse, des plantes différentes commenceut à se montrer parmi elles, bientôt elles se trouvent dominées et souvent entièrement détruiles. — On a cité plusieurs exemples semblables, pour des plantes herbacées, dans la nature inculte. — Nous en trouvons fréquemment dans nos pâturages et nos prairies naturelles. La qualité des
cesse : ici le trèfle rampant (7rifolium repens), la lupuline ( Medicago lupulina) et quelques autres légumineuses succèdent spontanément aux graminées; — là ce sont diverses renoncules ( Ranunculus acris, bulbosus, arvensis ), ailleurs la jacée des prés (Centaurea jacea), la mille-feuille (4chzllea millefolium), Voseille (Rumex acetosa), etc.
— Il serait facile de multiplier beaucoup de semblables citations, et, si l’on étudiait les générations successives de ces plantes usurpatrices, la courte existence d’un homme suffirait parfois pour les voir abandonner à leur tour au profit de quelques autres les terrains dont elles s'étaient emparées.
Dans certaines contrées il ne serait pas impossible de constater que Les végétaux destructeurs des moissons alternent sur le méme sol, et quoique plusieurs causes autres que celles qui nous occupent ici puissent concourir à ce résultat, il y a tout lieu de croire qu’il est dû, en grande partie, au besoin de productions variées.
Les arbres eux-mêmes obéissent à la loi des assolemens. A côté des importaus écrits des Bosc, des Taouix, des SOULANGE Boni, des DuREAU DE LA MALce et de plusieurs autres, les observations publiées par M. Trié- BAULT DE BERNEAUD ne doivent laisser aucun doute à cet égard.
En 1746, rapporte-t-il, un immense :-incendie dévora en partie la forêt de Château- Neuf (département de la Haute-Vienne ); celte forêt était en essence de hêtre. Plus de cinq hectares que le feu avait entièrement consumés se couvrirent spontanément, les années suivantes, d'herbes et de broussailles, à travers lesquelles s’élevèrent un peu plus tard une infinité de petits chênes.
— En 1799, les bois de Lumigny et de Crecy (Seine-et-Marne) ayant été exploités, le hêtre, qui en faisait également la base, se trouva remplacé, sans le secours de l'homme, par des framboisiers, des groseillers, des fraisiers, des ronces, puis des chênes, aujourd’hui en pleine végétation. — Une semblable remarque a été faite à des époques différentes dans les forêts qui couronnent les bords escarpés du Dessombre, petile rivière dont les eaux vont se perdre dans le Doubs à St.-Hippolyte. Ces forêts sont composées d’arbres de hautes-futaies, principalement de hêtres. Lorsqu'une coupe a été faite, on voit bientôt l’emplacement découvert s'orner d’une infinité de framboisiers qui fournissent pendant 3 ou 4 ans une abondante récolte de leurs fruits succulens. A ces arbrisseaux succèdent des fraisiers, et à ceux-ci la ronce bleue, enfin les pousses de nouveau bois mettent un terme à cette succession de rosacées. — Après toutes les coupes de forêts de hêtres qui ont ïieu sur le Jura, particulièrement au revers du Montd'Or, les groseillers paraissent les premiers, les framboisiers occupent ensuite le sol pendant 3 ou 4 ans, puis les fraisiers deux années, ei la ronce bleue de 8 à 10 ans; enfin revient le hêtre ou apparait le cnêène. — Trois espèces de coupes se succèdent aans le même triage de la forêt de Belesme, près Mortagne (Orne). La première a lieu sur un