ENGRAISSEMENT DES POISSONS
taux de poisson. Nous avons vu de très belles pièces, une entre autres du poids de 15 kilogrammes, qui vivait, nous a-t-on dit, depuis plus de cent ans dans ces réservoirs. Ses écailles étaient blanches, et elle nous a semblé plutôt maigre que grasse. Ces carpes se conservent très bien dans toutes les saisons; on en a toujours de toute grosseur ; elles sont tarifées depuis 2 jusqu'à 8 à 10 francs le kilogramme, suivant le poids, la saison , la nature ou même l'absence de sexe dans l'individu. Mais ces détails n'ont guère rapport qu'à la carpe ; il serait fort avantageux d'avoir aussi des données sur l’engrais de la tanche ; il faudrait donc étudier ses mœurs pour arriver à connaître la nourriture qui lui convient le mieux, et pour la porter à cet embonpoint si recherché par les gastronomes. La perche offrirait aussi beaucoup d'avantages à l'engrais;z c’est un poisson essentiellement carnassier, 1l lui faudrait plus de nourriture animale qu’à la carpe. Des débris de boucherie, des entrailles de poulets pourraient bien remplacer, pour cette espèce, les petits poissons que nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de lui donner en vie comme au brochet. Ce dernier a pour arme unique sa gueule énorme, qui saisit les poissons dans leur course ; mais la perche n’a qu'une petite bouche et ne peut par conséquent s'attribuer que de faibles proies. Ses armes, aussi défensives qu’offensives, sont ses nageoires hérissées, qui blessent d’abord et tuent souvent ; elle se nourrit de poissons morts ou de débris d'animaux : mais, une fois sortie de l’eau et transportée à quelque distance, elle offre l'inconvénient de ne pouvoir y rentrer, parce qu’elle meurt presque aussitôt; inconvénient grave, qui empécherait qu'une fois dans le panier et portée au marché, elle püt en revenir sans être vendue. Peut-être, en la conduisant en tonnette, pourrait-elle au retour rentrer en vie dans son réservoir.
Le brochet peut aussi s'entretenir et croître même, avec une nourriture suffisante ; mais, comme ilenest de la plupart des animaux carnassiers, sa digestion est lon gue et il n’a pas besoin de renouveler souvent sa pâture ; il parait qu'un seul repas abondant suffit par mois à sa consommation et à son entretien. Sa gueule énorme lui permet d'attaquer des poissons d’un volume presque égal au sien ; mais comme son estomac ni ses aulres viscères ne pourraient pas les recevoir, le poisson reste en partie hors de sa gueule, retenu par les crochets dont elle est armée, n’est englouti qu'à mesure que l’extrémité d’abord avalée se digère ; de plus, il parait ne rien consommer en hiver : cependant, si on le garde dans des eaux de source, où la température reste constamment de plusieurs degrés au-dessus de zéro, il a encore besoin d’être nourri ; sa conservation est en général chanceuse et peut entrainer des pertes ; il est d'un transport difficile et il en coûte beaucoup pour le porter à l'etat d’embonpoint qui augmenle sa saveur et son poids. L'engraisseur pourrait done s’en tenir à la carpe, à la tanche, à la perche, et se borner pour le brochet à l'empècher de maigrir.
En général, le poisson de toutes les espèces consomme peu en hiver; on l’engraisserait donc plus spécialement en automne ; cependant il est facile de l'entretenir en état pendantla saison froide, parce qu’on est éloigné des saisons du frai où il s’'agite et maigrit, et que, consommant très peu, la nourriture qu'il prendrait lui serait d'autant plus profitable. Son engraissement donnerait aussi alors plus de profit, parce que l'hiver est l'époque où l’on recherche le plus les choses fines et délicates.
Si l’art d’engraisser le poisson est jusqu'ici peu avancé en Europe, il forme en Chine une branche importante d'économie rurale; la plupart des cultivateurs chinois engraissent aussi facilement leurs poissons que les nôtres leurs volailles : ils leur donnent soir et matin du riz euit, auquel ils ajoutent des restes de légumes, tels que salades, choux et toutes feuilles comestibles ; ils leur jettent particulièrement celles de la salvia palustris, ou sauge des marais qu'ils sement et plantent souvent dans leurs réservoirs : ils font aussi consommer à demi dans de l'urine de la paille hachée qu'ils pétrissent avec du limon des rivières ou de la terre glaise; enfin ils leur conservent avec soin pendant l’année des coques d'œufs pour l'hiver, epoque où les débris de jardinage et les herbes manquent. Leurs
poissons engraissés de cette manière, et particulièrement les perches, sont en état au bout de peu de temps d’être envoyés au marché. Sans doute la nourriture doit changer suivant l'espèce de poissons ; mais nous pouvons la varier aussi bien que les Chinois ; nos jardins nous donneraient leurs dépouilles après avoir fourni notre consommation ; nos graines de toute espèce, si nous les faisions cuire, suppléeraient leur riz, el nos marcs d'huile nous fourniraient les substances huileuses qu’ils jugent très avantageuses pour aider à l’embonpoint qu'ils veulent obtenir.
Les détails que nous venons de donner sont extraits de la Revue Britannique et de développements beaucoup plus étendus que nous avons sollicités et obtenus de M. Stanislas Julien, habile philologue, qui a donné sur l'industrie des vers à soie en Chine des détails précieux.
Le raisonnement nous conduit à penser, et les expériences de M. Vaulpré, médecin, ont prouvé que la sépation des sexes dans le brochet facilite beaucoup son engrais. M. Vaulpré a obtenu un produit cinq fois plus considérable lorsque les sexes ont été séparés que lorsqu'ils ont élé mélangés comme à l’ordinaire.
Bien plus anciennement encore, lorsque les anciens fermiers de Dombes préparaient des carpeaux, c'est-àdir. des carpes sans sexe, pour envoyer à leurs maitres, ils y joignaient des perches grasses qu'ils obtenaient en ne mettant dans leurs étangs que des perches mâles qui croissaient alors trois fois plus vite que si elles eussent été avec les’perches femelles.
Il en serait probablement de même des autres espèces; le sexe du brochet n’est pas difficile à connaitre ; la forme générale, mais mieux encore la laitance et les œufs dont on fait sortir quelque partie par une douce pression exercée sur le ventre, peuvent servir à le faire distinguer.
Cette séparation forcerait, il est vrai, de multiplier les viviers ; mais la différence de produit semble devoir être si considérable qu’on en serait amplement dedommagé : d’ailleurs un petit bassin ou pli de terrain qui aurait une source dans sa parlie supérieure, permettrait d'établir assez facilement des réservoirs nombreux. Lorsque la configuration du sol ne sy prèterail pas, on pourrait sans beaucoup de frais creuser ces petits réservoirs ; le poisson pourrait sans inconvénient y être rombreux, parce qu'on lui donne sa nourriture toute faite, toute préparée, tandis que dans les étangs où il doit vivre du produit naturel et spontané du sol en plantes et en insectes, il lui faut, pour réussir, beaucoup plus d'espace. Dans cette éducation domestique, il en serait du poisson comme des bestiaux, des vers à soie et de tous les animaux dont on fait l'éducation et l’engrais artificiels, et qu'on peut avoir en grand nombre dans les lieux où on leur fournit la nourriture.
D'ailleurs si on a un réservoir un peu grand, rien n’empêcherait qu'on y fit des séparations avec des grilles en bois, ou seulement même des clayonnages.
Et puis il est un autre moyen d'arriver au but plus facilement et avec plus de profit. Ce moyen, nous l'avons déjà dit, consisterait à retrancher le sexe au poisson ; employé pour tous les animaux que nous consommons, les bœufs, les moutons, les porcs et surtout les volailles, il facilite beaucoup l’engrais, rend la chair plus délicate et dispense des réservoirs doubles pour une même espèce, disposition nécessaire, si on laisse le sexe aux poissons.
Toutes les fois qu'on rencontre dans une pêche des brochets, des tanches ou des carpes dont le hasard à détruit les organes sexuels, ils sont toujours beaucoup plus gros et plus gras que leur congénères de même äge. Ainsi, les carpeaux du Rhin et du Rhône, qui ne sont autre chose que des carpes mäles auxquelles le hasard ou l'industrie a retranché le sexe, sont renommés pour leur grosseur, leur graisse et leur saveur.
La castration se pratique en ouvrant le ventre par une incision longitudinale, et retranchant les organes générateurs, la laite dans les mâles et les ovaires dans les femelles. On réunit ensuite les lèvres de la plaie par un point de suture. La blessure est bientôt guérie, nous dit M. Stanislas Julien dans ses renseignements, l'animal ne se ressent en rien de celte opération cruelle et engraisse plus vite qu'auparavant.