CHAPITRE II
Règles générales pour conseiver ou rétablir sa santé.
De la raison dans ses affections^ de la modération dans tous ses sentimens , du courage dans le malheur , une vie sobre et réglée.
Les centenaires ont presque tous été sages et vertueux. Le grand âge est d'autant plus digne de nos respects qu'il est en général le gage et la preuve d'une vie innocente et pure.
Il faut liien connoître sa propre constitution , quels sont les alimens sains ou maisains par eux-mêmes, et en outre quels sont ceux qui nous sont bons ou contraires , et conformei^son régime à cette connoissance.
Choisir, jiour fixer sa demeui-a, un lieu dans un air pur , c'est-à-dire sec , tempéré , à 1 abri des vapeurs nuisibles, loin du voisinage des cimetières, des voiries , de certaines manufactures, etc. ; coucher dans une chambre
grande, aeree, dans laquelle il n'y ait aucune liumidile'.
Se bien couvrir l'avanl-hras , la poilrinc et l'eslomac en hiver, même au commencement dupriiilemps et à la lin de Tautomne.
L'exercice est excellent, mais il fiiut qu'il soit reg;lc , qu'il n'aille point jusqu'à la fatigue , et qu'il ne soit jamais place après les repas , c'est-à-dire durant le travail de la digestion.
Les veilles sont mauvaises • la santé n'est parfaite qu'avec un sommeil re'gulier et re'gle'. On ne peut on prescrire la durée ; chacun doit dormir le nombre d'heures nécessaire à sa constitution. Il ne faut jamais se coucher que trois heures après son souper , quand on fait du souper un ve'ritable repas , chose qui ne doit jamais être pour les personnes qui ont passe' trente-cinq ans. Lorsqu'on est forcé de veiller , il faut boire durant la nuit quelque boisson pectorale et rafraîchissante, un demiverre d heure en heure. On doit , en e'te' , manger très-peu de viande. Une des choses qui contribuent le plus à entretenir une bonne santé sont les frictions sèches, avec une flanelle d'Angleterre , soir et matin ; et même ces frictions sont le meilleur des remèdes contre les insomnies. Il ne faut jamais se coucher avec les pieds froids • et lorsqu'au lit ils se refroidissent, on ne peut les réchauffer qu'en mettant des chaussons de poil de lapin ou de vigogne. Fumer ou mâcher du tabac sont de mauvaises habitudes, surtout immé-
tllatcment après le repas. D'ailleurs , Tliabitude si peu noble de fumer finit très- promptement par noircir et gâter les dents. Un soin très-essentiel pour la santé est d'entretenir les se'crétions naturelles bien réi^lées. Une longue constipation produit presque toujours une grande maladie. Il faut surtout soigner sa santé (juand on vojage ; car il est affreux de tomber malade dans une mauvaise auberge. Voici , dans ce cas , les soins que prescrit la prudence :
i^ D'emporter avec soi un nécessaire , non rempli de brillantes bagatelles, mais de choses utiles. On doit y trouver de quoi panser une plaie en cas d'accident; des vulnéraires suisses, des fleurs de tilleul , de la fleur d'oranger , quelques sirops, un peu de bon vin, etc. On doit en outre avoir toujours des citrons dans sa voiture.
i2° Un régime rafraîchissant ; cependant quelques fortifians, si la température est humide. Il faut alors quelques toniques à l'estomac ; un peu de vin pur , ou mieux encore de la menthe poivrée avant le repas. On ne doit jamais se permettre de manger des choses malsaines , de vieux œufs, de mauvais jambon , des viandes salées. On trouvera partout du lait ou des pommes-de-terre et du pam ; il faut souvent savoir s'en contenter. On ne négligera point, dans les auberges, de visiter la cuisine, et d'examiner les casseroles. J'en ai souvent trouvé qui étoient remplies de vert-de-gris. En tout , on fera beau-
coup mieux de s'interdire les ragoûts , et de ne man£,'or que du rôti ^ des grillades et des légumes à l'huile et au vinaigre.
3" Faire aérer la cliambre où l'on doit coucher , en ouvrir toutes les fenêtres ; avoir , outre des draps et dos couvertures à soi , une peau de renne , que l'on e'tend sur le matelas du lit • parfumer la chambre avec du vinaigre ; ne point coucher sous les rideaux du lit , tirer même le lit tout-à-fait de dessous l'impériale.
Il est de la plus grande imprudence , lorsqu'on voyage , d'avoir une voiture avec des glaces : il faut n'avoir que des verres les plus minces possibles. En Italie^ pour pouvoir supporter en voiture l'ardeur du soleil , on fait mettre sur l'impériale une grosse couverture de laine , pliée en double ou davantage , et bien imprégnée d'eau fraîche. A chaque poste , on fait de nouveau jeter de l'eau sur cette couverture.
Sur mer , il faut se munir d'une grande quantité de citrons, d'oranges et de pruneaux. Pour soulager, et même pour guérir le mal de mer, il faut prendre dix-huit ou vingt gouttes d'éther sur un morceau de sucre j ensuite se coucher , fermer les yeux , ne point parler et se tenir tranquille.
J'ai encore , mes enfans , relativement à la santé, un très-bon conseil à vous donner j c'est , quand vous serez mariés , de ne jns perdre l'habitude de ne point vous faire servir par des domestiques , dans toutes les choses
que vous pouvez faire vous-memos. i» Vous leur épargnerez dos peines inutiles ( et c'est un devoir ) • 2° vous entretiendrez ainsi vos forces. Quand vous veillez , laissez-les dormir ^ et couchez-vous sans leur secours. En hiver, faites mettre du hois dans un cabinet voisin de la pièce où vous vous tenez ^ et quand vous êtes seul , allez le cherclicr vous-mêmes ; et sachez arranger et faire votre feu sans aucune aide. Julie , malgré la délicatesse de son sexe, de sa taille et de ses mains , sait fort bien porter une grosse bûche , et soulever une lourde cruche remplie d'eau ^ conservez ces bonnes habitudes ; elles vous tiendront souvent lieu d'exercice , et elles vous donneront une force , une adresse et une souplesse que les gens du monde ont bien rarement. JN'abusez jamais de l'usage des sonnettes ; songez que si vous rendez- vos domestiques des esclaves , vous vous mettez vous-mêmes dans la plus honteuse dépendance.
Quant aux gens de lettres, voici sur leur santé les conseils que je leur donnerois : De n écrire,, pour conserver leurs yeux, qu'à la clarté d'un demi-jour, et avec une seule lumière toujours voilée par un garde -vue 5 d'être assis en écrivant, sur une chaise trèsbasse , de manière que leur estomac ne soit jamais ployé ; d'écarter de leur imagination, lorsqu'ils sont au lit, toute idée de composition,- de vivre avec la plus grande sobriété, et surtout de s'armer de philosophie ; de savoir supporter avec calme de petites
injustices liltcraircs ot l'amertume de certaines critiques. Si l'orgueil les domine, ils prendront de l'aigreur, de J'animosite', des rcssentimens, choses également nuisibles au talent et à la santé'.