CHAPITRE X
Des jardins d agrément.
^Dans la haute antiquité l'agriculture étoit tellement en honneur que les héros et les rois mêmes ne dédaignoient pas de cultiver eux-mêmes leurs jardins j il est vrai que les jardins alors étoicnt d'une étendue très bornée. Le luxe , qui par la suite les fit agrandir , et qui les surchargea d'ornemens superflus , ota bientôt le goût de l'agriculture. D'ailleurs l'homme ^ en étendant prodigieuse-
i24o NOUVELLE
ment ses possessions ;, y devient eu quelque sorte étranger ; on jouit véritablement d un modeste enclos , que l'on peut surveiller et parcourir sans fatigue ; mais la vanité seule attache au parc immense qu'on a magnifiquement décoré : aussi a-t-on besoin dans ce cas de témoins et d'admirateurs , et l'on fait de ses jardins une espèce de promenade publique. En vain Fliomme puissant veut s'agrandir outre mesure -, s'il passe de certaines bornes , il est forcé de partager avec le public la jouissance de sa propriété , et sa vanité même implore ce partage.
Les jardins français parvinrent au plus haut point de perfection et de grandeur sous le. règne de Louis XIV ; le génie de Le Nôtre lui lit surpasser dans ce genre tout ce qu'on connoissoit alors et tout ce qu'on a vu depuis. Il réalisa l'idée qu'on peut se faire des jardins magiques d'Armide. Ce genre sera toujours celui qui convient aux palais , où tout doit offrir la magnificence et les prodiges des arts. Les noms mêmes des diverses parties de ces beaux jardins avoicnt quelque chose de si noble ! Le parterre du Tibre , les bains (TJpolioii , les bains d'Jgrippine ; les bosquets , les pavillons de Flore , etc.
Il faut convenir que ces noms harmonieux, prononcés dans une brillante cour, ont })lus de grâce que ceux-ci : Le moulin , la chaumibre , la guinguette , etc.
Sans doulc les arbres taillés d'une manière bizLUTc ; et représentant des ours ^ des a,utru-
MAISON RUSTIQUE. *2 4l
elles , etc. , sont de très-mauvais goût j aussi Le INôtre n'a jamais rien imagine' de semblable ^ mais les portiques élc'gans de verdure, les bosquets , les terrasses , les labyrinthes , les vastes avenues, les eaux jaillissantes, donnent à ses jardins une variété' , une noblesse , un air de fcte et de féerie qui s'accordent parfaitement avec la richesse et la somptuosité des palais. Cet art demande et de l'étude et de véritables talens • car il est , comme l'architecture, soumis à des règles ; il exige beaucoup d'imagination et une grande justesse dans le dessin des proportions ; justesse qui, surtout dans les architectes , paroît être un don de la nature , et qui seule constitue l'homme de génie. La beauté des proportions est , dans un édifice , la première de toutes les beautés. C'est par ce mérite éminent que la colonnade du Louvre est un chef-d'œuvre, et que Saint-Pierre de Rome est le monument le plus étonnant qui existe. La nouveauté même ingénieuse des idées , la richesse et le charme des détails , ne rachèteront jamais , en architecture , le manque de proportion - La plus savante combinaison de la distribution d'un terrain donné, et le goût le plus exquis des proportions , se trouvent dans tous les jardins de Le Nôtre. Tous ces jardins paroissent être plus grands qu'ils ne le sont eiï effet ; en même temps tout y est d'accord : les contrastes n'y forment ni bigarrures ni disparates , et chacune des parties concourt à lagrément et à la majesté de l'ensemble. U III. 21
c'ioit beaucoup pins facile de proscrire et d'abolir ce genre , que de surpasser ou même d'égaler ce grand arliôLe ; mais en se débarîa sant d'une rivalité si dangereuse , on s'en est donne une autre infiniment plus redoutable : on a la prétention d'imiter la nature , non - seulement dans ce ([u'elle a de plus agréable , mais encore dans ce qu'elle présente de plus imposant. Dans quels jardins à l'anglaise verra-t-on jamais un llenve comme le Rhône, une cascade comme celle de Terny , des grottes semblables à celles d'Anliparos ou du Dcrbysbire , et des montagnes aussi majestueuses que celles de la Suisse et do l'Italie ? Qu'est-ce (yaiine forêl où l'on ne eraint ni de s'cnf jncer ni de se perdre 7 Quelle impression fait un précipice qui, loin d'avoir quatre ou cinq cents pieds tle profondeur , n'est qu'une excavation creusée en pente douce , et revêtue d'un beau gazon ? Quel efi'et peuvent , produire de petits rochers à hauteur d'appui , au lieu de ces masses effrayantes qui semblent menacer la tcte du Yoyagcur? Enfin, que peut -on éprouver, lorsqu'après avoir quitté une partie de wisk ou de billard, on court s'ensevelir dan> un désert, situé à quelcjucs pas d'un brillant salon ? Cependant , on va reVer , on va méditer là , et tant pis ; on n'y trouve que des pensées fausses , des sensations forcées , et des sentimens aussi factices que le sont tous les objets dont on est environné.
Il fut un moment, dans le siècle dernier,
OÙ l'art de la peinture parut toucher à sa décadence^ on en trouva la raison dans le goût des peintres pour ics spectacles. C'est là qu ils alloient étudier le jeu que ics passions produisent sur la physionomie ; et , ne copiant qu'une iinitalion , leurs tableaux manquoient de vérité , leurs personnages ji'avoient qu'une dignité théâtrale , qu'une expression emphatique et fausse ; leur coloris même n'éloit plus celui de la nature, la carnation de leurs figures ne rappeloit qu'un blanc et qu'un rouge artificiels : tels furent surtout les défauts de deux peintres nés avec beaucoup de talent , Carie Vanlo et Boucher.
Ne seroit-il pas fâcheux aussi pour la littérature que les poètes et les écrivains allassent chercher dans les jardins de FAngleterre ces inspirations heureuses qu'on ne trouvera jamais qu'au sein de la nature ?
Ce fut Addisson qui j dans le Spectateur , conseilla à ses compatriotes l'imitation de la nature dans les jardins. Les Chinois en avoient déjà dans ce genre. Les premiers jardins de cette espèce existent encore en Angleterre (ceux ^Hagley et de Leacawes^ ; ils sont mal dessinés et très-médiocres. Ceux àeStow , faits depuis , mais vers ce temps , sont imposant par leur magnificence , mais beaucoup trop surchargés de fabriques. Enfin les Anglais ont porté ce genre à son dernier degré de perfection. Nous n'avons point de jardins à l'anglaise que l'on puisse comparer à ceux de Bieinheim et aux superbes possessions de
lord Scarcùale , de ]ord Howard , du chevalier Hoarc, près de Batli , du duc de PorLland , de Waller, et de tant d'autres.
JNullc fabrique , nuJle invention ne pourra valoir dans ces jardins une pelouse immense, entourée de touffes d'arbres , f,'roup('s de manière à laisser voir dans le lointain de beaux Î)oints de vue. Ce genre demande surtout de a sagesse et de la simplicité : aussi n'inspiret-il naturellement , quand il est parfaitement traité , qu'un sentiment mélancolique -, les grandes scènes de la nature n'y sont jamais représentées que d'une manière mesquine et souvent ridicule. On pouvoit étonner, dans les nnciens jardins français , par des prestiges de l'art i on n'étonnera jamais dans les jardins à l'anglaise • il est même difficile d'y offrir des sites rians. Rien de plus agréable qu'une cliaumière , mais quand elle contient un ménage et des enfans , et qu'elle est environnée de champs fertiles j alors on se plaît à contempler les véritables sources du bonheur sur la terre , le travail et l'espérance. La campagne n'est riante que lorsqu'elle est animée par des cultures variées , qui promettent l'abondance, par un fleuve navigable , par des coteaux chargés de vignes , et surtout par un mouvement continuel.
Le luxe, qui dédaigne tout ce qui est utile , a banni de ces jardins les arbres fruitiers ; cependant la beauté des fleurs de l'amandier, du pommier, etc., vaudroitbien celle de tant d'arbres étrangers et stériles , et les fruits qui
succèdent aux fleurs seroicnt encore un ornement.
Pour nous , mes enfans , que le malheur a du rendre sages , nous ne rei,'retterons pas de ne pouvoir nous livrer au goût ruineux des jardins à l'anglaise : nous ferons des jardins sans pre' tentions , mais agréables pour la promenade^ et dans toutes les saisons. Un grand parterre vis-à-vis le château nous offrira une multitude de fleurs ; des deux cote's , deux belles allées parallèles nous procureront avec le temps la possibilité de sortir de la maison sans être brûlés dn soleil ^ ensuite , plus loin du château, nous abandonnerons la symétrie j nous planterons des arbres de toute espèce ^ fruitiers^ étrangers, etc. ; nous réserverons une partie pour les arbres verfrc ^ afin de jouir en hiver de la beauté si précieuse alors d'un feuillage verdoyant. Malgré le mépris profond où sont tombés les hautes charmilles, j'en formerai, à une exposition convenable, une longue avenue bien étroite , qui, durant l'automne , nous préservera de la violence dii vent , et nous procurera l'avantage de pouvoir nous promener pendant le temps des équinoxes. Enfin je placerai des bancs de toute espèce , et bien commodes , dans toutes les parties de mon jardin; quelques-uns mêmei seront couverts comme ceux du parc de Saint- James à Londres. Outré ces abris contré la pluie , je poserai encore dans cet enclos , et dans la même vue , plusieurs petits pa-^ \illons , dans lesquels on pourra s'anôler ,
lire et s'occuper , si l'on cLoit surpris par un orage (i).