DE LA MOISSON
Préparatifs nécessaires pour les moissons.
Il faut d'abord se pourvoir d'une sufTisaule quantité d'ouvriers , proportionnellement à la quantité des grains qu'on a à récolter. Ces ouvriers sont d.rs scieurs pour couper le froment et le mettre en bottes j un broquateurqui aid-e à mettre les gerbes en triaux ou en dizeaux , et qui les charge sur les voitures j un ou deux calvaniers qui arrangent et entassent les gerbes dans les granges ou en meules , qu'on nomme des cliaumiers ou des gerbiers. Les liens se fout par les domestiques de la ferme , qui , pendant la moisson , doivent redoubler l'activité de leur travail pour prêter la main partout où il en est besoin. Enfin , il faut des faucheurs , principalement pour couper les orges et les avoines. Les scieurs et les faucheurs sont ordinairement à leur tâche j mais les autres ouvriers sont loués pour le temps de la moisson.
Gomme dans ce temps les fermiers ont beaucoup do monde à nourrir , ils doivent s'être pourvus de vivres , et particulièrement de farines , car souvent dans cette saison les eaux sont basses et il fait peu de vent , de sorte qu'on manque quelquefois de paiu au milieu des grains.
Dans plusieurs provinces il se présente dds ouvriers qui, associe's les uns avec les au'.rcs , entreprennent tous les travaux d'une moisson; en conséquence ils coupent les grc»is, les mettent en bottes , les cliargent sur les voitures , les arrangent dans les granges. Quelquefois les mêmes ouvriers sont encore charges de Lattre les grains , de sorte que le propriétaire n a autre chose que ses voilures à l'ouniir. Il a encore la facilité de s'acquitter avec ses moissonneurs en leur ce'dant soit un septième, soit un huitième ou neuvième de sa récolte.
On ne peut pas fixer précisément le temps ou Ion doit commencer la moisson : elle est plus ou moins tardive dans les difïérentes provinces, et suivant les années chaudes ou fraîches , sèches ou humides ; mais en général la couleur des pailles et des épis , devenus jaunes ou blancs , fait connoître quand les grains sont parvenus à leur maturité.
Quand on a une grande exploitation à faire, on doit commencer par mettre à bas les grains qui sont les plus avancés ; car toutes les terres d'une grosse ferme ne sont pas d'une même qualité , et les grains acquièrent plus tôt leur maturité dans les terres légères que dans les terres fortes. Ce sont les blés les plus avancés qu'il faut mettre les premiers à bas ; on finira par ceux qui se trouvent daus des terrains plus tardifs; etcomme il faut un temps considérable pour faire une grande moisson , on doit commencer à couper les grains un peu avant leur parfaite maturité. Il est ccrlaiu
qu ils aclicvent de se mûrir flans le las , el il est très-important do prévenir qu'ils ne s'égrènent; il faut surtout avoir cette attention pour les ble's de mars , parce qu'ils sont plus sujets à s'e'grener que les autres. Au contraire, on ne doit couper les i^rains qu'on destine pour la semence que quand ils sont parfaitement mûrs , au risque a en voir une partie s'égrener et se perdre.
Si l'on a scié des grains un peu verts, et qu'ils soient destinés à être battus sur-lechamp , il laudra arranger les bottes par tas , épis contre épis , pendant le jour , et sur le soir défaire ces tas, et mettre ces gerbes sur le cul. En répétant cette manœuvre pendant quatre ou cinq jours, les grains se trouveront en état d'être battus ; mais dans les provinces où l'on conserve les grains en tas ou dans des granges , et où on ne les bat que pendant l'hiver, on peut les entasser sur-le-champ , la chaleur qu'ils y contractent étant suffisante pour achever de les mûrir.
Ordinairement on coupe les blés pendant toute la journée ; vers le soir , on forme ics hottes , et le lendemain , dès le matin , avant que la rosée soit dissipée, on les transporte soit cala grange , soit à l'aire.
On laisse la javelle tout le jour sur le champ, non-seulement pour mieux dessécher le grain, mais encore pour faner riierbe qui se trouve dans le pied des blés ; car si on la serroit verte le tas s'échaulFcroit quelquefois a a point d'altérer le grain. Ainsi, dans les années
abondantes en herbe , on laisse le ble' en javelle ])lus lon^'-tomps que quand il s'y trouve peu d'herbe. On Ibrme les bottes , et on les rassemble en triaux ou dizcaux pendant la fraîcheur du soir , afin que \es grains tiennent mieux dans les épis. C'est aussi pour cette raison qu'on les voiture dès le grand matin.
Dans l'Angoumois, ainsi que dans toutes les provinces où les terres sont laboure'es par billons , on scie tous les grains , ce qui rend les moissons trcs-longues. Les semailles sont pénibles , parce qu'il faut tout enterrer à la charrue : on voit que cette méthode augmente aussi les frais de moisson. On ne doit donc labourer par billons que quand on ne peut pas faire autrement.
Dans la Beauce , dans la Brie et dans plusieurs autres provinces, où on laboure soit à plat , soit par grandes planches, on coupe les seigles et les fromens avec la faucille i mais on y fauche les orges et les avoines. On attache les bottes avec des liens de paille de seigle, dont on joint ensemble deux longueurs arrêtées d'un nœud par le bout qui porte les épis.
Dans d'autres endroits on lie les gerbes avec des harts -, et comme les paysans de certains cantons s'arrogent le droit de couper ces harts dans tous les bois, ils font un tort considérable aux jeunes bourgeons, pnrce qu'ils choisissent toujours les brins les plus droits et les moins noueux.
Dans la Flandre^ le Ilainaut, la Suisse , clc,
MAISON tlUStlQUE. Z'^3
on coupe les seigles otlesfromensavec la faux. Nos fermiers du Câlinais n'ont recours à ce moyen que quand leurs fromens sont bons , clairs et trop remplis d'herbes ; mais quelques paysans qui ne font que de petites exploitations le ioni^ de la foret d'Orléans fauchent leurs seij^les ou leurs fromens forts ou foibles.
Les scieurs e'prou\ ent souvent des maladies, parce que , comme ils ont toujours le corps courbé vers la terre , ils respirent un air d'autant plus brûlant que les rayons du soleil' sont re'fle'chis par le terrain. Ces travailleurs croient se rafraîchir en buvant fréquemment; mais leur boisson, échauffée par le soleil, ne les désaltère point, et je soupçonne même que cette abondance de boisson contribue à les rendre malades. D'ailleurs, la façon de couper les grains avec la faucille est peu expéditive. Ce seroit donc une découverte utile que de trouver le moyen de couper les grains avec quelque machine qui déchargeât les hommes d'une partie de ce pénible travail.