‹ Maistre Pierre PatelinChapitre 13 sur 200 · NOBLESSE · texte numérisé non relu

NOBLESSE

Puisque toujours as povre esté , De nous deux porteras le faix.

El Noblesse et Église se retirent en chantant « d'accor-d parfait. » Mais Pauvreté ne chante pas, et Ton est libre de supposer qu'elle s'en allait en rêvant aux moyens de prendre la Bastille.

Dans ce bon vieux tenis dont on nous propose toujours en exeniple les mœurs et la piété , voilà comment le clergé était joué, bafoué et diffamé en plein théâtre. Et Ton ne voit pas qu'il ait récriminé en rendant injure pour injure. Aussi sa considération n'eut-elle point à souffrir de ces attaques. Le public qui riait au théâtre ne prenait pas frère Anselme ou sœur Fessue pour la religion , ni même pour le t}i>e du prêtre ou de la religieuse; c'étaient les abus de la profession : il y a des abus

partout.

Mais quand le clergé se fâcha, quand il ne permit plus de séparer du corps entier un membre vicieux ; quand il ne souffrit plus de distinction entre l'apparence et la réalité, et prétendit abriter sous le manteau de la religion les abus mêmes et l'hypocrisie ; quand enfin Bossuet et Bourdaloue se scandalisèrent du Tartufe de Molière, alors le clergé fut pris au mot : la solidarité qu'il proclamait lui-même imprudemment, on l'accepta, et l'on se mit à con-

fondre l'usage et Tabus dans une réprobation commune. Ce fut un malheur.

Vous avez vu tout à l'heure comment on raillait la luxure des moines ; les religieuses aussi n'étaient pas épargnées. Dès le tems de saint Louis, Rutobœuf disait :

Religieuses sont , si bien tu les regardes ,

Par dehors cora coulons, et par dedans renardes.

El chaque couplet de sa ballade ramène ce refrain : « Papelards et béguins ont le siècle honni. » Ce n'est pas aux approches de la réforme que les couvens de femmes devaient s'attendre à plus d'indulgence ; mais la satire leur accorde du moins par privilège un peu de ce respect auquel le sexe a toujours droit : c'est-à-dire que la forme est, proportion gardée, moins cynique et moins outrageante pour exposer les tendres faiblesses des nonnes : le poëte prend la peine d'avoir de l'esprit; il ne commet pas la faute d'ôter toute pudeur à ses personnages, mais il leur prête une sorte de naïveté qui atténue jusqu'à un certain pointle scandale de leurs aveux. Sans être timoi^é, on trouvera qu'il en reste encore beaucoup. Qu'y faire? C'est le xvi* siècle.

Le chef-d'œuvre du genre est une farce empruntée pour le fond à la neuvième journée de Boccace, et digne pour l'exécution de Boccace à la fois et de La Fontaine, car c'est justement le Psautier de La Fontaine. On est surpris de rencontrer parmi les productions licencieuses et grossièrement enluminées de ce théâtre une œuvre touchée avec tant de finesse et d'originalité. (Je parle toujours relativement.) La farce est intitulée : Sœur Fessue. Les personnages sont Tabbesse, sœur Esplourée , sœur de Bon-Cœur, sœur Saffrette et sœur Fessue (1).

La pièce s'ouvre par l'entretien de deux religieuses. Sœur Esplourée rencontrant sœur de Bon- Cœur, après s'être fait un peu prier, lui confie le sujet de son déplaisir mortel :

Vous cognoissez bien sœur Fessue?

Frère Roydymet l'a déçue Et gastée !

SŒUR DE BON-CŒUR

Ave , Maria !

(4) On voit ici un exemple de celte plaisanterie des noms propres qui faisait appeler une usurière madame la Ressource ; un procureur, M. Serre-Fort; un médecin, Purgon, et un apothicaire, Fleurant ou Glistorel. Ces traits faciles ont réjoui nos pères pepdant trois cents ans.

SŒUR ESPLOURÉE.

Elle est desjà grosse et ençaincte.

Sœur, ouyez, dà ! ce n'est pas feincte .

Nous sommes toutes à quia Par son faict.

SŒUR DE BON-CŒUR

Ave , Maria !

Hé Jésus ! et je Tai tant faict Et à mon plaisir satisfaict Sans estre grosse !

La s(eur Saffrette survient, s'enquiert du sujet de la conversation et on la met dans la confidence ; sur quoi elle se récrie comme sœur de Bon-Cœur, exprimant de plus la crainte de voir tout le couvent déshonoré. Mais sœur Esplourée a pris un parti là-dessus :

Mais afin de n'estre à blasmer , Pour feindre estre de saincte vie , Je veux desclarer par envie A nostre abesse , ce n'est feincte , Comme sœur Fessue est enceincte.

SŒUR DE BON-CŒUR

C'est bien faict.

SŒUR SAFFRETTE.

C'est bien faict, ma sœur !

Nostre bon père confesseur En aura le miserere.

SŒUR DE BON-CŒUR

Je voudrois qu'il feust enterré En ma chambre pour sa prison.

Ici paraît Tabbesse avec un haut -de -chausses sur la tête, en guise de voile (1).

SŒUR ESPLOURÉE.

Sans cause je ne vous viens voir.

l'abesse.

Certes , j'estois en ce parloir En saincte contemplation De mots d'édification, Attendant l'heure du manger.

Les sœurs soupirent, labbesse les interroge; sœur Esplourée ne peut se décider à dire le gros mot : Elle a faid. . . . elle a faict. . . — Et qvxyy? —

Elle a faict Après une suspension qui rappelle

celle d'Agnès, l'aveu s'échappe, mais en latin, pour plus grande révérence : — Elle a fait ficatores :

l'abesse.

le grossoTi peccatores !

Qui l'eust pensé ! . . .

(1) A quoi toute la bande.

Par un effet d'émotion trop grande , N*avait pris garde, ainsi qu'on voit souvent. (I^A FoNTAiNi^.)

9i PATELIN ET LA VIEILLE COMÉDIE.

SŒUR ESPLOURÉG.

Elle Ta faict , Et à son péché satisfaict , Car elle est grossus !

l'abesse.

la laide !

n y convient mettre remède.

Mais à qui a-t-elle donné Son corps ?

SŒUR ESPLOURÉE.

Eir l'at habandonné A frère Roydymet , le moine , Il y a longtems.

l'abesse.

Que de peine !

Tenamus chapitrum totus; Sonate cloche t(M totus.

QvL^eV ventât, «

Voici la grande scène, celle du chapitre. Sœur Fessue y comparaît le cœur inquiet et troublé de fâcheux pressentiniens. L'abbesse lui dit, pleine de dignité :

Ventte, et aprochantes^ Madamuiy agehouillate.

Elle interroge gravement, et les autres sœurs se réunissent pour accabler la pauvre Fessue, qui se défend de son mieux. — Où s'est passé le fait? —

Au dortoir, — Pourquoi elle n'a pas crié? De peur de violer la règle qui ordonne le silence au dortoir. — Elle devait au moins faire signe ? — Elle Ta fait de toutes ses forces, à la vérité de la ma nière qu'indique Rabelais (i), sur quoi les autres sœurs font de beaux commentaires. — Enfin elle devait révéler sa grossesse et ne point s'exposer à gâter son fruit. L'excuse de la coupable est encore un scrupule de conscience :

Et au bon frère Roydymet

Je demandai confession ,

Lequel à Tabsolution ,

Lorsque bien il me deschargea ,

Absolutement m*encbargea

De ne dire ce qu^avions faict

Nous deux ; ce que j*ay bien parfaict

Pour crainte de damnation ;

Car dire sa confession

Et dire le secret du prestre ,

C'est assez pour à jamais estre

Damnée avec les obstinés !

L'abbesse alors éclate en menaces de vengeance. Sœur Fessue la supplie, tâche à la tléchir par l'auto-

(4) Pantagruel, Ut. III, chap. 4 9. Rabelais met la scène h Brignolles. Tous les autres détails sont ceux de la farce, hormis la circonstance du haut-de-chausses en guise de voile.

rite de l'Évangile et celle de Tapôtre saint Paul : On voit un fétu dans Tcril du voisin, et Ion ne voit [)as une poutre dans le sien propre. Les jugemens sont odieux au Seigneur; saint Paul prescrit de se juger soi-même avant d'accuser autrui :

Hélas ! je vous supply , madame , Ne regardez tant mon péché Que le vostre qui est caché ;

Ne considérez

l'abesse.

' Ha , rusée !

Suis-je de loy scandalisée ?

Je le feray bien repentir !

SŒUR SAFFRETTE.

Elle se pourra convertir , Madame ; ce sera le mieux.

SŒUR FESSUE.

Ce qui vous pent devant les yeux (1) , Qui faict vostre faulte cognoistre , Nous desmoustre qu'il ne peult estre Que vous ne fassiez de beaux jeux.

l'abesse.

Ce qui me pent devant les yeux ?....

(EIIo s'aperçoit de sa mëprisc.)

(1) Votre Psautier a ne sais quoi qui pend. (La Fontaine.)

Voilà probablement l'origine de cette façon de parler populaire : Autant vous en pend à VceiL L'ancien théâtre doit avoir enrichi la langue d'allusions autant que le moderne.

PATELliN ET LA VIEILLE COMÉDIE. 97

Ave, Maria! Qu'est cecy?

(Aux autres religieuses.)

Vous m'avez trop hastée, aussy

De venir : j'estois empeschée

Hé, mon Dieu, que je suis faschée !

Alors commencent à pleuvoir les quolibets sur la supérieure :

SŒUR ESPLOURÉE.

Croyez, sy les lois ne sont fausses.

Que c'est icy un haut de chausses !

l'abesse. ' Ave, Maria! Saincte dame!

Je ne suis moins digne de blasme Que sœur Fessue.

SŒUR DE BON-CŒUR

Sont-ils d'usance Hauts de chausses ?

l'abesse.

J'ay desplaisance De mon faict.

SŒUR SAFFRETTE.

Hé Dieu, quel outil !

Les abesses en portent-il Maintenant?...

SŒUR ESPLOURÉE.

C'est bien nouvelle invention Porter des chausses sur la teste !...

La malheureuse abbesse, prise en flagrant délit,

ne peut plus refuser l'absolution à sœur Fessue ; elle la lui donne en ces termes :

Tu fecisti sicut et nos, Parquoy absolvo te gratis Inpeccafa ; nunc dimittis.

SŒUR FESSUE.

Grattas. Me voilà garie !

C'est le dénouement; mais Fauteur, par la bouche de sœur Esplourée, n'oublie pas d'attacher la morale à sa pièce, et, pour plus de relief, elle est en vers d'une autre mesure. Cette morale, c'est que l'on pèche lourdement à vouloir reprendre les autres d'une faute dont soi-même on est coupable, car vous êles découvert sans recours à l'indulgence :

Tesmoing l'abesse avecques sœur Fessue.

La Fontaine a reproduit ce tour et presque ces vers, non dans le Psautier^ mais dans la Courtisane amoureuse^ et pareillement dans la moralité finale :

Femme qui n'a filé toute sa vie

Tâche à passer bien des choses sans bruit,

Témoin Constance et tout ce qui s'ensuit.

Je ne puis dire si La Fontaine ne connaissait le sujet du Psavtier que par Boccace, ou s'il avait lu

aussi la farce de Sœur Fessue. Comme on disait de Molière ; il n*est pas de bouquin qui se sauve de ses mains, on pouvait dire aussi que j)eu de ces vieux textes se sauvaient des mains de La Fontaine. Et ce qui fortifie la conjecture par rapport à ce recueil (1 ), c'est qu'on y trouve un peu plus loin le sujet d'un autre conte de La Fontaine dont jusqu'ici l'origine était absolument inconnue : les Rémois ne sont autre chose que la farce du Meunier et la meunière mise en récit. Le meunier est en un besoin d'argent ; sa femme est courtisée par deux gentilshommes, M. de La Hannetonière et M. de La Papillonnière : elle les fait contribuer, et au moment où ils croient toucher le prix de leur munificence, le meunier, qui rentre à l'improviste, les oblige à se cacher dans le poulailler. On fait venir les deux dames l'une après l'autre, et le reste se passe comme vous savez (2). Cette farce ne le cède point à la précédente pour la verve et l'esprit, mais la lic'cnce du dialogue et des situations y est portée beaucoup plus loin, de sorte qu'à mon grand regret

(t) Manuscrit de La Vallière, n" 63, Biblioth. impér. (^) Sedainc a reporté ce sujet au théâtre dans hs Femmes vengées.

iOi) PATELIN ET LA VIEILLE COMÉDIE.

je n'en puis rien citer. Nos bons aïeux, qui n'avaient |)as étudié Aristophane, ont parfois Tair de Timiler, et quand on lit certaines œuvres du xv* siècle, dont les auteurs sont et sans doute resteront à jamais ignorés, le cynisme de Rabelais paraît moins audacieux et moins original. La farce du Retraict est grossière dans un autre genre : c'est la mésaventure d'un pauvre amant réduit, pour éviter la surprisiî d'un mari jaloux, à se réfugier en un lieu d'ordinaire peu destiné et mal séant aux intrigues d'amour, en un retraict enfin ; là, surpris par un accès d'une toux importune, il lui faut recourir à un moyen extrême et affronter sous les yeux du spectateur un danger d'asphyxie unpossible à décrire. Je laisse encore ici les curieux chercher les détails dans le texte même (1). On voit dans cette pièce et dans plusieurs autres, un de ces valets narquois conduisant toute l'intrigue sans avoir l'air d'y toucher : ce type remarquable des Frontins du xvni*^ siècle s'appelle aii xvf, le badin. C'est le clown anglais, le gracicso es|)agnol.

(I) C'est aussi la 72* des Cent iXouvelles nouvelles : « La né- » cessité est ingénieuse. » On ne saurait dire combien de fois les mêmes sujets ont passé du théâtre au livre et du livre au théâtre.

Un choix de ces ébauches comûjues où Ton rencontre ça et là des détails traités avec une verve exquise mériterait éminemment le surnom de grenier à sel trouvé par Boileau pour le théâtre de Gherardi. Le dialogue y est en général franc, naturel, étincelant de vivacité : res[)rit français, Fesprit gaulois parait là dans tous ses avantages. En revanche, aucun art ne se montre dans la conlexture : on n'y regardait i)as de si près , et pourvu que la scène fût anuisante, on ne s'embarrassait guères comment elle était amenée.

Une autre circonstance dont une lecture attentive ne permet pas de douter et qui favorisait le décousu en même temps qu'elle en diminuait les inconvéniens, c'est que le théâtre était partagé en plusieurs compartimens bien distincts : l'action voyageait au besoin de l'un dans l'aiilre, ou bien était représentée en plusieurs lieux à la fois. C'était une immense ressource pour les autcm's. L'unité de lieu, telle qu'on l'a pratiquée plus tard, a introduit forcément l'usage des récits (|ui sont d'un effet glacial , rpii tuent le drame. Dans la farce du Ilctraict^ la scène est partagée en trois ; dans (*ellc du Meituier pareillement, et les trois scènes occu|)écs à la fois dans

un luoment donné : le spectateur voyait du uiènic coup d'œil messieurs de la Hannetonière et de la Papillonnière juchés dans le poulailler; le meunier à table et caressant leurs femmes ; et dans la pièce voisin^e la meunière guettant et riant. Dans une autre farce intitulée le Poulier^ il faut aussi deux scènes au moins ; dans Patelin^ il faut en admettre trois : deux intérieurs séparés .par une rue ; autrement le drame est incompréhensible.

Patelin^ qui est de beaucoup Taîné des autres farces que je viens de citer, se termine simplement connue une comédie de nos jours ; mais au xvi* siècle la mode s établit de clore la farce par une chanson, une espèce de vaudeville, comme on en voit aux petites pièces de Dancourt. Ce vaudeville, qui du reste paraît n'avoir eu aucun rapport avec la pièce, est amené brusquement par ces deux vers , formule finale à peu près invariable :

En prenant congé de ce lieu , Une chanson pour dire adieu (i).

(La farce de Sœur Fessue.)

(1 ) La farce du Meunier varie ceUe formule :

Mais pour réjouir nus cspris Vne rhaiisoii , je vous supplys.

Ces chansons n*ont pas été conservées : apparemment l'acteur chantait ce qu'il voulait. On dansait aussi quelquefois :

En prenant congé de ce lieu, Ore dansons pour dire adieu.

{La farce des Brus»)

Il ne nous reste aucune tradition un peu ancienne sur l'exécution de ces farces. Les manuscrits en sont très défectueux, étant apparemment de simples aide-mémoirey ouvrage de copistes peu lettrés. Bien rarement un jeu de scène y est indiqué ; le décor, jamais. Il faut aujourd'hui que la pénétration du lecteur supplée à tout cela. Faute d'un témoignage plus reculé, je pense qu'on ne sera pas fâché d'entendre celui de Noël Du Faïl sur la souplesse de talent de certains acteurs :

« Comme j'ay veu à l'issue des farces de ce gentil, » docte et facétieux badin, sans béguin, masque, ne » farine, Martinville de Rouen, soit qu'en mesmc » chambre il eust si dexlrement contrefait messire » Maurice disant son bréviaire au fm matin, cepen- » dant faisant l'amour aux chambrières qui alloient » au puits tirer de l'eau ; ou le cousturier qui fit une

<0i PATELIN ET LA VIEILLE COMÉDIE.

» cappe au gentilhomme d'un drap invisible fors à » ceux qui ostoient fils de putains ; ou bien qu'il jouast » aiant un couvrechef de femme sur sa teste et le » devanteau du tablier attaché à ses grandes et am- » pies chausses à la Suisse, avec sa longue et grosse » barbe noire, une jeune garse allant à Teau, inter- » rogeant sa compagne nouvellement mariée sur » les points et articles de la première nuit de ses » noces (1). »

Marot nous a laissé le portrait d'un excellent joueur de farces dans l'épitaphe de Jean de Serre :

Il fut en son jeu si adextre Qu*à le voir on le pensoit estre Ivrongne quand il 6*y prenoit, Ou badin s'il Tentreprenoit.

Or brief quand il entroit en salle Avec une chemise sale, Le front, la joue et la narine Toute couverte de farine, Et coiffé d'un béguin d'enfant Et d'un haut bonnet triomphant Garny de plumes de chapons.

Avec tout cela je respons

(0 Contes (lEutrupel y p. U7, cdit. 1585, à Rennes.

Qu'en voyant sa grâce niaise On n'estoit pas moins gay ny aise Qu'on n'est aux champs Elysiens.

Ce sont des portraits de famille dans la galerie du théâtre français. Malheureusement ils sont trop rares.

Le pix)grès de Tart du comédien est déjà marqué de Jean de Serre à Martainville. L'acteur rouennais est un artiste digne de ce nom : il a déjà relégué le masque et la farine aux tréteaux.

Un autre témoignage qu'il ne serait pas permis d'oublier dans un mémoire sur l'ancienne farce, est celui de Rabelais. Si la pièce dans laquelle lui-même avait joué un rôle est aujourd'hui perdue, il nous en a laissé du moins une analyse bien propre à nous la faire regretter :

« Je ne vous avois oncques puis veu que jouastes » à Montpellier avecques nos antiques amys Ant. Sa- » porta, Guy Bouguier, Balthasar Noyer, Tolet, Jean » Quentin, Françoys Robinet, Jean Perdrier etFran- » çoys Rabelais, la morale comédie de celuy qui » avoit espousé une femme mute. — Je y estois, dist » Epistemon. — Le bon mary vouloit qu'elle par- » last : elle parla par l'art du médicin et du chirurgien

» qui luy couparent un encycliglotte qu'elle avoit » sous la langue. La .parole recouverte, elle parla » tant et tant que son inary retourna au médicin » pour remède de la faire taire. Le médicin res- » pondit en son art bien avoir remèdes propres pour w faire parler les femmes, n'en avoir pour les faire » taire : remède unique estre surdité du mary con- » tre cestuy interminable parlement de femme. Le » paillard devint sourd par ne sçay quels charmes » qu'ils feirent. Sa femme voyant qu'il estoit sourd » devenu , qu'elle parloit en vain, de luy n'estoit » entendue, devint enraigée. Puis le médicin de- » mandant son salaire , le mary respondit qu'il » estoit vraiment sourd et que il n'entendoit sa de- » mande. Le médicin luy jeta au dos ne sçay quelle » poudre par la vertu de laquelle il devint fol. Adon- » ques le fol mary et la femme enraigée se ralia- « rent ensemble et tant battirent les médicin et » chirurgien qu'ils les laissarent à demy morts. Je » ne ris onques tant que je feis à ce patelinaige ! » {Pantagruel^ III, chap. xxxiv, éàit. au Panthéon.) Assurément les farces de Molière ne sont pas conslruites avec plus d'art ni plus joyeusement satiriques que colle dont Rabelais nous expose ici le

plan et qu'il jouait avec ses amis dans le tems qu'il étudiait la médecine à Mont|>ellier. Et qui sait s'il n'y était qu'acteur ? qui sait si cette comédie morale de la femme mute n'était pas un des premiers produits de la verve de Rabelais? Il s'en souvient avec une sûreté de mémoire et une complaisance toute paternelle ; il est difficile d'ailleurs de supposer que le génie qui dans son âge mûr devait créer Pantagruel ait passé sa jeunesse dans le silence et la stérilité. On s'aperçoit, en \mni Pantagruel^ que Rabelais savait par cœur son Patelin^ et la scène de la Femme mute où le mari demeure sourd à la demande du médecin qui veut être payé, est une imitation visible de la scène finale d'Agnelet avec son avocat. La Femme mute, si l'exécution répondait au plan, comme il y a apparence, n'en devait guères à Patelin ni au Médecin malgré lui. Quel dommage ! . . .

C'est dans la farce ainsi conçue que vous trouverez abondamment épars les germes et déjà les preuves d'un art très fin, très avancé, dont les mystères ne vous offriront nulle part le moindre vestige. Malheureusement, comme c'est toujours le pire qui foisonne, il nous reste un très grand nom-

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bre (le ces mystères indigestes à soixante et «jiiatrcvingt-dix personnages, et il s'est trouvé pour eux des éditeurs ; mais personne ne s est avisé d exhumer du fond des rares manuscrits où elles rejjoseul le peu de farces léguées par le moyen âge (1 ). Patelin lui-même, tout recomma/idé qu'il était par son antique renommée, attendait encore un éditeur f|ui fit de lui Tobjet d'un travail sérieux : puisse-t-il l'avoir enlln rencontré !

Paris 20 juin 1R5i.

(I) H ne s'iigit pas seulement dVxhiimcr, il Faudra encore et surtout savoir choisir, rar il y a bien du mélange , ensuite rétablir des textes en ruine, cl enfin les iVlaircir.- ExonVir* atiquis !

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