‹ Maistre Pierre PatelinChapitre 3 sur 200 · MAISTRE · texte numérisé non relu

MAISTRE

Patelin est enterré comme le Roman de la Rose, si rempli de traits fins et galans. 3Iais M. de Tressan paraît avoir compris le second vers comme nnc adjonction au premier : vous n'entendez plus les cantiques de Patelin, qui sont la grand jolivetc, le principal ornement de la suite du Roman de la Rose par Jean de iMeun. Et il traduit en disant, connue de son chef et Tayaut vérifie lui-même, que Jean de Meun cite fréquemment la farce de Patelin dans sa continuation du Roman de la Rose ; et partant de là, il restitue sans hésiter la farce dePateHn à Guillaume de Lorris , en homme sûr de posséder un goût juste, éclairé, infaillible (1).

Tous les travaux de ^I. de Tressan sur notre moyen âge sont, il faut bien le dire, assortis à cet échantillon ; il n'en était pas moins en ces matières

(1) M. de Tressan reproduisit ceUe opinion, mais avec moins d*assurance, dans ses nèflexious sommaires sur l'esprit : « Il » est vraisemblable que le même Guillaume de Lorris est Tau- » teur de la charmante farce de Tavocat Patelin , qui sera tou- » jours le modèle de la plaisanterie la plus ingénieuse et la

> plus naïve. Ce qui peut servir à le prouver, cVst que Jehan

> de Meun cite des traits de celle pièce dans sa continuation » du Horoan de la Rose » (OEuvns divcrs.'s de M, de Tressan, 1776, p. 9ÎI.)

Poracle du xviii* siècle. Aussi les coryphées de rérudilion germanique, Flœgel et Adelung, n'ont pas manqué de reproduire mot à mot (mais comme un fruit de la critique allemande) une opinion si judicieuse. '

Le président de Brosses, qui , en fait de criticpie, était un autre homme que M. de Tressan , dit au cha[)itre 9, § 27, de sa Formation mécanique des langues : « Vers la fin du xv« siècle, pour pouvoir » jouer la farce de Pathelin , composée probablement » aux environs du règne de Charles V, il en fallut » rajeunir le style. »

« Aux environs du règne de Charles V » est une expression bien vague ; mais de Brosses dans ce chapitre ne traite point de la farce de Patelin ; il est conduit à la citer accidentellement , et c'est en quelque sorte par hasard et en courant qu'il donne son opinion sur l'époque où elle fut composée. Il eût été intéressant de connaître comment s'était formée dans l'esprit d'un homme aussi véritablement savant une opinion dont je n'ai rencontré aucune trace ailleurs.

On a voulu attribuer aussi la farce de Patelin à Villon. Ceux qui mettent en avant de pareilles hypothcçcfî sont guides par la t>eule idée de rapprocher

un nom célèbre d'un ouvrage célèbre ; ils montrent clairement qu'ils n'ont jamais lu ni Villon ni Patelin, ou que les ayant lus, ils sont incapables d'apprécier deux originalités si marquées a la fois et si distinctes.

Parlent-ils sur la foi d'une historiette racontée par Rabelais, d'a[)rès laquelle Villon , retiré sur ses vieux jours en Poitou , se serait mis à la tête d'une troupe qui représentait des mystères ? D'abord , entre les mvstères et les farces il n'y avait (la forme dramatique exceptée) rien de commun ; ensuite l'anecdote de Rabelais est d'une authenticité plus que suspecte : on la retrouve dans un dialogue d'Erasme {spectrum)^ qui met la scène aux environs de Londres. Enfin, comment supposer que Villon , ayant com|)Osé et joué lui-même la farce de Patelin , Villon , déjà célèbre d'ailleurs à des titres divers, fut resté le père inconnu de ce chef-d'œuvre ?

J'ai dû , pour l'exactitude hisloriciue, mentionner cette opinion ; elle ne mérite pas (ju'on s'y arrête davantage (1).

(1) Elle a été défendue surtout parle libraire Cailleau, qui publia en 1792 : c Les ruses, tinesses et subtilités de Patbelin 1 l'avocat, ou à trompeur trompeur et demi , comédie mise en

Toutefois je dirai qu'elle pourrait bien avoir aussi son origine dans deux vers mal entendus des Repues franches^ où le chef de la gucuscrie recevant un candidat , lui dit :

Passe tous les tours Pathelin , De Villon et Poque-Denare (1).

c'est-à-dire dépasse tous les tours de Patelin , ceux de Villon et de Poque-Denare. Mais quelqu'un , supprimant la virgule , aura compris le Patelin de Villon , comme on dit le Misanthrope de Molière, et les échos ont fait leur devoir.

Mais de toutes ces opinions sans contredit la plus bizarre est celle qui fait Patelin lui-même auteur de la pièce où il est représenté comme un fripon dupe à la fin de sa propre ruse. Croirait-on qu'une pareille idée ait pu venir à personne ? Elle a pourtant été

9 vers d'après Brueys, précédée d'une disserCation historique » et critique sur Tancienne farce de Pathelin, jouée avec le plus » grand succès dans le XV* siècle, et sur son auteur, que Ton » présume être François Villon. > (Non représentée.) Cailleau ne se nomme que comme imprimeur de Touvrage.

(^) Poque-Denare est au xv* siècle le môme personnage populaire qui s'appelle au xyiii' M. d'Argencourt ( pocodvnaro).

rinisc trois fois : deux fois dans le xvi« siècle et une fois dans le xvn'.

«Urbain Clievreau, dit Tahbé Goujet , par une » imaginalion sans fondement , prenant Patelin pour » auteur de la farce qui [)orle ce nom , a cru rpie le » blason des faulces amours était du même Patelin , » parce (pie, dans queUpies éditions, le blason est » imprimé à la suite de la farce (1). w

L'imagination de Cbevreau se fondait peut-être sur ce j)assage de GeoflVoy Tory : « Je remetz le

( I ) Diblioth. franc., X, 109. — Voici le passage en question ; Chevreau cile des exemples de dépendra au sens de dépenser .

c J*ai lu dans François Villon et dans le Blason des fausses

» amours, de Patlielin... » {OEuvres meslèes, p. 464. >

Les œuvres mt'l«'»es de Chevreau ayant été publiées en Hollande, après la mort de Fauteur, ou pourrait croire qu*il y a ici quelques mots omis, et que le manuscrit portait : « Et dans » le Blason des fausses amours imprimé à la suite de Pathehn. » Mais par malheur on lit à la page 469 : c Pathelin a dit qu'un » discours plaisoit tcrriUlemenl pour faire entendre qu'il estoit » merveilleusement agréable. » Et les six vers cités en preuve sont du Blason des fausses amours , dont Tauteur, Guillaume Alexis, autrement le bon Moine de Lyre , était nommé dés lors par Duverdier, par Lacroix du Maine et par Névisan, au livre IV de sa Foresi nuptiate. Ainsi la faute de Chevreau n*est pas défendable. Cet homme d'une érudition si sûre et si minulieusement exacte en grec , en latin , et en hébreu, a péché par étourderie en français : il a cité sans avoir lu et sur la foi d'un (ilrc mal compris.

» bon cstudiant à maislrc Pierre Patelin et aultres » bons auiheurs en français (1). »

El Geoffroy Tory pouvait à son tour s'appuyer sur un manuscrit intitulé : Les vertus qui font triumpher la royale maison de France (2)^ où, dans une revue d'auteurs, on lit ces paroles : « Celuy est » le bon arcevesques de Rouhan , Rigaut , qui com- » pousa livres de facéties, après lequel vint Boccace, » Patellin^ Veillon , niaistre Jehan de IMeung et » plusieurs aultres. »

On voit que le xvi* siècle, (pii faisait tant de cas de la farce de Patelin , ne soupçonnait déjà plus le nom de l'auteur de cette i)ièce célèbre. Pasquier du reste le dit formellement (3).

J'arrive à une dernière opinion, aujourd'hui tellement accréditée, que nous la voyons chaque jour reproduire sans examen et sans conteste dans tous

les catalogues de ventes, et même dans les traités de bibliographie. Il est vrai que la Biographie universelle^ le Manuel du libraire^ le Dictionnaire des

(!) Champ ficurij^ fol. 40, recto.

(2) Diblioth. imp., n» 7032. L'ouvrage est dédié ù Louise de Savoie, par conséquent antérieur à 1531, et l'on y cite TEIoge de la folie composé en 1509.

(3) flcc/icrc/ws, Vil, 5.

«i PATKLIN ET LA VIEILLI!: COMÉDIE.

anonymes^ pour n'en point citer d autres , lui ont donné en Taccueillant un poids considérable , en sorte que c'est maintenant chose jugée que la farce de Patelin est l'ouvrage de Pierre Blanchet. Il semble qu'il y ait là-dessus prescription acquise (1).

( I ) Voici quelques uns des auteurs qui donnent la farce de Patelin à Pierre Blanchet :

Beauchamps : c Ce Pierre Blanchet pourrait bien être l'au- » tcur de la farce de Palhelin. i (Rech. des théâtres', I, 288, in-8.)

Le duc de la Valliére : c C*est lui qui est Tauleur de la farce • de Patelin. » (Biblioth, du Théâtre franc., I, p. 56, art. Blanchet. )

L^abbé Guillon, Archiv. du dép. du llhéne, 182G, avril, III, p. 463, et il fixe môme la dRte de \ 480.

Barbier, Die t. des anonymes.

M. Brunet, Manuel du libraire.

La Biographie Michaud, article Blanchet : c On lui attribue » la farce de Patelin, i

La Biographie de Feller, édition de 1850 : c C'est lui (Blan- » chet) qui .est Tauleur de la farce de Patelin. »

M. Le Roux de Lincy : c Je citerai seulement Pierre Blan- 9 chet, auteur de Patelin. > (Introd. du Livre des Proverbes.)

M. Robert, Essai sur les fabulistes qui ont précédé La Fontaine.

M. Quérard, à Tarticle Blanchet de sa France littéraire^ après avoir rapporte Tassertion de Tressan , ajoute : c M. de » TAulnaye, qui s*est occupé de recherches sur Tauteur de cette » pièce, dit au contraire qu'elle est de P. Blanchet. >

Voici le passage auquel sans doute M. Quérard fait allusion. M. de TAulnave vient de citer la fable du Renard et le Cor-

Ce P. Blanchet nous est connu seulement par l*épitaphe en quarante vers que lui a consacrée son ami Jean Bouchet. Nous y apprenons que Pierre Blanchet, né à Poitiers en 1&59, en même temps qu'il suivait le palais ,

Faisoit jouer sur eschafaux bazoche

Et y jouoit par grand art sans reproche ,

En reprenant par ses satyrics jeux

Vices publics et abus oultrageux ,

Et tellement que gens notés de vice

Le craignoient plus que les gens de justice.

Arrivé à la quarantaine, Blanchet se fit prêtre, sans pour cela renoncer a la poésie, et il mourut à Poitiers, âgé de soixante ans, en 1519.

Du reste, personne ne connaît une ligne de Pierre Blanchet , ni même aucun des sujets qu'il a traités

beau, et il ajoute : c A propos de cette fable , il est bien peu

> de personnes qui sachent qu'elle avait été mise eu vei*s par

> Pierre Blanchet, auteur de la farce de Pathelin. > (Rabelaisiana^ au mot Ours.)

EnGn (car il faut borner cette liste), M. A. -F. Didot, dans son excellent Essai sur la typographie, n'a pas évité une erreur si accréditée : € 1490. Cette année, parait la plus ancienne » édition de Pathelin le grant et le petit, par Blanchet. »

C*est un écho qui, au lieu de s'affaiblir par la répétition, va toujours grossissant, au point qu'il est douteux si la voix de la vérité pourra le dominer.

U PATKLIN ET LA VIEILLE COMÉIilE.

dans ses Satires proterveuses ^ comme les appelle Pierre Gervaise, dans son épître à J. Bouchet. Patelin est-il du nombre ? Un jour quelqu'un hasarde de conjecturer qu'il en pourrait bien être ; le lendemain , un plus hardi pense qu'il en doit être ; l'émulation s'en mêlant, un troisième ne se fait pas attendre qui affinne intrépidement : Il en est. Et comme il est trop désagréable de paraître ignorant ou attardé, tout le monde répète le mot du dernier venu. C'est le point où nous en sommes, et voilà comment se forme l'opinion en France et sans doute ailleurs : opiniotie regina dél mundo !

Celle-là est plus moderne que Duverdier et Lacroix du Maine, qui du moins en auraient fait mention, et qui donnent la farce de Patelin comme un ouvrage anonyme. Le premier qui se soit avisé de l'attribuer à P. Blanchet est Beauchamps, qui, dans ses Recherches sur les théâtres de France^ dit simplement : « Pierre Blanchet pourrait bien être » l'auleur de la farce de Patelin. » Voilà le modeste point de départ de cette opinion qui a fait depuis une si grande fortune.

Mais non, Pierre Blanchet ne saurait être l'auteur de la farce de Patelin.

Je trouve une allusion à celte comédie dans un acte de 1470. C est une charte de rémission signée par Louis XI en faveur de Jean de Costcs , jeune homme de vingt-sept ans, attaché à la chancellerie du roi. Jean de Costes se trouvait à boire avec plusieurs camarades en rhôlel de maître Jean Sillon, de Tours. Après sou|)er, Jean de Costes s'étend sur un banc au long du feu, disant :

« Pardieu ! je suis malade ; et adressa ces paroles » à la femme dudit maislre Jean Sillon, et dist : Je » veuil couchier céans, sans aller meshuv à mon » logys. A (|uoi ledit Le Danceur alla dire au su- » pliant ces mots : Jean de Costes, je vous congnoys » bien : vous cuidez pateliner et faire du malade » pour cuider couchier céans. . . (1). » L'acte est daté de 1Ù69, avant Pâques (2) ; à cette époque Pierre Blanchet avait dix ans. Il n'est donc plus possible d'admettre Pierre Blanchet pour l'auteur de la farce de Patelin, et l'on verra plus loin cette impossibilité confirmée par de nouvelles preuves.

Le texte même de la pièce nous fournit un moyeu

(0 Bibliothèque de TEcolc des Charles, i' srnV, IV, 259. (2) Pâques tomba relie année le 22 avilL

(le rechercher la dale de sa naissance-: c'est la valeur des monnaies qui y sont citées. Pasqiiier y avait songé avant moi. Voyons (^onmient il argumente : « Quand vous voyez le drapier vendre ses six aulnes » de drap neuf francs et qu'à Tinslant même il dit w que ce sont six écvs ^ il faut nécessairement >i conclure qu'en ce tems-là Tescu ne valoit que » trenle sols. »

Celle nécessité n'esl nullement démontrée ; mais suivons :

a Mais comment accorder ces passages Qnce qu'en » tous les endroits où il est parlé du prix de l'aulne » on ne parle que de 24 sols , qui n'est pas une w somme suffisante pour faire revenir les six aulnes w à 9 francs, ains à 7 livres 4 sols seulement. » J'interromps la citation pour faire ohserver que toute la base du raisonnement de Pasquier, c'est que reçu de Patelin vaut trente sous. Et cette donnée, dont il se préoccupe on ne sait pourquoi , est prise tout à fait en dehors du texte , et même y répugne formellement. Le texte dit : six aunes ^ à vingtquatre sous l'aune^ font six écus ;- c'est dire bien clairement que Técu vaut 24 sous. Jlais Pasquier, qui le veut à 30 sous , s'avise , pour conciliei^

tontes choses, d'invoquer la différence des tournois et des parisis.

« C'est encore une autre ancienneté digne d'esire » considérée, qui nous enseigne (ju'en la ville de » Paris, où ceste farce fut faite (qu'en sait-il ? ), et » par aventure représentée sur l'eschaffaut, quand » on parloit de sol simplement , on l'entendoit i> parisis, qui valoit quinze deniers tournois, et >j entend que les 24 sols faisoient les 30 sols >^ tournois. »

Laissons là ce raisonnement embrouillé de tournois et de parisis , imaginé pour appuyer une proposition à priori toute gratuite, savoir que l'écu do Patelin valait 30 sous, lorsque le texte le met à 2& sous.

Reprenons les données du texte :

Chacune aulne vous coustera Vingt et quatre sous.

— J'en prendrai six tout rondement. -

— A vingt et quatre sous chacune, Les six neuf francs.,.

Ce sont six escus.,.

Et dans la scène du délire de Patelin, le pauvre

drapier rappelle toujours les mêmes rondilions et les mêmes termes :

Ouais! n'est-il pas venu querre

Six aulnes de drap maintenant?

Il me faut neuf francs ronclenicMil.

Je puisse Dieu desadvouer,

Se je n'ai neuf francs,..

Neuf francs m'y faut , ou six escus.

Le calcul s'établit aisément :

Six aunes à 2/i sous font il\li sous.

Et cette somme étant égale à la fois à six écus et à neuf francs, on tire pour la valeur deTécu 24 sous, et pour la valeur du franc 16 sous.

A quel règne, à quelle année , correspond cette valeur du franc et de Técu ? Au règne du roi Jean.

L'année que ce malheureux prince sortit de captivité par le traité de Brétigny, en 1360, une ordonnance royale, datée de Compiègne le 5 décembre, fixe le cours du franc à 16 sous parisis.

Et une ordonnance du 17 septembre 1361 répète cette disposition : « Avons fait faire bonnes mon- » noies et fines d'or et d'argent, c'est assavoir bons «deniers d'or fin appelez francs^ ausquels nous

» donnasmes darrenier cours pour seize sous » parisis (1). »

La valeur de Técu sous ce règne calamiteux subit des variations nombreuses et considérables. On le trouve à 2& sous parisis dans les années suivantes : 1353, 1354, 1355 et 1356 (2).

J'ai vainement cherché celte coïncidence de valeur à une autre époque.

Donc Faction, dans la farce de Patelin, se passe sous le roi Jean, vers 1356.

Est-ce à dire que la pièce ait été composée à cette même date , au milieu du xiv* siècle ? On serait tenté de le croire, parce qu'on suppose toujours qu'un auteur met en scène les mœurs et les coutumes de son tems. Dans cette occasion pourtant il n'en est rien : le fait serait impossible, voici pourquoi.

Le premier ouvrage dramatique représenté publiquement en France, ce fut le Mystère de la Pas-

(4) Du Cange, in Moneta, p. 492, col. 2.

(2) Dans le cours de quinze années, de 1345 à 4360, la valeur de Técu changea cent seize fois ! Voyez dans Du Gange, au mot Moneta, le relevé dressé d*aprcs 1c registre de la cour des comptes.

sion, joué à Saint -Maur-des-Fossés en 1398. Ces représentations furent aussitôt défendues, et les confrères de la Passion ne rouvrirent leur théâtre qu'en vertu de lettres patentes à eux accordées par Charles VI, le 4 décembre 1402. Ces dates sont fournies par les registres du parlement , ainsi rien de plus authentique.

Par conséquent il n'est pas possible que la tarce de Patelin soit de 1356.

Ajoutez a cela que pendant longtemps les mystères , c'est-à-dire les tragédies sacrées , furent le seul genre de composition connu. Quand la monotonie fit sentir le besoin de la variété, on introduisit des espèces de drames moraux, où des êtres meta-

physiques, les vices, les vertus, le monde, TEglise, la chair, etc., étaient personnifiés et jouaient leur rôle. C'étaient de véritables sermons dramatisés, fort plats, fort ennuyeux, à en juger par les nombreux échantillons qui sont venus jusqu'à nous. Enfin , à ces moralités succéda la farce^ c'est-à-dire la comédie , qui emploie des personnages réels et s'attaque en riant aux vices et aux ridicules de l'espèce humaine. C'est à ce genre dernier né qu'appartient la farce de Patelin , véritable cl^ef-d'œuvre

(lui réunit en un petit acte la comédie de caractère et la comédie d'intrigue.

Notons pour mémoire, et pour en tirer parti le cas échéant, ce point précis que l'action dans le Patelin se passe sous le roi Jean, et tournons-nous d'autre côté pour tâcher de découvrir Tépoque de la composition de l'ouvrage.

NoQs avons vu qu'il existait sous Louis XI , en 1470. Je rencontre deux autres allusions au Patelin dans un livre célèbre du même tems, dans les Cent NàUvelles nouvelles.

Dans la Nouvelle 81, le Malheureux^ on voit un gentilhomme engagé dans une partie de chasse retenir ses compagnons dans la campagne après la fermeture des portes , leur promettant l'hospitalité dans un château du voisinage. Ils vont, et, au lieu de l'excellent accueil auquel ils s'attendaient, la dame du logis leur fait impitoyablement fermer la porte au nez. L'auteur de la déconvenue s'excuse en ces termes : « Messeigneurs, pardonnez-moi que je vous ai fait payer la baye (1). »

(4) Dans la dernière édition des Cent Nouvelles nouvelles donnée par M. Leroux de Lincy, ce passage est imprimé d'une manière fautive qui détruit le sens : t Messeigneurs , pardon-

22 PATELIiN ET LA VIEILLE COMÉDIE.

Il est évident que le rédacteur de cette nouvelle connaissait le dénouement de Patelin, et que dt\jà ce dénouement avait mis dans la langue cette exl)ression payer la baye^ qui s'est modifiée depuis : payer en ba;je, payer d'une baye.

Dans la 20« Nouvelle, le Mari médecin : « Et luv » vint en couraige , puisque sa femme restoit en » santé, qu'il semondroit un jour au disncr ses i)a- » rens et amys et les père et mère d'elle, ce qu'il fist, » et les servoit grandement en son patois à ce disner . »

Je dis que c'est encore la un souvenir de la force de Patelin, car le mot patois est une syncope de patelinois^ créé depuis la scène des jargons, scène qui eut tant de succès, qu'on dit à partir de là, pour marquer un homme subtil et retors : il entend san patelin ; parler patelin^ ou palelinois ; langage patelinois. C'est la vraie origine du mot patois^ que Balzac fait venir de Patavinita^^ et Chevreau de patacinus (1 ).

Ainsi la farce de Patelin a précédé les Cent

» nez-moi que je vous ay fait payer Vabbayée. » (T. II, p. 302.) — M. Paul Lacroix, dans son recueil des Vieux conteurs français^ p. 44, rétablit bien le texte c la baye >; mais Tallusion lui échappe également, et il met en note : « Mystification, décon- » venue. Les anciennes éditions mettent labayèe . il faut peul- » être lire l'ubbaye, ce qui serait imo locution proverbiale. • (I) Voyez la noie, p. oi.

Nouvelles nouvelles. Mais à quelle date les Cent Mouvéles nouvelles furent-elles rédigées ?

Le catalogue de Gaignat en indique un manuscrit (malheureusement aujourd'hui perdu) portant la date de 1462(1).

On sait d'ailleurs que ces contes furent récités en présence du dauphin de France Louis, réfugié à Genappe, en Brabant, sous la protection du duc de Bourgogne. Or , Louis XI monta sur le trône en 1461, par suite de la mort de son père, arrivée }e 22 juillet.

Il y a dans Pantagruel un passage qui se rapporte à la fois à la mort de Charles VII et à la farce de Patelin : «Considéré, dit le seigneur de Humevesne, » qu'à la mort du roy Charles, on avoit en plein » marché la toyson pour six blancs , par mon » serment^ de laine. » C'est une citation du Patelin :

Or attendez à samedy,

Vous verrez qu'il vaut ! la toyson

Dont il souloit estre foyson ,

Me cousta à la Magdelaine

Huit blancs, par mon serment, de laine

Que je soulois avoir pour quatre !

(1) Voyez rintrodiiction de M. Leroux de Linry, p. 40.

Ainsi Rabelais, nourri de la farce de Patelin, eomine on le voit par les fréquentes allusions qu*il y fait, Rabelais , un des boinmes de son tems r|ui devaient être le mieux instruits de l'histoire littéraire, rapporte le Patelin à Tépoque de la mort de Cbarles VU, puisqu'il emprunte un vers de ce texte pour indiquer le prix de la laine à cette date.

J'ai cberchc vainement une alhision à la farce de Patelin au-dessus de 1461. Je ne dis pas (|u on n'en puisse trouver, mais en attendant cette découverte, nous |>ouvons, je crois, adopter comme date probable de la naissance de Patelin l'année 1460 (l).

(1) On lit dans le Cours de littérature de La Harpe , l. VI , p. 3(édit. Amasse), à propos delà comédie de Brueys : « Plusieurs > des meilleures plaisanteries se trouvent dans le vieux français » de la farce de Pierre Patelin , imprimée en i 656 , sur un » manuscrit de l*an 1460. »

Un manuscrit de Patelin daté de H60, quelle trouvaille!... Malheureusement ce n*est que fumée. L'édition de 4 656 est celle de Cailloué, à Rouen, faite , dit l'éditeur, < sui- » vant la copie de 1560 » (et non 1460). La Harpe, peu au courant de ces matières , a été induit en erreur par le mot copie : il a cru qu'il s'agissait d'une copie à la main, tandis que cette formule indique toujours un imprimé antérieur, et il a traduit bravement tin manuscrit; une faute d'impression, un 4 mis pour un 5, est venue s'ajouter à la première bévue et compléter la fausseté du renseignement. (]e Cours de littérature tant prôné et mis entre les mains de la jeunesse comme un

OÙ se passe l'action théâtrale ? Cette indication , qui serait si précieuse, n'est écrite nulle part. A la vérité, une édition du xvi« siècle met : « La scène est à Paris, proche Saint-Innocent. » Mais c'est pure invention de l'éditeur, qui a pris sur lui cette désignation. Une remarquable variante du manuscrit Bigot fait voir au contraire que la scène n'est pas à Paris. Patelin vante comme un habile homme le maire de la commune : aussi , répond Guillemette :

Aussi a il leu de gramaire A Paris, il a y grant pièce.

Il a étudié autrefois à Paris, par conséquent nous ne sommes pas à Paris, ni même aux environs. Ce respect qui s'attache au grand nom de Paris indique une province éloignée. Voyons si le texte même ne nous fournirait pas quelque lumière. Avant tout il faut exclure du concours les provinces nommées dans la scène des jargons, autrement le drapier ne

chef-d'œuvre et un livre classique , est émaillé d'erreurs semblables ou pires ; il serait bien souhaitable que quelqu'un prît la peine de les relever en note exactement.

L'édition de Patelin de 4 560 ne nous est connue que par la mention qui en est faite dans celle de 1655 ; M. Rrunet n'en parle pas.

m PATKLLN KT LA VIKILLK COMÉDIE.

pourrait être censé n'y rien coni|)rendrc. (^cs pays sont : le Linnousin, la Picardie, la Normandie et la Bretagne. J'observe que dans son feint accès de délire Patelin cite l'abbé (rivornaux :

Sus losl , la royne des guiternes , A coup qu*el' me soit aprouchée ; Je sais bien qu'elle est accouchée De vingt et quatre guiterneaux ; Enfans à l'abbé d'Ivernaux :

Il me fault estre son compère.

Il est clair que Tabbé d'Ivernaux devait être un personnage connu de l'auditoire. Sans (*cla où serait le sel de la plaisanterie ? La preuve en est (|ue dans le manuscrit de La Vallière , rempli d'ailleurs d'altérations et de mauvaises leçons, on a remplacé l'abbé d'Ivernaux par l'abbé de CUeaiuc. Apparemment celte copie a été faite en Bourgogne, à Dijon peut-être, pour servir aux jeux de la mère Sotte. C'est ainsi que les acteurs ajustaient le texte original aux localités où ils représentaient.

Hivernaux, en latin hibernale^ était une abbaye de l'ordre de Saint- Augustin, à une lieue de Brie- Comte-Robert , au diocèse de Paris.

Dans une autre scène, je vois nommé Jean de

PATKLIiN 1:T la VIKILI.K COMÉDIK. ^27

Noyuii : Vous nie prenez pour un autre, dit Paleliu au pauvre drapier ébaubi ; je ne sais pour qui vous me prenez :

Esl-ce point pour Jean de Noyon?

Ëvideniment ve Jean de Novon, eonune Tabbé d'Ivernaux, était fort de la connaissance des auditeurs. Un des vers pn^cédens, où Patelin demande si on le prend pour ung escervellé^ c'est-à-dire pour un fou , me fait supposer que Jean de Noyon pourrait bien être le fou du roi. Je cherche et je trouve en effet dans les comptes d'Etienne de la Fontaine, argentier du roi Jean, pour l'année 1350, les articles qui suivent :

« Pour faire une cotte hardie fourrée d'aigneaux, » mantel et chaperon doublés et chances pour » maistre Johan^ le fol du roy. . . »

« Riche chapel fourré d'hermine, couvert d'ung «rosier dont la tige esloitd'or de Chypre, etc...., » i)Our donner à maistre Johan , te fol du roy (1). »

De ces indices, je crois permis de conclure que la

(1) Leber, Coup (Vœilsur les médailles de plomb, le personnage du fou et les rébus, p. 14 3.

farce de Patelin fut représentée pour la première fois, non pas à Paris, mais devant des Parisiens, ou des gens au moins à qui Paris était familier. Notez encore que le style n'offre aucune trace de provincialisme : c'est le plus pur langage de Tlle-de- France et de la cour.

Quant à prétendre que Patelin était un personnage réel , un contemporain de Tauleur et des spectateurs de la pièce ; que la farce de Patelin est une comédie aristophanique, etc., etc., ce sont phrases en Tair auxquelles je n'ai pas trouvé la moindre apparence de fondement. 11 faut reléguer cette assertion avec celles qui regardent Pierre Blanchet, Villon et Guillaume de Lorris. Et ceci nous remet en face de la question vraiment intéressante : Auquel des écrivains florissant à l'époque de la mort de Charles VII la farce de Patelin peut-elle être attribuée ? C'est le point le plus important et le plus difficile , car ici Iq^ indications manquent absolument.

Toutefois, sans perdre courage, je me mis à lire et relire les ouvrages composés autour du règne de Charles VII, dans l'espoir de quelque bon hasard , et ([ue peut-être des analogies de style, mon

discernement, s'il faut Tavouer, me mettraient sur la voie. Je sais tout ce qu'un pareil moyen de critiqué doit inspirer de défiance légitime, mais mon excuse est de ne l'avoir employé que dans un cas de pénurie extrême.

Ce n'est pas qu'en principe et hors de l'application au cas présent, il soit inefficace. Car supposez, par exemple, que le roman des Amours de Psyché ne nous soit point parvenu ; tout à coup le manuscrit anonyme sort de la poudre d'une bibliothèque de province : croyez-vous que les gens de goût hésiteront longtems pour le restituer à La Fontaine ? Assurément non , et ils seront unanimes dans leur conviction. Mais, medira-t-on, êtes-vous cet homme de goût ? avez- vous cette délicatesse d'organe, cette sûreté de tact, cet instinct, cette finesse...? On ne s'attend pas que j'argumente sur une pareille thèse. A mes risque et péril je dirai le résultat de mon expérience, et que mon attention s'arrêta d'une manière toute particulière sur trois ouvrages :

La Chronique et plaisante histoire du petit Jehan de Saintré ;

Ixs Quinze joies de mariaige ;

El lo reoneil dos Cent !\(mvellcs ncuveUcs.

Dans ces trois ouvrages il me parait impossible de méconnaître, même au premier coup d'œil , un air de famille et des analogies multipliées avec la farce de Patelin. Vous y retrouvez partout le poëte dramatique dont rhabileté se complaît à filer une scène dans un dialogue rapide, empreint d'une certaine ironie douce et d'une naïveté satirique. C'est partout le même art, la même grâce dans la peinture des caractères ; partout l'auteur se cache pour laisser parler ses personnages. Le style a certaines allures, certaines habitudes, des reliefs si nettement accusés qu'il ne peut se laisser confondre avec un autre. Vous le reconnaissez tout de suite à cette profusion de sermens, de proverbes, dictons, adages, métaphores familières et pittoresques dont il est assaisonné, pour lesquels personne, si ce n'est peut-être Régnier, n'a montré depuis une égale affection. I^ forme de la phrase, les tours grammaticaux, ne permettent pas plus d'incertitude. Je n'en signalerai qu'un des plus fréquens : c'est celui qu'on a si longuement et si puérilement controversé dans le vers de Racine :

On craint qu*il n'essuyât les larmes de sa mère.

Et cet autre, qui dérive du premier, où deux imparfaits du subjonclif se ré|)ondent :

Qui me payast, je m'en cillasse!

J'omets , pour être bref, une multitude d'autres l'apports caractéristiques que les gens de goût découvriront bien sans moi.

La Chronique du petit Jehan de Saintré est l'œuvre d'Antoine de La Sale, qui lui-même a pris soin de la signer et de la dater de Genappe, le 25 septembre 1459.

Le petit livre facétieux les Quinze joies de mariage étnil resté anonyme jusqu'en 1837, que l'ingénieuse sagacité du bibliotliécaire de Rouen ,

M. Pottier, parvint à déchiffrer dans une énigme le nom d'Antoine de La Sale (1).

Antoine de La Sale était un des joyeux conteurs des Cent Nouvelles nouvelles , dont la 50* est mise expressément sens son nom. Presque tous les érudits qui se sont occupés de ce recueil en ont donné la rédaction à La Sale. Cette conjecture est à

(I) Voici cette énigme ou charade mise par le copiste à la fin du manuscrit de Rouen, avec quelques mots en prose : « En

mes yeux si voisine de Tévidence, qu'elle équivaut à la certitude (1).

On voit où mes déductions veulent aboutir : c'est

» ces huil lignes trouverez le nom de celuy qui a dicles les xv p joyes de mariage. »

De Labelle la teste oustcz (I.a)

Très vistement devant le monde,

Et Samere décapitez (Sa)

Tantost et après leseconde. (le)

Toutes trois à messe vendront

Sans teste bien chantée et dicte.

Le monde avec elles tendront

Sur deux piez qui le tout acquile.

M. Poltier n'a déchiffré que les quatre premiers vers : « Mon » fil, dit-il, s'est rompu au quatrième vers, et le reste subsiste » impénétrable pour moi. »

Je ne sais si l'on trouvera que j'ai mieux réussi; à tout hasard voici comment j'interprète la fin :

Ces trois syllabes La Sale viendront s'unir au mot messe privé de sa première syllabe, ce qui donne se ; vous y joindrez le mot monde, mais de manière à n'avoir en tout que deux syllabes {mond) ce qui fera le sens complet : La Sale semond. Comme s'il y avait : C'est ici La Sale qui prêche.

Il faut souligner messe et monde, et mettre une virgule après dicle et après piez. (Voyez ma lettre insérée dans VAthenceum du 4 4 mars 4 854, p. 228.)

(4) Aux lecteurs curieux d'approfondir ce point, j'indiquerai un rapprochement que je ne sache pas avoir jamais été fait entre la 33* Nouvelle et le chapitre lxxmi du petit Jehan de Saintré. La scène est la même et racontée presque dans les mêmes termes. Il s'agit d'une maîtresse infidèle châtiée par

que Antoine de La Sale serait aussi Tauteur de la farce de Patelin. Assurément ses œuvres authenti- (jues présentent assez de qualités analogues à celles qui brillent dans Patelin pour autoriser Texainen de cette hypothèse. La Sale fut adonné aux lettres dès sa jeunesse et durant toule sa vie, et Ton ne peut douter qu'il n'ait élé Tun des plus fé(*onds écrivains de son teins, comme il en était un des meilleurs, sinon le premier. Le témoignage souvent cité de son contemporain Rasse de Brinchamel est positif : « Noble et bien renommé Anlhoine de La » Sale, avez toujours pris plaisir et dès le tems de » vostre fleurie jeunesse vous estes délecté à lire » aussi à escrire histoires honorables, auquel » exercice et continuant vous persévérez de jour » en jour. »

Tous ces ouvrages sortis de la plume d'Antoine

Tamant trahi : « Quand le seigneur de Saintré se voit ainsy

> villainement roenasser, luy dist : Or, faulce et desioyale, telle,

> telle et telle, que vous estes..., etc. i — f Et luy qui ne se 1 peult tenir d^exécuter la conclusion prinse entre son compai-

> gnon et luy, dist : Faulce et desloyale que vous estes. . ., etc. > Les deux femmes sont de même décoiffées de leur a(our, échevelées, jetées par terre tout en larmes ; en un mot, la ressemblance est frappante du fond comme des détails.

de La Sale quels sont-ils et où sont-ils ? Dans sa philosophique insouciance, leur auteur, à ce qu'il paraît, ne prenait pas la peine d'y attacher son nom ; il les a laissés faire leur chemin tout seuls et se perdre dans la foule, où il s'agirait maintenant de 1rs démêler. Pour ma part, je crois fermement (|ue la farce de Patelin est un des enfans anonymes de cet illustre père.

C'est ici le lieu de reprendre un détail que nous avions mis en réserve, à savoir que l'action de Patelin se passe sous le roi Jean, vers 1356. Si La Sale est l'auteur, il a donc rejeté sa fable de cent ans en arrière? Et précisément c'est ce qu'il a fait aussi pour sa chronique du petit Jean de Saintré, dont le premier chapitre débute par ces mots : « Au tems du roy Jehan de France, etc. » Aux chapitres xu et xv, il est longuement question de 1 ecjuipement du petit Saintré en linge, habits, coiffures, chaussures, bijoux et chevaux, avec le prix énoncé à chacjue objet. J'ai , qu'on me passe cette expression , vérifié de près les factures des fournisseurs, et je puis assurer que l'évaluation des monnaies répond exactement à celle de Patelin. La Sale aura profité pour sa comédie des études (lu'il avait faites dans l'intérêt de son

roman , où nous vojions pratiquée dès le xv« siècle cette rigueur du costume dont on aimait à faire le caractère distinctif de 1 école moderne. Il paraît que nous n'avons pas inventé la conscience; quant à ces expressions fastueuses de couleur locale^ de vérité dans l'ari^ il n'y a pas de quoi se vanter.

Ainsi la date du xiv* siècle pour Tépoque de la scène, en désaccord avec celle du xv* [)our l'époque de la composition, devient un indice confirmatif de rhypolhèse qu'Antoine de La Sale est le véritable auteur de la farce de Patelin.

Les actions de sa vie ne sont guère plus connues que la liste de ses œuvres.

On sait qu'il était né dans le duché de Bourgogne, en 1398, justement Tannée où se fit en France la première représentation théâtrale.

Dans sa jeunesse il visita l'Italie. Lui-même nous apprend qu'il se trouvait à Rome en iû22.

Il y fit un second voyage dont on ignore la date précise ; mais nous savons qu'au retour il fut nommé viguier d'Arles et secrétaire de Louis d'Anjou, comte de Provence; lequel mort en 143A, La Sale passe au service du frère de son maître, le bon roi René, dont il éleva le fils aîné, Jean d'Anjou, duc

de Calabre. C'est pour réducation de ce jeune homme qu'il composa le petit Jean de Saintré, comme Fénélon écrivit Télémaque pour le duc de Bourgogne.

Personne n'ignore la passion du roi René pour les arts en général^ et particulièrement pour l'art dramatique ; le séjour de La Sale au milieu de cette cour artiste ne dut pas être sans influence sur le génie de l'auteur futur de Patelin.

Nous le retrouvons à Genappe dans la familiarité du dauphin Louis exilé par Charles VIL On l'entrevoit dans le cercle des conteurs des Cent nouvelles, tout juste autant qu'il faut pour y constater sa présence. A partir de là il disparaît, et si complètement, que l'époque de sa mort est ignorée. Ses biographes nous apprennent seulement qu'il vivait encore après l'année 1461. Cet homme si distingué, dont l'existence s'écoula dans les cours et à la suite des princes, réussit merveilleusement à mettre en pratique le précepte du sage : Cache ta vie.

Je conjecture que la comédie de Patelin fut composée en Flandre, pour amuser soit le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui accueillait l'auteur, soit le dauphin de France. Dans celte pièce conçue évidemment au point de vue de Paris, plusieurs endroits

inc semblent trahir les préoccupations involontaires

(l'un écrivain qui résiderait en Flandre momentanément.

Lorsque Patelin demande au drapier quel lé a son drap : — « Lé de Brucelle, » répond celui-ci. Genappe est à une lieue de Bruxelles.

Plus loin, le pauvre Guillaume , emporté par l'indignation, crie à madame Patelin : « Hé, par sainct Gigon^ tu ne mens! » Saint Gigon est la forme flamande du nom de saint Gengoult (1) ; Guillaume Jousseaume est donc Flamand ?

Aussi dans la scène du délire, chaque fois (|ue Patelin vient d'employer un jargon , Guillemette le désigne : c'est du limousinois , du picard, du normand, du bas breton ; mais ()uand le patois flamand se montre à son tour (2), la Flandre par exception n'est pas nommée, comme si le poëte eût pris soin en cela d'éviter une inconséquence. En effet, comment faire dire sur le théâtre de Genappe : Ce patois

(1) Annuaire de la Société de V histoire de France pour 1 847, p. 68. La forme allemaode est Wolfgang, prénom illustré par (jœthe et Mozart.

(2) Dans la tirade qui commence :

Wacartnc liefve Gouedemau !

inintelligible, c'est du flamand? Il y aurait eu scandale d'abord, et puis contradiction flagrante.

En prenant 1460 pour l'année probable de la composition du Patelin^ Antoine de La Sale aurait produit ce petit chef-d'œuvre à soixante-deux ans : Molière en avait cinquante-trois lorsqu'il donna le Malade imaginaire.

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