‹ Maistre Pierre PatelinChapitre 5 sur 200 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

Je parais toute sotte alors qu'on me querelle Et cela me maigrit.

MADAME GR06NAC.

Taisez- VOUS, péronnelle!

Rentrez, et là dedans allez voir si j'y suis.

(Acte I, scène iv.)

C'est un souvenir de la scène où le pauvre drapîer, confondu par la présence de l'avocat qu'il vient de quitter à l'agonie, s'écrie en sa perplexité désespérée :

Ha! je vais voir en vostre hostel Par la sang bieu, se vous y estes.

Nous n'en débattrons plus nos testes Icy, se je vous trouve là.

PATELIN

Par nostre dame, c'est cela !

Par ce point le saurez vous bien.

Le mol du drapier n'est point invraisemblable, étant arraché par la force de la situation. Au fond, le moyen de contrôle qu'il propose est excellent ; l'expression seule est ridicule par un excès de naïveté dont la passion n'a pas le tems de s'apercevoir. De là jaillit le comique, et le sang-froid de la réjwnse

de Patelin le met encore on relief. Le peuple, bon connaisseur, a recueilli le trait et en a fait un dicton trivial dont les érudifs n'auraient pas du laisser perdre l'origine.

Mais la chaîne de la tradition, qu'aujourd'hui nous cherchons à renouer, était à la fin du xvi* siècle complètement brisée. Voici, par exemple, comment l'auteur des Proverbes fraiiçoy s ^ imprimés à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), expose l'origine de cette phrase : Retournons à nos moutons,*

a L'origine d'iceluy est pris des bergers, lesquels » s'esgayans par les campagnes, folastrent quelque- » fois et dansent dans les prairies cependant que » leur bétail paist. Et comme ils craignent que les » loups ne jouent leur personnage d'un autre costé, » bien souvent ils s'advisent que leur troupeau est » à l'abandon et disent retournons à nos moutons. » A cela peut respondi^ ce vers de Virgile :

» Claudite jam rivos, piieri, sat prata biberunt. >

Le même auteur, sur ces trois verbes viUonner^ patelinery pindariser^ fait ce bref commentaire : « Ces verbes sont contrefaits sur les noms propres » de cerlains hommes de nostre siècle^ des(]uels il

» faudroit insérer icy les choses de leur vie pour » avoir intelligence desdits verbes. »

La renaissance perdit la philologie française , ou du moins l'ajourna pour longtems. Avec le XVI* siècle commence cette école dont Ménage fut le coryphée au siècle suivant , et qui se continue glorieusement de nos jours, dans laquelle , lorsque rérudition fait défaut, on lui substitue sans hésiter, non pas de timides conjectures, mais les affirmations les plus hasardées et au besoin les plus absurdes; le public accepte tout.

Aussi voyons-nous dès 1532 , et peut-être plus tôt, se succéder les éditions qui annoncent le Patelin restitué ou remis ou reduict en son naturel (1). Cette indication ne signifie pas un texte rétabli sur des manuscrits authentiques ou conformes à l'édition princeps; non, le tems de la critique n'était pas encore venu pour les monumens de notre langue. L'édileur n entend promettre qu'un texte nettoyé de la rouille de l'âge , éclairci et ramené par des corrections arbitraires à portée de Tintelligence de tous les lecteurs. Il n'y a donc rien ou presque rien à tirer

<l) L'édition de Galliot du Pré (1532) est la première de ces éditions datée.

de ces variantes sans autorité, niais il en résulte ce fait utile à signaler, que le xvi* siècle regardait la farce de Patelin comme un très ancien ouvrage, dont la langue, pour être comprise, avait besoin d'être rajeunie en beaucoup d'endroits. Pasquier, dont les Recherches parurent en 1516, compare doctement la farce de Patelin aux poëmes d'Ennius ; la légende de Pierre Faifeu, achevée en mars 1531, relègue Patelin parmi les antiquailles de la Bibliothèque bleue, qui doivent céder la place aux productions de l'esprit moderne. Les vers de Bourdigné sont bons à citer; le poëte s'adresse aux nobles esprits ^ ardus^ scientifiques:

De Pathelin n*oyez plus les cantiques, De Jean de Meun la grant joliveté, Ne de Villon les subtiles trafficques, Car pour tout vray ils n'ont que nacqueté.

Robert le Diable a la teste abolie; Baccus s'endort et ronfle sur la lie ; Laissez ester Caillette le folastre, Les quatre filz Aymon vestus de bleu, Gargantua qui a cheveux de piastre (1), Voyez les faits nnaislre Pierre Faifeu.

(S) Il ne s'agit pns ici du roman de Rabelais, qui n*avait pas encore paru , mais d'un ancien roman intitulé : les Chroniques de Gargantua, dont il existe une édition faite à Lyon justement

PATELIN ET LA VIEILLE COMÉDIE. â9

L'envieillissement rapide du style et du langage de Patelin n'est pas un fait isolé.

Ce même La Sale avait rédigé entre 1438 et 1447 des mélanges d'histoire et de morale intitulés bizarrement la Salade (1). Dans le privilège de la première édition donnée par Philippe Lenoir, en 1521 , il est énoneé que le libraire « fit traduire l'ouvrage »en bon stille commun et bon françois. » Ainsi, en 1521, un texte âgé de soixante ans, l'ouvrage d'un des plus habiles écrivains du xv* siècle, n'était plus écrit en bon français; il ne pouvait plus se lire dans sa pureté originelle : il fallait le retoucher.

Autre exemple. La reine de Navarre, sœur de François !•% meurt en 1549, laissant inachevé son recueil de nouvelles à l'imitation de Boccace. Dix ans plus tard , son secrétaire Claude Gruget publie la première édition des Contes de la reine de Navarre^

en ceUe même année 4532. (Voy. Brunet, Manuel du libraire, IV, p. 4, et la notice du même auteur sur deux anciens romans intitulés : les Chroniques de Gargantua,)

Les vers de Bourdigné nous font connaître que la Bibliothèque bleue existait de son tems , et que dès lors Gargantua en faisait partie skvec Robert le Diable et les Quatre fils Aymon.

(1) On lit au folio 2 (recto) : c Jean Michel, présentement » cvesque d^Angiers. » Or, Tépiscopat de Jean Michel se renferme entre 4 438 et H 47. (Voy. le Gallia christiana.)

60 PATELIN ET LA VIEILLE COiMÉDIE.

ayant bien soin d'avertir sur le litre qu'ils sont remis en beau langage. En dix ans , la Marguerite des marguerites s'était trouvée ne plus parler le beau langage ; la fleur du langage français s'était fanée, ou plutôt transformée.

Notons bien cette rapidité de mouvement dans la langue française courant à sa perfection. Le XVI* siècle est déjà loin du xv* ; le xvii' n'a pour le xvi* que du mépris, et met sa gloire à s'en séparer, à l'ignorer. Mais, parvenu à ce point, l'élan s'arrête et tout change : le xvni* siècle est pour son prédécesseur plein de respect et d'admiration; et aujourd'hui , après deux cents ans révolus , le génie de Pascal et le génie de Molière n'ont pas au front une seule ride.

Je laisse aux philosophes le soin de conclure.

L'édition de 1490 a donc servi de base à la mienne ; c'est celle que j'ai suivie quand je n'ai pas été forcé de m'en écarter, auquel cas j'avertis du changement et le motive (1). J'ai gardé soigneusement certaines bizarreries ou inadvertances d'orthcgraphe qui sont aujourd'hui des témoins de la prononciation du tems, car c'est un point dont Tim-

(1) Voyez p. 353, S II.

portance sera de plus en plus reconnue à mesure qu on pénétrera davantage dans Tétude de la littérature du moyen âge. L'auteur du Patelin fait rimer ensemble rude et cuide (vers 673) :

Et comment estes vous si rude?

Vous veez clerement qu'il cuide Que vous soyez phisicien.

On prononçait cude; la preuve en est qu'au vers 705, ce verbe est écrit sans t :

Car je cudoye fermement.

Larmes avec fermes^ au vers 495 :

Mais pleureray à chaudes larmes.

— Il nous fault tous deux estre fermes.

Ici l'usage permettait d'accommoder chacun des deux mots à l'autre : on avait le choix ou de prononcer termes pour rimer à fermes^ ou de prononcer far mes pour rimer à larmes. Les livres, soit manuscrits, soit imprimés, du xvi* siècle, attestent cette promiscuité continuelle de l'a et de l'e, et le langage des paysans de Molière, de Regnard, de Dancourt, y est conforme.

La notation en , qui sonne aujourd'hui tantôt an , tantôt tn, sonnait alors toujours et partout an, d'où vient queles noms propres lalins, voimwQ Appianus ,

Marcianus^ représentés en français par Appien^ Marcien^ sonnaient Appian^ Marcian. C'est pourquoi aussi vous voyez dans Patelin céans rimer avec phisiciens (vers 691) :

Moult de gens pourroient gloser Que vous venez pour moy céans ; Alez hors. Les phisiciens Viendront icy...

Je n*ai pas dû écrire phisicians ^ par un a.

Au vers 341 , paye rime avec voye^ parce que la prononciation de Toi était fermée presque comme oué, prononciation qui subsiste en Picardie, par exemple, où Ton dit une armouére^ le poète Boueleau. C'a été jadis la prononciation générale; la cour de François I" prononçait : Fransoués , étouéles. Mellin de Saint-Gelais fait rimer étoile avec mademoiselle, est-ce avec paroisse^ etc. Je cite Mellin de Saint-Gelais, je pourrais citer tous les poètes du xYi*^ siècle. Pour le dire en passant , cela montre l'inanité des disputes sur les imparfaits écrits par ois ou par aw, et donne gain de cause à l'orthographe de Voltaire (1). Pourquoi, lorsque la prononciation

(4) Cette innovation contre laquelle on a tant déclamé, il s*en trouve de nombreux exemples dans le manuscrit du Livre des Rois, du \* siècle ! Kiez-vous donc à ces docteurs !

a changé, maintenir une orthographe qui peignait l'ancienne prononciation ? Cette thèse , au surplus, ne compte aujourd'hui que peu de défenseurs et sans autorité sérieuse.

11 est également remarquable de voir accoupler visage et saige (vers 823) :

Je voy bien à vostre visage^ Certes, que vous n'estes pas saiye.

Les éditions plus récentes ont raccommodé cette rime en écrivant de leur autorité privée visaige; mais l'édition de 1490 porte bien en cet endroit visage. Je l'ai rétabli, car on en peut conclure que si jamais on a prononcé saige et visaige^ dès le xv' siècle on prononçait déjà sage et visage.

La mesure des vers donnerait matière à des observations pareilles^ Je n'ai point cherché à la rétablir en prenant pour règles nos habitudes modernes. Par exemple , au vers 572 :

Vous disiez que je parlasse...

peut-être faut-il lire « vous me disiez », mais peutêtre aussi disiez est-il compté pour trois syllabes (1).

{\) C*estle plus probable. Voyez la note sur ce vers.

64 PATELliN ET LA VIEILLE COMÉDIE.

Par malheur, on a droit de soupçonner dans Tédilion de 1/190 beaucoup de fautes d'omission et de commission; mais souvent j*ai préféré m'abstenir, d'autant que les restitutions que j'aurais faites par conjecture, tout le monde les pourra faire. Je me suis contenté de signaler par un astérisque les vers très rares où la mesure peut donner lieu à quelque doute.

Page 1