‹ Maître Alicd Hénaut; pìece en trois actesChapitre 16 sur 33 · SCÈNE VIII ALICE, REBÉRAND · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII ALICE, REBÉRAND

ALICE

Eh ! bien, soit, j'aime autant être seule avec vous. Mais ce ne sera que pour quelques instants.

REBÉRAND, avec une galanterie affectée.

Je le déplore...

ALICE

Vous ne voyez donc pas à quelles interprétations donnent lieu vos façons à mon égard ?

REBÉRAND Vous savez très bien qu'on a tort...

ALICE Il ne manquerait plus que cela.

REBÉRAND Je ne vous cache pas que je regrette qu'on aie tort.

ALICE

On ne le voit que trop. Et c'est ce qui me déplaît, pour ne point dire : ce qui me blesse.

Mais vous êtes libre, et je vous...

ALICE

Ne renouvelez pas une déclaration dont l'outrage une première fois m'a déjà atteinte. Je ne suis pas libre; je suis mariée.

REBÉRAND, railleur.

Oh! mariée.

ALICE

Je suis mariée et je suis mère. Et puis enfin, je n'ai nulle excuse, nulle raison à vous donner sinon ma volonté de vous voir cesser une assiduité aussi importune que fort indiscrète.

8o MAITRE ALICE HÉXAUT

REBERAND

Vous étiez seule, j'ai mis tout mon dévouement, toute ma sympathie à votre service.

ALICE

Oui, et parce que j'étais seule, et parce que j'étais femme, ce dévouement, cette sympathie ont pris aussitôt une forme et espéré des dédommagements impatients et sans respect. Vous vous dites le défenseur de la femme; vous vous faites l'apôtre de sa cause? Et la première de ces femmes que vous pourriez aider dans sa tâche, dans sa volonté de faire œuvre utile, vous vous hâtez de la vouloir asservir ?

REBERAND

Je voudrais que nous soyions associés aussi intimement qu'on peut l'être. Dès le premier moment que vous avez voulu être l'exemple quand moi j'étais le théoricien, j'ai mis tout mon effort, toute mon influence à votre disposition. Vous m'en voulez aujourd'hui d'y avoir ajouté tout mon cœur?

ALICE

Votre cœur? Voilà un mot qui sonne très faux dans la bouche du a fameux Rebérand » . Vous savez que c'est ainsi qu'on vous nomme? Le a fameux Rebérand! » C'est à la fois de l'ironie et du compliment — selon qu'on veut l'entendre.

REBERAND

Et pour vous, c'est...

ALICE

Pour moi, de l'indifférence, absolument, jusqu'au moment où je suis lasse et où vous me forcez à m'expliquer sans ambages.

REBERAND Allons, vous n'êtes pas reconnaissante.

ALICE

Vous n'étiez donc pas désintéressé? Et vous réclamez le prix de vos services? J'estime que c'est un peu cher et je ne paye pas, mon cher Monsieur.

REBERAND Je n'entends rien de vos affronts.

ALICE

Je ne veux pas vous blesser. Je demande seulement que vous soyiez fixé sur mes intentions formelles.

REBERAND

Mais, chère Madame, à vous entendre je serais un tyran, un satyre?

ALICE

Vous êtes un orgueilleux, un fat que trop de coquettes ou de vicieuses ou de besogneuses ont sollicité ou supporté jusqu'ici. Je ne suis ni l'une ni l'autre et tiens à vous déclarer net une fois pour toutes que ni mes velléités de vie indépendante pas plus que mes tristesses d'épouse ne me jetteront dans vos bras.

REBÉRAND

Un autre sentiment eût pu vous décider?

ALICE

Je n'ai d'autre sentiment à éprouver que ceux qu'une femme garde au mari qu'elle estime et qu'elle aime... Oh! oui, souriez : qu'elle aime, je le répète. Ah! Monsieur Rebérand, vous avez beaucoup à transformer encore en votre cœur avant d'être le chef qu'il faut à notre cause !

REBÉRAND

Je vous demande de me mettre dans le bon chemin; je ne désire qu'être votre disciple bien attentif et vous me repoussez.

ALICE

Ne raillez pas, je vous en prie. En ce moment plus qu'en aucun autre. Je souffre, Monsieur Rebérand. J'ai mon enfant malade et je suis loin de lui. Je

sens que mon mari m'est hostile plus que jamais et je m'inquiète. Ne m'enlevez pas mon courage.

REBÉRAND, ému enfin.

Pardonnez-moi, Madame. Je vous promets de penser plus à vous et moins à moi-même.

ALICE

Je prends acte de ceci. Et donnez-moi dès maintenant une preuve de votre sincérité. Nous nous quitterons en amis et non pas irrémédiablement séparés.

REBÉRAND Dites...

ALICE

Le Grand Radical doit annoncer dès ce soir que vous ne prenez nulle place effective à côté de moi dans le comité de la Ligue. Vous vous désintéresserez personnellement de tous ses traveux. Et, enfin, je ne collaborerai plus à votre journal.

REBÉRAND Mais c'est impossible.

ALICE

C'est nécessaire. En supprimant les prétextes à toutes les insinuations, à toutes les interprétations, nous empêchons les médisances de m'atteindre.

REBERAND

Vous êtes au-dessas des calomnies et des potins méchants.

J'y étais. Je n'y suis plus depuis que vos imprudences d'attitudes et de paroles leur ont donné prise.

REBERAND

Mais si je surprenais quiconque parlant mal de vous. .

ALICE

Un scandale, n'est-ce pas? Et plus d'outrage encore?... Quel droit avez- vous de prendre ma défense? Croyez-moi, j'ai mûrement réfléchi. Vousmême avez dicté notre conduite. Il faut qu'entre Monsieur Rebérand et Maître Alice Hénaut il n'y ait plus même de relations professionnelles.

REBÉRAND

Et vous croyez que cela fera penser qu'il n'y en a par conséquent aucune autre?

ALICE

Du moment que rien dans ma conduite ne prête à un reproche ou un soupçon, j'ai l'âme paisible et le front haut. Tout le reste me trouvera dédaigneuse.

REBERAND

Avoir tous les préjudices sans bénéficier des avantages : c'est un calcul de dupe.

ALICE

Vous voyez bien que vous êtes cynique ! Etre fière de soi, à n'importe quel prix, ce n'est jamais être dupe. Adieu, Monsieur Rebérand. Et je vous renouvelle ma prière, — ne me faites pas dire : ma défense. Soyez moins bavard, moins imprudent et faites paraître immédiatement la note dans le Grand Radical.

REBÉRAND

Mais réfléchissez encore. Je vous promets...

ALICE

Si rien ne paraît ce soir, vous devrez publier ma rectification demain. Préférez-vous cet affront

public?

REBÉRAND

Mais... Je ne sais pas si j'aurai encore le temps?... Il est près de midi.

ALICE

Monsieur Gériaux vous cherche. Il est au Palais, porteur des épreuves. Voyez après lui...

REBERAND, vexé.

Soit. Mais si vous croyez que je me tiens pour battu?...

(// salue et sort.)

i\\ ACE fait un geste de lassitude et de dégoût.

Ah ! pouah !

(Elle s'assied, songeuse un instant.

Simonne Amaury entre, introduite par Marnix.)

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